‹ Œuvres complètes de Mme Cottin (volume 3)Chapitre 1 sur 29 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

Résolutions mutuelles.

1 ANDIS qu'Edmond s'abandonnait à tant de violence , combien lame de Malvina était autrement agitée! Elle restait à Edimbourg, non seulement pour avoir chaque jour des nouvelles d'Edmond 7 mais encore pour attendre l'instant favorable de le voir ou de lui écrire 7 sans risquer de compromettre sa santé par une émotion prématurée; et alors son projet était de lui donner une explication sur leur dernière rencontre , de lui rendre compte de la lettre de roilord Sheridan , de lui parler

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s malvina;

avec force du respect inviolable qu'elle devait aux dernières volontés d'une amie, et d'en appeler à sa justice et à son honneur sur l'indispensable nécessité ( ù elle se trouvait de se séparer de lui pour jamais.

Mais tout à coup elle apprend que sir Edmond est parti : étonnée de cette absence subite, elle l'est plus encore de son prompt retour. Bientôt elle sait que, plus gai , plus frivole que jamais, il se livre avec excès à toutes ses anciennes dissipations : on assure même que mistriss Birton nomme déjà le jour où il va s'unir à lady Sumerhill. Alors cette infortunée abandonne tous ses projets; elle renferme sa douleur, ne se plaint point , et n'accuse personne. Sir Edmond Ta jugée coupable, il s'est détaché d'elle; en se justifiant, elle le ramènerait peut-être; mais puisqu'il a surmonté sa tendresse , et qu'elle est irrévocablement décidée à garder les serments qui la séparent de lui , pourquoi risquer de ranimer un sentiment qui ne peut que le rendre mal-

heureux? D'ailleurs, elle le sent, il reviendrait en vain : Edmond, susceptible d'une passion violente et non d'an attachement durable, ne mérite plus sa confiance ; elle pourrait croire encore à la vivacité de son amour , mais non plus à sa constance; et dès-lors, futelle libre envers son amie , elle ne recevrait plus qu'en frémissant les sacrifices de son amour. Son parti est pris , elle se taira ; elle fera plus , elle va s'éloigner ; et en consacrant ses jours à son enfant dans une profonde retraite , dire à ce monde trompeur dont elle n'a connu que les peines , un lugubre , un éterneladieu ; mais , avant de le quitter , elle jette un dernier regard sur l'homme qui lui fut si cher. O toi , dit-elle, que j'aimai comme tu ne le seras jamais , même par moi (car ce premier abandon d'un sentiment qui s'attend à recevoir tout ce qu'il donne, ne se retrouve pas deux fois), sois heureux , puisque tu peux l'être sans Malvina ! Hélas! en m'éloignant 4e toi j je renonce pour toujours au

bonheur ; mais quand, à mon âge,~ le cœur a été déchiré par autant de douleurs , on n'a pas trop du reste de sa vie pour se reposer de ce qu'on a souffert. Mais en renonçant à Edmond , elle est déterminée à ne plus voir M. Prior. Ce n'est pas que, dans tout autre moment , elle n'eût rougi de sacrifier ainsi l'amitié à un soupçon outrageant; mais, dans la position ou elle se trouve, elle n'est sensible qu'à la secrète douceur de prouver à Edmond quene tenant au monde que par lui , elle s'en est détachée aussitôt que s'était mmpu le dernier fil qui les unissait. Dans cette disposition , elle écrit à mistriss Clare : * Je pars demain , je vais vous rejoindre, reprend. e mon enfant , que je suis peut-être coupable d'avoir abandonné si long-temps; vous lirez dans mon cœur, vous connaîtrez ma peine et le plan auquel je me suis invariablement fixée; vous m'aiderez à l'exécuter; mais, au nom de ce touchant intérêt que vous m'avez témoigné, je vous conjure d'être seule, ab-

malvina; 5

solumcnt seule quand j'arriverai chez vous. »

Cependant, à ce même instant où Malvina , isolée dans son appartement , en proie à ce dégoût amer qui empoisonne la vie , élevait l'indestructible barrière qui allait la séparer du monde , la joie et les bruyants plaisirs régnaient chez mistriss Binon. Un dîner splendide , où tout ce qu'Edimbourg contenait de plus noble et de plus brillant avait été invité, allait se terminer par une superbe fête , les jardins devaient être illuminés , et toute la compagnie , dispersée par groupes , en parcourait en riant les bosquets fleuris. Sir Edmond , content d'avoir prodigué son encens à toutes les femmes et réussi auprès de chacune, enivré de ses succès, étourdi de sa propre gaîté, commençait à émouvoir enfin la froide lady Sum rhill, et en entrant avec elle dans un bosquet écarté, il allait feindre sans doute des sentiments qu'il n'éprouvait pas, lorsqu'il le reconnut à l'instant pour le même où il avait

surpris le premier aveu de Malvina* Ce souvenir, en rappelant une image si chère, le fit tressaillir; sa gaîté empruntée l'abandonna , il s'appuya tristement contre un ari>ve , et lady Sumerhill , quoique toujours auprès de lui, se sentit seule tout à coup ; piquée de ce changement subit dont elle ne pouvait deviner la cause, elle alla audevant du docteur Potwel , qui se promenait à quelque distance, et lui dit, d'un ton ironique: « Hé vite!

docteur, accourez auprès de votre malade ! il vous reste encore beaucoup à faire, et vous devriez songer sérieusement à le guérir deces accès de bizarrerie auxquels ii me semble sujet. — Qu'estce que cela signifie ? s'écria le docteur en joignant sir Edmond , seriez-vous réellement indisposé? Ma foi, entre nous, vous seriez bien dupe. Lorsque toutes les beautés se disputent votre cœur et n'ont d'yeux que pour vous , ce n'est pas le moment d'être malade : il est vrai que même alors vous savez, encore les attirer ; le plaisir d'être au-

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près de vous les rassure contre les dangers de la contagion ; et , en vérité , je vous dirai que , de toutes ces belles dames ornées de leurs brillants atours, aucune ne vaut la jolie garde qui s'intéressait si vivement à votre sort. — Mais, docteur, interrompit sir Edmond un peu ému , donnez-moi , je vous prie , des détails sur cette femme. — Non , non , je ne le ferai point ; mistriss Birton a expressément défendu qu'on vous en entretînt. — Mistriss Birton ! reprit-il avec surprise, et de quel droit prétend elle enchaînerjma curiosité ? Mistriss Birton, docteur, est étrangère à ce qui me regarde, et ne doit pomt vous empêcher de me répondre ; ainsi hâtez-vous de m'expliquer qui était cette femme sur laquelle on me fait de si étranges histoires. — Quoi! vous ne l'avez pas vue? — Non. — Et vous ne doutez vous pas qui elle peut être ? — Non. — Allons donc ! sir Edmond , vous voulez rire ; cette femme voun aime trop pour que vous ne la connais siez point ; elle n'a point une de cçj

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figures qu'on oublie* — Réellement , docteur, vous excitez vivement ma curiosité; mais dites-moi, du moins, a-t-on su son nom ? — Oui , celui qu'elle a dit , mais non le véritable.— Est-ce qu'elle le cariait? — Moi seul j'ai été dans sa confidence. Cher docteur, me disait-elle avec sa voix douce et sa mine séduisante , ne me décelez pas ,

ne me pommez pas. Quant à

cela, elle doit être contente, j'ai bien gardé son secret. — Ainsi, vous savez donc qui elle est ; — Non , elle m'a prié de ne pas le lui demander ; et qui aurait pu vouloir la chagriner , surtout lorsqu'elle etail déjà si affbgée? — Mais de quoi donc s'affligeait— elle ? — Comment ! vous l'ignorez aussi ? Mais elle pleurait s ir vos souffrances , la crain'e de vous voir mourir. Que de larmes la pauvre enfant a versées! Quoique jenne et délicate, savez-vous qu'elle n'a jamais voulu souffrir qu'une autre vrillât les nuits auprès de vous ? — Cela est inconcevable , repartit Edmond très agité , et

màlvina: g

je n'aurai aucun moyen de la découvrir? Et vous ne savez pas ce qu'elle est devenue , docteur ?Ah, mon Dieu, non ; aussitôt que vous avez été hors de danger, elle est disparue un beau matin sans le dire à personne , sans demander de paiement, et depuis , on n'en a plus entendu parler. — Mais sans doute elle s'est laissée voir dans la maison : personne ne l'a-t-il reconnue?

— Non , car elle ne quittaitpoint votre appartement , et personne n'y entrait que moi et Goodvvin ; cependant Anna prétend l'avoir aperçue à travers la serrure , faire des gestes de désespérée ; aussi a-t-elle assuré depuis que c'était une sorcière : mais moi , je ne le crois pas ; jamais on ne fut au sabat avec ce joli visage , ces yeux si doux et si tendres.... — Il faut absolument que j'éclaircisse ce mystère , interrompit Edmond en se parlant à lui-même :

une femme qui se cache.... qui se désole... se pourrait-il ?.,. Mais quelle image revient m'obséder ? quelle espérance se rallume ? JN'ai-je pas appris

I© malvina;

à Abernethy qu'elle n'avait pas quitté le château de mistriss Clare r Nel'ai-je pas vue moi-même se promenant seule sous des berceaux avec cet odieux ?.... — -Mais quand vousdictâtes votre lettre à cette dame Malvina , dont vous parliez toujours, continua le docteur, c'est alors que ses sanglots redoublèrent ; je parierais qu'il y avait de la jalousie dans son fait, car jamais elle ne pleurait davantage que quand vous adressiez des expressions amoureuses à cette Malvina. — Ce nom me poursuivra toujours , répliqua Edmond en se levant et reprenant le chemin de la maison ; partout je l'entends , partout il retentit; toujours ce souvenir de Malvina revient se placer entre moi et tous les plaisirs. Ah ! malheureux insensé ! comment le fuirais-tu ? ne sens-tu pas que malgré tous tes efforts, tu le portes toujours dans ton cœur?

Mais il faut que sur-le-champ j'approfondisse un mystère qui cache assuré* ment quelque chose de très extraordinaire.-* Cependant , quel intérêt

MALVINÀ. II

puis-je y mettre ? ce n'est pas elle

qu'il cache n'importe, j'en serai

sûr, du moins. »En finissant cesmots, il entrait dans la salle du bal , et la traversait en silence pour sortir , lorsqu'une jeune et jolie personne l'arrêta vivement. « Où allez-vous donc ? lui demanda~t-elle avec un souris passionné ; reviendrez-vous bientôt? — Assurément , répliqua-t-il préoccupé et sans penser à ce qu'il disait, ne devons nous pas danser ensemble ! — Je ne demande pas mieux , lui réponditelle. » MistrissBirton s'approcha à son tour pour lui rappeler un peu sévèrement que lady Sumerhill comptait sur lui pour toute la soirée. « Présentezlui mes hommages, reprit il toujours en distraction ; je serai à elle dans un moment ; » et sortant aussitôt, il descendit précipitamment , et en moins de cinq minutes , il fut chez mistriss Moody.

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