‹ Œuvres complètes de Mme Cottin (volume 3)Chapitre 10 sur 29 · CHAPITRE XLYL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLYL

Bonheur conjugal.

La maison était petite, mais élégante et -ommode : elle était située au milieu d'une vaste foret qui rendait son abord difficile, et entourée d'un enclos considérable bordé de haies vives et de larges fossés. Sir Charles , après avoir installé les deux époux dans leur nouveau domicile, et partagé avec eux un frug;>> rep/is, promit de proléger lady Malvina ISëymour pendant l'absence de sir Edmond, leur souhaita vae prompte réunion, et les quitta-

Sir Edmond ne devait rester que deux jou s auprès de Malvina, et déjà plus d° huit s'étaient écoulés sans qu'il songeât à quitter sa charmante épouse, lorsqu'il reçut une lettre de sir Charles, qui lui apprenait que mistriss

g4 MALVINA.

Birton • inquiète de son absence, le faisait chercher partout, et <jue , la veille, mistriss Moodylai avait montré une lettre qu'elle avait reçue de mistriss Clare, laquelle lui annonçait qu'alarmée du silence de son amie, elle allait venir elle-même à Edimbourg s'informer de son sort , si on ne lui en donnait promptement des nouvelles.

Alors les deux époux sentirent que le moment de la séparation était arrivé : sans se parler ils s'entendirent , et , d'un mutuel accord , leurs lèvres s'ouvrirent pour articuler ce mot fatal :

demain. « Demain ! répéta douloureusement Malvina. — Oui, demain, reprit Edmond avec vivacité ; mais encore quelques jours, ma Malvina, et je serai de retour ici, près de toi, heureux comme à présent, ne voyant, ne demandant au ciel d'autre bien que de ne jamais quitter la femme idolâtrée qui remplit mon cœur. » Emue de cvs tendres expressions, Malvina se jeta dans les bras de son époux : il la pressa étroitement sur son sein ; et tandis que

MaLVIISA. c^

Tamour les unissait si délicieusement, on eût dit que la nature entière cherchait à s'embellir pour eux. Caché dans les buissons, le rossignol modulait ces cadences touchantes qui semblent partir du cœur, et qui vont y mourir; une source d'eau pure murmurait en bouillonnant sur l'herbe épaisse ; le soleil se couchait dans une mer de feu ; et peu à peu les premières ombres descendant lentement sur la terre , luttèrent long-temps contre ses derniers rayons , tant il semblait que, d'accord avec ces époux, le jour quittât à regret la nature.

En retournant à la maison , Malvina, tristement appuyée sur le bias d'Edmond, la tête penchée sur son épaule , fut saisie d'un léger frémissement, en voyant quelques rameaux flétris se balancer dans l'air, et tomber pour jamais sur la terre : un rapprochement soudain entre elle et les objets qui Tenlouraient la fit trembler pour son bonheur; et le souvenir de cette loi terrible et invariable qui régit toute

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la nature , et place toujours le moment de la décadence à côté de celui de la plus grande prospérité, remplit son cœur d'un invincible effroi , en lui annonçant qu'elle avait fini d'être heureuse.

Ce fut en vain que, durant toute la $oirée, elle chercha à sedéroberà l'impression de tristesse qu'elle avait reçue; ni ses efforts, ni les caresses d'Edmond ne purent y réussir. Quoique son époux fût devant ses yeux, déjà il était parti pour elle; et tandis qu'il ne lui parlait que de son retour, elle ne voyait que son départ.

Cependant le jour a reparu ; la voiture est prête , l'instant fatal est arrivé. Edmond s'arrache des bras de son épouse ; elle pleure et se tait : il la regarde et retombe à ses pieds; leurs larmes se confondent: mais Edmond , sentant ses forces défaillir, s'empresse d'user de celles qui lui restent, et s'ar-* mant d'un cruel courage, il s'éloigne précipitamment. Malvina , éperdue, s'élance après lui. « Edmond ! s'écrie—

malvina; 97

telle, encoreun mot,encoreun adieu, ce sera le dernier. » Mais c'est en vain qu'elle appelle; déjà la voiture emportait son époux, il ne l'entendait plus : elle aperçoit la trace des roues fraîchement empreinte sur le sable, les entend rouler sur le pavé, entrevoit la voiture qui fuit à travers les arbres, et la main d'Edmond qui lui fait un signe d'adieu : frappée de l'affreux pressentiment qu'elle ne doit plus le revoir, elle lui crie un dernier adieu, et tombe sans connaissance sur le gazon.

Mais en revenant à elle, elle se souvient et de l'inquiétude de mistriss Clare , et que plus de deux, mois se sont écoulés depuis qu'elle est séparée de son enfant: repentante de son oubli, et sentant bien que la vue seule de Fanny pourra adoucir sa douleur et lui faire supporter l'absence de son époux, el!e se hâte d'ordonner les apprêts de son départ, et le fixe au lendemain; mais quoique son projet soit de revenir tout de suite dans sa retraite, elle ne peut s'en éloigner sans visiter encore IL 9

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tous les lieux qu'elle parcourut avec son époux : tantôt elle s'arrête pour les mieux voir; partout elle trouve un souvenir, des regrets et des larmes; elle leur adresse ses vœux, elle leur demande encore d'heureux jours ! d'heureux jours! elle en avait eu , et elle en demandait encore !

Ce ne fut point sans une profonde émotion que Mavina se retrouva dans les bras de rnisîriss Clare, et serra Fanny dans les siens ; mais ce plaisir ne put effacer l'impression douloureuse qu'elle avait reçue en se séparant d'Edmond. Hélas! comment son ame, livrée à toutes les agitations de l'amour, auraii-eile pu être distraite par les soins de l'amitié et les caresses de l'innocence ? Ce n'est point dans un jour d'orage qu'on aperçoit l'azur des cieux.

Mais, tandis que le monde n'a rien qui puisse adoucir sa peine , Edmond est-il également occupé d'elle? n'a-t-il qu'une pensée? — Malvina. — Qu'nn sentiment r — Aimer Malvina. — Qu'un désir? — Revoir Malvina. — Ah! pour

MALVINA. g^

douter de cet accord, est-il nécessaire de se rappeler que, dans son caractère plus ardent que tendre , la passion était plus violente que profonde? Ne sn f fit-il pas de se ressouvenir qu'il est homme ?

Et celte différence qui exisle entre la manière d'aimer des deux sexes n'est point rappelée ici comme un reproche , mais comme une simple observation des lois générales de la nature ; car cette moitié du monde à qui elle dit : sois homme, reçut avec la sensibilité, un mélange d'ambition et de gloire; mais celle à qui el!e dit : sois mère , dut être formée toute d'amour.

Cependant mistriss Birton s'étonne de la disparition de son neveu; par son ordre mistriss Tap interroge les servantes de la maison et celles du voisinage ; elle est bientôt informée des fréquentes visites que sir Edmond rendait chez mistriss Moody à une jeune et jolie dame qui ne recevait que lui , ne sortait jamais, et qu'on n'avait aper-*

BIBLlOTHtCA

ïoo malvina:

çue à travers les croisées que lorsque îe hasard lui avait fait négliger de ti- ! es rideaux quelle tenait constamment fermés. Mistriss Birton , en apprenant tous ces détails, entrevoit une partie de la vérité, et se promet bien de découvrir l'autre : en conséquence , elle envoie chercher mistriss Moody, la fait entrer dans son cabinet, la reçoit avec grâce et affabilité, la questionne avec adresse, lui parle avec intérêt de son neveu et de Malvina , se plaint de ce qu'ils la négligent , assure que s'ils lui confiaient leur tendresse, elle ne s'opposerait point à leur union, et affirme qu'elle ne voudrait savoir toute la vérité à cet égard , que pour leur accorder leur pardon avant même qu'ils ne le demandent. Ensuite , s'adressant plus particulièrement à mistriss Moody , elle luifitsentir de quelle importance deviendrait pour eux tous la personne qui contribuerait à un rapprochement si heureux , exalta la reconnaissance qu'on lui devrait, et

MALVTNA. I&t

ainsi, attaquant tour à tour la vanité et le cœur de cette bonne femme , parvint à lui arracher un secret que ni les menaces, ni les récompenses n'auraient pu lui faire avouer, mais qu'elle ne put pas refuser à l'espoir de jouer un rôle important dans cette circonstance. Mistriss Birton fut donc instruite du jour et du lieu oii Malvina avait été mariée , et malgré la colère dont elle fut saisie à cette nouvelle, son visage ne changea point de couleur et sa physionomie ne parut pas altérée; elle congédia mistriss Moody avec unefeinte douceur, se contentant de la prier de garder le silence sur ce qui venait de se passer entr'elles , afin de ne pas la priver du doux plaisir de surprendre son neveu et sa nouvelle nièce.

Mais à peine fut-elle seule que , n'écoutant plus que son ressentiment, elle combina tous les moyens dont elle pourrait user pour faire casser ce mariage ; et ne doutant point que lord Stafford, oncle et tuteur de lady Sumerhiil , sensiblement affecté d'u« pa-

reil événement, ne fût disposé à sV»

venger, elle se préparait à sortir pour aller réunir sa colère à la sienne, quand sirEdmond se présenta tout à coup devant elle en habit de voyage, et lui demanda ses ordres pour Londres.

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