‹ Œuvres complètes de Mme Cottin (volume 3)Chapitre 27 sur 29 · ROMANCE · texte numérisé non relu

ROMANCE

Depuis qu'un autre a su te plaire, Chaque jour me voit de'pe'rir ; Quand Malvina ne t'est plus chère. Malvina ne veut que mourir.

Pourtant sa faible voix t'implore, Non pour re'clamer ton amour , Mais avant de perdre le jour, Pour te voir une fois encore.

Hâte-toi , le tre'pas s'avance ; Viens voir celle qui t'adorait Mourir sur un lit de souffrance , D'amour, de hortte et de regret; Mais ce n'est point son agonie, Ni la mort empreinte en ses traits.* Qui le diront que pour jamais Malvina va perdre la vie,

Mais si, languissante, abattue, Je ne sais plus compter tes pas ; Quand tu paraîtras à ma vue, Si tout mon corps ne fre'mit pas, Si mon regard ne peut te suivre, Si ma voix ne peut te nommer , Si mon cœur a cessé d'aimer , Alors j'aurai cessé de vivre.

Pendant tout le temps que mistriss Clare avait chanté , l'attention de Malvina avait été entièrement captivée : ses regards errants autour d'elle semblaient chercher la voix quifrappait ses oreilles. Quand elle eut cessé de l'entendre, elle se considra en silence , et se dit ensuite, avec une sorte de surprise: « Ce n'est pas moi! non, ce n'est pas moi!...» Et elle appuyait son front sur sa main, comme pour tâcher d'éciaircirses idées:

on voyait les efforts qu'elle faisait pour rappeler des souvenirs vagues et fugitifs, EJmond en silence, l'œil constamment appuyé sur elle , suivait tous ses mouvements , et en attendait un qui vînt rallumer l'espérance dans son sein. Cependant Malvina , toujours remplie de son idée, fait quelques pas , la tête

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Laissée, paraît réfléchir , et s'interrompt tout-à-coup en disant : « Ce n'est pas moi ! et pourquoi n'est-ce pas moi ? » Alors , comme frappée d'une nouvelle idée , elle élève la voix et recommence la même romance que misîiiss Clare vient de chanter • que dis je P la même ? ah ! ce ne Tétait plus ! son expression a quelque chose de si plaintif, qu'elle fait, pleurer chacun de sa peine; mais en même temps son accent est si doux et si tendre , qu'il pénètre loute l'aine et y suspend la douleur.

Chacun accourt , l'entoure , et surpris et enchanté , l'écoute et ne pense plus qu'à l'écouter ; mais tandis que toutes les personnes de la maison sont réunies autour d'elle, la petite Fanny a profite de ce moment pour s'échapper de la chambre où on la retenait ; elle s'avance à petits pas vers le lieu où elle entend du bruit, et , reconnaissant la voix de Malvina , elle s élance de toutes ses forces, et va tomber à ses pieds en s'écriant : « Maman ! maman ! je t'ai doue telrouvée ! » A cette voix , Malvina

frissonne , jet te un cri aigu, prend reniant dans ses bras , et la regardant long-temps avec un mélange de surprise et de joie : « Les barbares ne t'ont donc pas tuée ! lui dit-elle ; oui , c'est toi , oui, je te reconnais ; elle vit donc encore , l'enfant de Clara? Ah !

continua t-elle en pressant sa main sur sa poitrine, comme je respire à mon aise ! je peux mourir en paix maintenant , je peux rejoindre Clara, et elle ne me demandera plus avec sa voix menaçante: Qu'as-tu fait démon enfant?

qu'as-tu fait de mon enfant?.... » et cette idée parut 1 effrayer encore. Cependant Fanny baisait ses mains , sa robe, et élevait ses petits bras pour tâcher d'atteindre à son cou. « Maman , lui disait-elle , pourquoi es-tu si paie? Pourquoi me regardes-tu comme cela ?

Est-ce que je t'ai fâchée? Est-ce que tu n'aimes plus ta petite Fanny ? O maman ! maman ! pourquoi ne me caresses-tu pas comme autrefois ?.... — Autrefois ! interrompit Malvina ; tout le monde se souvient d autrefois , moi

m. jq

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seule je ne peux plus y penser : il y s là (en montrant sa tête) quelque chose d'obscur qui me le cache. — Maman !

pourquoi parles-tu donc toute seule 7 que lu es changée ? Sais-tu que les méchants qui m'ont emporlée me disaient que c'était toi qui le voulais, que tu ne te souciais plus de moi ? Je ne l'ai pas cru , maman; je leur disais : tous êtes des méchants, des menteurs qui voulez la faire mourir et moi aussi.... Mais pourquoi ne me dis-tu rien, maman ? () mon Dieu ! si c'était vrai que tu ne m'aimasses plus ! * Jin disant cela , la petite fille se mit à pleurer amèrement. — Quoique le docteur Potwel eût été très fâché que Fanny fût entrée sans son ordre, parce qu'il voyait bien que Malvina était trop faible pour soutenir de longues et vives émotions, néanmoins il crut devoir profiter de l'événement pour faire quelques tentatives, et, s'approchant de Malvina , il lui dit : « Autrefois vous étiez bonne, vous n'affligiez personne 7 et à présent vous faites pleurer l'en-

fant de Clara ! — Je ne veux faire de peine à personne, répliqua Malyina en le regardant avec surprise:

je ne veux pas faire pleurer l'enfant de Clara; mais que puis-je pour lui, à présent? Vous voyez, je ne sais plus penser; je ne sais plus rien, ils m'ont détruite!— Et dépuis quand étes-vous ainsi? demanda le docteur; savez-vous qui vous a fait tant de mal ?

— Il y a long temps! bien long -temps! répliqua-t-elle en faisant un geste en arrière avec la main. Je parcourais ea paix la vie; mais un homme s'est rencontré, mes forces ont été rompues, et j'ai penché vers le tombeau. » A ces mots , Edmond fit ujbl mouvement pour s'avancer: un coupés** . d" docteur le retint à sa place. Celui-ci continua, emporté par l'espoir de rappeler la raison de Malvina, *t oubliant trop tôt que sa santé n'était pas en état den supporter l'usage: « Où allez-vous, lui demanda- t-il en voyant qu'elle s'avançait vers le jardin ?

— Mourir ! vous savez bien que c'est

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l'heure. — Vous vous trompez ; c'est au contraire aujourd'hui qu'il revient , vous le trouverez là-bas. — 11 revient' je le trouverai ! reprit-elle en tremblant de tout son corps. — Oui, il n'y a plus de tombeau, i! n'y a plus de cercueil; vous ne devez plus mourir, vous l'allez revoir : des mérhans avaient emmené votre enfant et votre époux ; tous deux vous sont rendus : voici Fanny près de vous, et Edmond est dans le jardin à la place du tombeau ; il vous attend... —Edmond m'attend, s'écriat-elle en frappant des mains ? Ne me trompez pas, cela fait tant de mal! — Je ne vous trompe pas ; allez vous en assurer, je vais vous accompagner si vous voulez. — Oui, dit-elle vivement, venez avec moi, car lorsque j'y vais seule je ne le trouve jamais. » Edmond ayant compris l'intention du docteur, sortit doucement de la chambre sans être vu de Malvina. Mistriss Clare le suivit avec Fanny; et la douce malade, s'appuyant sur le bras du docteur, se traîna lentement vers le jardin,

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en disant : «Vous êtes un bon homme, vous, je m'en souviens bien! Vous ne voulez pas qu'Edmond me quitte; et quand il le veut, lui, vous venez pour l'en empêcher et me le rendre. — Je vois, répondit-il, que votre cœur conserve de la mémoire, quand votre esprit n'en a plus : vous ne reconnaissez pas les traits de mon visage, et le nom du docteur Potwel ne vous paraît qu'un vain son; mais vous avez quelque chose en vous qui se souvient que, jadis, votre amant allait mourir, et que ce fut moi, moi, le docteur Potwel, qui le sauvai... — Oui, oui, en effet, interrompit-elle en se parlant à ellemême , il a raison : un jour Edmond allait mourir , je pleurais auprès de mon lit ; mais le docteur vint, et je fus soulagée; il me dit de ne plus pleurer, et je ne pleurai plus... Comment se peut-il que j'eusse oublié tout cela?

Mais vous, continua-t-elle en regardant le docteur, comment le savezvous? » Le pauvre docteur avait espère un moment qu'elle allait le reconnais»

ire, et quoique le souvenir qu'elle conservait fût déjà une lueur de raison, la Î>eme d être déçu dans son espérance ui fit presque perdre courage. « Vous ne me connaissez donc pas? lui dit-il tristement. — Moi! non: comment vous connaîtrais-je? vous savez bien que depuis que Clara est au ciel, et Edmond à l'étrangère , je ne connais plus que la douleur... » A cet instant elle fut interrompue par le son lointain d'une flûte, et aussitôt ses joues pâles devinrent incarnates et brûlantes ; le violent battement de son cœur se distinguait à travers sa robe; ses jambes tremblèrent, et son agitation fut si vive, qu'à peine pouvait ~ elle se soutenir. Le docteur s'en aperçut avec effroi , et commença à se repentir d'avoir accu-^ mule trop d'émotions en un jour; mais il n'était plus temps de reculer. » Entendez vous, dit elle d'une voix basfe et tremblante, entendez-vous cette ravi$sante barmonie ? c'est lui qui la cause ;de même elle le précéda lorsqu'il m apparut pour la première fois

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Oh ! je vous en conjure , ne parlez pas, continua-t-elle, an voyant que le docteur ouvrait la bouche pour répondre, qu'aucun autre son ne se mêle à ces sons harmonieux! Si vous saviez le bien qu'ils me font! ils rafraîchissent mon sang, raniment mon esprit et attendrissent mon cœur! » En parlant ainsi, elle approchait; cependant, à l'entrée du bosquet, elle s'arrête toutà coup en disant : Je n'ose point entrer,* non , je n'ose point entrer, si j'allais ne l'y pas trouver ! si c'était un ange que Clara m'eût envoyé pour m'emmener vers elle , et qui m'attendît sur mon tombeau ! O Clara ! je veux bien aller à toi : mais laisse moi le revoir encore une fois ' La flûte alors reprit ses doux accents. Le docteur qui examinait attentivement Malvina , voyait ses traits s'éclaircir, ses yeux s'animer , sa physionomie renaître , et cependant un pressentiment triste et confus l'empêchait de se livrer à l'espérance. A ce moment la lune, au haut d'un ciel pur, éclairait tous 1rs objets

de ses rayons vifs et argentés; Edmond se lait, Malvina fait un pas vers le bosquet ; il en sort , elle le voit, le reconnaît, et s'ecne en se précipitant dans ses bras: « Oh! c'est lui !

r.'est bien lui ! mes yeux ne me trompent point , et mon Edmond est revenu.... Tu as donc voulu revoir ta pauvre Malvinà ? Ah ! ne la quitte plus , ne la quitte jamais ! presse-toi sur son cœur, son dernier battement sera pour

toi ! » Alors sa voix s'affaiblissant

tout à coup , elle tomba sans mouvement dans les bras de son époux.

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