CHAPITRE LVI
V innocence trouve enfin la paix.
« Malvina ! s'écria Edmond effrayé , ma Malvina ! Eh quoi ne t'aije retrouvée que pour te perdre sitôt ? — Calmez-vous, lui dit le docteur avec une inquiétude qu'il cherchait à dissimuler; après de si violentes secousses , la nature a besoin de repos ; ce n'est peut-être qu'un sommeil. »
En effet, à peine Malvina eut- elle été transportée dans son lit, qu'on s'aperçut qu'elle reposait. Edmond, troublé de l'air inquiet du docteur , cherchait à lire dans ses yeux si cet assoupissement devait être regardé comme un signe favorable; mais celui-ci hésitait de s'expliquer, recommandait le plus grand silence, et, assis auprès du lit de Malvina , touchait fréquemment
S26 MALVIHA.
son bras, et attendait l'instant du réveil. L'état de la malade recale même toute la nuit et une partie du joursuivant. Vers le soir, Edmond s'etant éloigné un instant, le docteur se tourna vers mistriss Clare , et lui dit : « La crise approche , voici l'heure où elle va s'éveiller; je ne vous cacherai pas que sa faiblesse est excessive , que son poulx s'éteint, que sa poitrine s'oppresse , et que nous avons tout à crain^ dre.... » Edmond rentra alors dans la chambre, ce qui ne permit pas au docteur d'achever. Mistriss Clare , consternée de ce qu'elle venait d'entendre, resta immobile comme si la foudre l'eût frappée. Cependant Edmond s'approcha d'elle et lui dit tout bas : « Le docteur vous parlait quand je suis entré : que vous disait-il r Espère-t-il beucoup ? Au nom du ciel , ne me cachez rien. » Mistriss Clare , hors d'état de répondre, lui prit la main, la serra fortement et se tut. » Expliquez-vous, mistriss Clare, reprit-il en pâlissaant:
ce silence est plus affreux que tout ce
que je puis entendre; il ne met point de bornes à mes craintes... — Ne parlez donc pas si vivement, interrompit le docteur, afin de sauver à mistriss Gare le tourment de répondre : le moindre bruit peut arracher votre femme à un repos qui lui est si nécessaire ; passez même derrière les rideaux, car si elle s'éveillait tout à coup , il serait très dangereux qu'elle vous vît.» Edmond obéit, et chacun, dans un profond et morne silence, prêtait l'oreille à la respiration de Malvina, qui devenait de plus en plus fréquente. Au bout de quelques instans , une ombre de chaleur colora son visage; elle s'agila dans son lit et articula quelques mots à voix basse. Le docteur croyant qu'Edmond, caché derrière le rideau, ne le voyait pas , se pencha vers inistriss Cîare , et lui dit : « Tout est perdu , la fièvre se déclare. — ïôiil est perdu! répéta vivement Edmond qui, trop attentif, surveillait cînaqùk mouvement du docteur. » Mais a éè en que la douleur lui avait arraché, lUamaa
228 MALVINÀ.
s'éveilla en sursaut. « Qu'ai-je entendu, dit-elle, quelle voix m'a frappée ? — 11 m'a semblé qu'Edmond.... . mais non; si c'était Edmond,- il me répondrait. « A ce tendre reproche, ni les signes du docteur , ni le danger dune trop vive émotion ne purent retenir Edmond : il tomba à genoux près du lit, et saisissant la main pâle de sa femme, qui pendait languissamment, il la couvrit d'un torrent de larmes sans avoir la force de prononcer un seul mot. A cette vue , Malvina recueillant toutes ses forces, se souleva sur son séant ; elle entoura la têle d'Edmond entre ses deux bras, et, la pressant doucement : « C est lui , ditelle , c'est bien lui! Je le revois! 11 m'aime encore! Le ciel n'a pas voulu me faire mourir désespérée! — Si je t'aime encore ! reprit-il impétueusement, ah! ne pense jamais que j'aie cessé de taimer; je n en puis soutenir l'horrible accusation. O toi qui fus toujours l'objet de mon idolâtrie , ton image n'a point cessé de régner uni-
MALVîÎnà* 2M
quement dans mon cœur! Eh! qui doncaurait pu te disputer mon amour?
— Votre malheureux époux a été hien indignement calomnié , dit alors mistriss Clare à Malvina , et quand vos forces vous permeitront d'entendre le récit...- — Je n'en ai pas besoin, mistriss Clare : voyez donc ses larmes!
elles m'ont tout dit- . . O Edmond, ajouta-t-elle en retombant sur son oreiller, pose ta main sur mon cœur, rappellesy la vie, pour que je puisse t'aimer encore ; je la sens qui m'abandonne ! — Retirez-vous, sir Edmond, dit le docteur vivement alarmé, retirez-vous:
un plus long entretien pourrait l'épuiser tout-à-fait. — O docteur! interrompit-elle d'une voix éteinte et en étendant faiblement sa main vers son époux, ne l'éloignez pas; il me reste si peu d'instans !.... S'il sort , je ne le reverrai plus. » Le docteur n'insista pas : que devait-il faire maintenant?
qu'adoucir, les derniers instans d'une vie qu'il ne pouvait plus prolonger.
Edmond, le cœur brisé par les paroles III. 20
s3o MALVIKA.'
de IVÏalvina , ne pleurait plus, n'osait former une pensée, et restait toujours à genoux , les lèvres collées sur le bras inanimé de sa femme, tandis que mistriss Clare, de l'autre côté, appayée sur le dossier du lit, laissait échapper un déluge de pleurs. Après une courte pause, Malvina, regardant son amie avec tendresse, lui dit : « Chère mistriss Clare, n'est-il pas vrai qu'il m'a ramené Fanny ? Si un doux songe ne m'égare pas, il me semble l'avoir vue:
qu'elle vienne, que je l'embrasse encore une fois avant d'aller rejoindre sa mère! » Mistriss Clare fut la chercher; elle la trouva couchée, reposant dans son berceau. « Malheureuse enfant !
ta mère meurt, et tu dors! » pensa mistriss Clare, frappée du contraste de sa douce tranquillité avec la scène déchirante qui se passait à quelques pas: cependant elle la prit dans ses bras et la porta tout endormie sur le lit de sa mère. Malvina la considéra long-temps avec attendrissement , et élevant les mains vers elle : « Pauvre enfarrt! in-
nocente créature! Quel paisible sommeil ! Ainsi tu dormais quand ta mère me fut enlevée : ah ! puissent toujours les maux passer de même près dç toi sans que tu les sentes! Tu dors,Fannyt
bientôt je dormirai aussi Mais
reçois avant, mes regrets de n'avoir pu vivre pour toi , mon repentir de t'a voir oubliée, mes plus tendres bénédictions et mon dernier adieu ! Mon Edmond !
je te la lègue, tu veilleras sur son bonheur; nous serons deux là -haut qui déposerons auprès dç Dieu de tout le bien qu'elle recevra de toi..., Mistriss Clare, que son éducation vous soit confiée ; ce devait être l'emploi de ma vie; il m'était bien doux ; je n'ai riea de plus précieux à vous laisser pour
tout le bien que vous m'avez fait
Que M. Prior partage ce soin avec vous ; je leconnais bien mal si l'espoir de me remplacer après ma mort ne lui adoucit pas ma perte ; dites-lui que je meurs en l'aimant et vous, mistriss Clare, apprenez suïtout à Fanny à ne jamais sacrifier le devoir à 1 a-
mour, O vous ! qui en remplissez un si sacré auprès d'une infortunée, qu il vous sera facile de la guider dans le sentier de la vertu ! Ah ! Malvina !
qu'as-tu dit? s'écria Edmond; que dans ce moment un pareil souvenir est un affreux reproche! — En est-ce un, moirEdmond ! pardonne à ta Malvina, elle ne veut point t'affliger, et que te reprocherai-je à toi , mon bien suprême? à toi à qui j'ai du la plus douce félicité que le monde peut offrir? à toi qui, dans ce moment, m'entoure de ton amour, et dont les regrets me sui» vront dans la tombe?.... — O Malvina ! ne parle pas ainsi, tes douxaccens me déchirent le cœur; et quand je te perds par ma faute, l'excès même de ta haine me serait un moindre supplice que l'expression de ton amour.
Je l'ai méritée, continua-t-il dans un affreux désordie : n'est-ce pas ma lâche ingratitude qui a empoisonné tes jours? n'est-ce pas moi qui te plonge au tombeau ? — Arrête, mon E imond, arrête! Oh ! sauve-moi l'image de ton
MALVINA. 23o
désespoir ! Non , tu ne fus point coupable, puisque feu m'aimas toujours , et je ne suis point malheureuse, puisque je vécus aimée de toi , et que je meurs sans remords. O Edmond ! si tu savais combien mon ame est tranquille!
calmerorame la nature au moment où la nature s'éteint. ...Dieu tout-puissant, continua-t-elle en posant ses deux mains sur la tête de son époux , protège-le, que sa vie soit exemple des chagrins qui ont tourmenté la mienne, et que son dernier jour ressemble au mien ! » Elle ne put en dire davantage , et la chaleur qu'elle venait de mettre à sa touchante prière , lui occasionna une faiblesse qui dura quelques heures. Le triste Edmond la regarde en silence, son impétuosité est éteinte , il ne questionne plus , il n'a rien à dire. Ah ! que ne peut- on donner des paroles a la douleur ! Le chagrin qui se tait refoule vers le cœur et le force à se rompre. Oh ! que dans ce moment une larme , bfie seule larme soulagerait sa misère! Cepen-
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dant on s'empresse autour de Maivina, mais les soins qu'on lui rend ont quelque chose de sombre ; l'air du docteur ne permet de former aucun espoir:
bientôt elle ne sera plus, la main glacée de la mort aura éteint sa jeunesse, ses lèvres seront tout-à-fait fermées ; jamais , jamais le doux souffle de la vie ne les ranimera ; son ame lulte encore, tïn moment de plus, et elle va fuir, hélas ! pour toujours.
Malvina rouvre une paupière languissante, et son premier regard se porte sur son époux, « Cher Edmond, dit- elle , sans ta peine, que ce moment aurait de douceur ! il m'a semblé fout à l'heure voir Clara m'apparaître dans toute sa gloire: un doux contentement rayonnait dans sa contenance; elle m'appelait : Viens à moi , viens te réjouir parmi les anges, un jour ton époux viendra, mais il doit être enchaîné sur la terre pour protéger ma fille quetnjabandonnes... Tel est l'ordre
du Très-Haut Edmond, tu Ten«*
rends, ce n'est point une vision ! su-
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tî$ ta destinée, répare mes torts, ne me suis point , c'est la dernière prière de Malvina — — Je te le jure, s'écriat-il , tu seras obéie; je vivrai pour souffrir , je veux , je dois souffrir : il faut une longue douleur pour expier ta mort.... — Edmond , dit-elle .
pleure Malvina , tu le dois : qui t'aimera jamais comme elle ? Mais qu'aucun repentir n'entre dans ton cœur * car c'est au nom de ce ciel ouvert devant moi, auprès duquel il y a miséséricorde, et qui a pardonné toutes mes erreurs , que Malvina t'absout des tiennes... — O ange céleste ! ne t'envoie pas encore , s'écria Edmond avec transport ; encore un moment à ton époux, et puis une séparation éternelle— — Non , Edmond , pas éternelle , reprit-elle avec un accent plus vif et en agitant ses bras pour lui montrer le ciel , car je vais vers mon père, qui est ton père , vers mon Dieu qui est ton Dieu : il y a plusieurs demeures dans sa vaste maison ; je vais t'y préparer une place pour qu'il t'y reçoive
avec moi , afin cfue là où je serai tu y sois aussi.... » Un doux sourire éclaircit alors son visage ; elle tenta de serrer encore une fois la main de son époux , mais n'en ayant pas la force, elle lui fit un léger signe , et , fermant les yeux, poussa un profond soupir.
Edmond s'avança pour recevoir son souffle , il n'était plus temps4 elle venait d'exhaler le dernier : Malvina avait vécu.
CHAIPTRE LV1I.
Deux malheureux pleurent ensemble.
Je tire le rideau sur les tristes scènes qui suivirent: il faut avoir perdu ce qu'on aime pour savoir ce qu'est cette douleur; mais ce n'est pas assez pour la peindre, les moyens humains ne peuvent atteindre jusque-là. Qu'est-ce donc quand il s'y joint celle plus vive, s'il est possible , de trouver en soi la cause de ce qu'on souffre , et d'être poursuivi nuit et jour par cette voix intérieure qui crie que nous avons nousmêmes attiré notre malheur ? Cependant Edmond ne se regardait pas comme le seul auteur de cette funeste mort ; dans sa douleur forcenée, il en accusait la nature entière, il accablait d'imprécations les deux femmes dont l'odieux accord avait trompé Malvina*,
£t, la première fois qu'on lui présenta Fanny, dans l'espérance que cette vue calmerait sa frénésie, il détourna ses yeux avec horreur, ses bras se roidirent pour la repousser , et il s'écria en frissonnant, qu'on ôtàt de devant lui celle dont la funeste influence avait entraîné sa femme au tombeau.
Cet infortuné était devenu l'objet de tous les soins, de toute la pitié de mistriss Clare ; elle lui prodiguait ce que l'amitié a de plus tendre, ce que la commisération a de plus touchant ; elle saisissait chaque occasion de rap»
peler ce qui pouvait aloucir sa peine, d'écarter ce qui pouvait l'aigrir, et de verser un baume consolateur sur sa blessure : elle ne voyait plus dans Edmond le séducteur de Louise, l'époux volage de Malvina , mais une créature désolée en proie au repentir , et trop malheureuse pour ne pas faire oublier qu'elle eût été coupable.
Cependant , comme un des princiaux soins de mistriss Clare était de
rattacher à la vie et de le ramener à
MALVIKA. 2%
la raison parlesouvenir des devoirs que Malvina lui avait laissé à remplir, ils ne furent point sans effet. Edmond sentant bien que de long-tems , peutêtre , il ne lui serait possible de vivie auprès de Fanny , fut le premier à engager mistriss Glare à partir avec elle. « Allez, lui dit- il, éloignez-vous, ne prodiguez plus vos bontés à un mal- .heureux qui n'en est pas diçne , et n'est plus en état de les sentir.,... ne vous occupez que de Fanny.., Malvina l'ordonna.»*. Pour moi , je ne puis pas voir cet enfant , non, je ne le puis pas, Malvina ne l'exigea point ; si elle l'eût exigé, je n'aurais pu lui obéir... Cependant afin de veiller sur ce dépôt que sa main me confia, je Vous accompagnerai jusque chez vous... et puis je reviendrai ici seul... et a ce mot ses traits s'altérèrent, et son regard s'égara.... seul, dans cet asile qui fut choisi par l'amour, que Malvina devait habiter avec moi, où elle m'a rendu heureux, et où je l'ai perdue, seul ici avec son tombeau, ma mémoire et mon amour. »
240 MALVI3À.
Mistriss Clare aquiesça promptement à la proposition d'Edmond 1 dans l'espoir , sans doute, de le retenir quelque îems élogné du lieu funèbre dont il consentait à s'éloigner en faveur de Fanny : peut-être avait-elle compté parvenir à le distraire par le souvenir du caractère vif, mais léger, qu'elle lui avait connu jadis ; mais sa supposition fut entièrement déçue : Edmond n'était plus le même, sa vivacité s'était éteinte dans les larmes, le profond repentir avait détruit sa légèreté, et désormais l'univers se bornait, pour lui, à l'étroite pierre qui couvrait les cendres de Malvina.
A peine eut-il conduit Fanny en sûreté chez mistriss Clare, que, sans prendre congé de personne, il revint sur ses pas, marcha toute la nuit, et arriva chez lui au petit jour. Son premier mouvement le guide sur la tombe de sa femme ; il l'avait fait entourer d'une balustrade élevée dont lui seul et mistriss Clare avaient une clef, afin qu'aucun pied profane ne vînt souiller
cette terre sacrée. Cependant en approchant, il entend du^ bruit dans celte enceinte... Il frissonne... il frémit; ses arlères battent avec une telle violence, qu'il ne peut plus avancer — Assurément il ne croit pas aux miracles, il
n'en espère aucun Il a vu Mal-
vina sans vie entre ses bras , il l'a placée dans ce cercueil qui repose à quelques pas de lui — il se le dit, et pourtant son imagination égarée le transporte à cet instant où , dans ce même lieu, il entendit sa voix lorsqu'il la croyait morte 11 approche , il entend distinctement des sanglots. .r. Cependant il est impossible d'escalader la balustrade, la porte est soigneusement fermée, et mistriss Clare est absente... Son agitation n'a plus de bornes , sa tête troublée conçoit tout possible; il entre précipitamment, et, à la faible lueur d'un jour naissant , il apperçoit un homme prosterné sur la terre, les habits en désordre, et les cheveux trempés de la froide rosée de ia nuit.... A l'instant toutes ces fan las- 11L 21
^4^ MÀLVittA:
tiques illusions se dissipent, il est frappé comme s'il venait de perdre Malvina une seconde fois ' sa voix gémissante ne peut laisser échapper que ces mots î « M. Prior !» A ce Inom celui-ci se retourne avec effroi..., « Lui, lui ici ! s'écria-t-il ; le destructeur de Malvina près de moi! ô mistriss Clare, voup m'avez trompe ! vous m'aviez dit qu'il ne viendrait pas. — Tu as raison , reprit Edmond avec un froid désespoir, tu as raison de me nommer le destructeur de Malvina ; j'ai parjuré mes serments, et j'ai porté la mort au sein de cette femme céleste que ta main m'avait donnée.... cependant elle m'a béni, elle m'a pardonné, mais puis-je me pardonner moi-même ?.... Non , non , conhnùa-t-il en se précipitant sur la tombe , et cachant son visage contre la terre, je ne suis pas digne de voir le jour : toi, qui fus son ami, accablemoi de tes reproches, de tes malédictions, tu m'en diras toujours moins que mon propre cœur. «A la vue dune si profonde douleur, M. Prior se sent
MALVINÀ. 243
«mu de pitié; il se repent de l'horreur qu'il vient de manifester , et élevant ses niains vers le ciel : « O Malvina ! pardonne , s'écrie-t-il , si j'ai maudit dans mon cœur l'homme que tu bénissais dans le tien ! c'est sur ta tombe que je rétracte la réprobation que j'avais appelée sur sa tête. Et toi, homme malheureux, puisque Malvina t'est encore si chère, puisque tu la pleures si amèrement, calme ton désespoir, vos nœuds ne sont pas rompus ; un jour tu la retrouveras dans ces régions éthérées oiielle t'attend, et vous goûterez, pendant l'éternité , les pures délices de cette union dont ma main vous avait enchaînés sur la terre. -~- Non, non y s'écria Edmond, tout espoir à venir est éteint dans mon coeur: le barbare qui a brisé cette fleur au matin de sa vie, qui a détruit les jours de bonheur que le ciel lui destinait sans doute, doit être à jamais rejeté loin d'elle , et ce, n'est point à l'assassin que Dieu réunira la victime. —Dieu n'a point mis de bornes à sa miséricorde , répliqua
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M. Prior , il a voulu que l'homme n'en désespérât jamais; perdez-vous dans la pensée de cette bonlé infinie , c'est ie seul moyen de la comprendre.
Je ne cherche point à vous consoler, mais à vous apprendre à courber la tête sous les décrets d'une providence dont nous ne pouvons sonder la profondeur. A Dieu ne plaise que je veuille détruire votre douleur ! c'est ce qui vous reste de plus estimable; gardez-la toujours, mais ne vous en laissez point accabler, afin d'avoir la force de remplacer vos erreurs par des aclions vertueuses qui vous rendent digne de l'ange qui vous aima. Bientôt l'éternité viendra , et ne laissera d'autre vestige de l'existence actuelle, sinon quelle est bonne à jamais pour le juste, et fâcheuse pour le méchant; mettez-vous en état de l'attendre sans crainte.— Ah! quand je perds Malvina , que me fait mon sort , la vertu et l'univers entier ! Mon cœur est mort à toute consolation, je n'en puis, je n'en veux recevoir aucune; mes pleurs ? quand je peux en
verser , sont le seul soulagement qui me reste; mais, quelles que soient mes angoisses , je ne veux point mourir.. .. non , pas encore; les mânes irrités de Malvina demandent une plus longue expiation. — Je ne vous quitterai point, sir Edmond , reprit M. Prior attendri; je veux consacrer tous mes soins , tout mon temps à ramener la paix dans votre ame abattue; Malvina me saura gré de ce pieux office , et aimera à voir son ami servir de consolateur à son époux. — Non, M. Prior, non ; elle m'a laissé seul , et je veux rester seul ; éloignez-vous , votre générosité me pèse ; toute créature vivante m'est odieuse; je ne veux voir que les ténèbres, je ne veux vivre qu'avec les tombeaux et les ombres. .. Allez , c'est auprès de Fanny que Malvina vous appelle, prodiguez-lui vos soins , consacrez-vous à elle , formez-la à l'image de celle dont elle a causé la mort. ... Je ne veux point la voir; non, non, qu'elle s'éloigne de moi, que jamais elle ne paraisse à mes yeux , je ne peu^
2$) MALVÎKA.
point la voir.... dites-lui pourtant qu'elle m'est bien chère, que je sacri-» firais mille fois ma vie pour elle .... Allez , éloignez-vous promptement , continua-t-il en désordre; pourquoi êtes vous ici ? Nul que moi n'a le droit
de contempler cette tombe Je l'ai
payée assez cher! Cette insensible et froide poussière n'appartient qu'à moif je n'ai plus d'autre bien sur la terre , je
veux en jouir seul N'espérez pas
qu'il vous soit permis de venir pleurer ici , mistriss Clare elle-même n'y viendra plus: j'ai laissé votre amitié payer un dernier tribut, c'est assez; désormais cet asyle ne s'ouvrira plus que pour moi, et l'époux de Malvina , jaloux de touL ce qui lui reste d'elle , ne veut partager avec personne Thorrible plaisir de contempler son tombeau. 9
M. Prior s'éloigna en silence, le cœur surchargé de douleur et de pitié \ il se rendit chez mistriss Clare et en-r tendit, de sa bouche, les derniers vœux que JVJalvina avait faits pour qu'ij
JfALVINA.; 5t47
{partageât avec elle les soins qu'exigeait 'éducation de Fanny. Heureux de pouvoir lui obéir après sa mort , il jura de veiller sans cesse sur cet enfant, et fidèle à ce devoir , il ne la quitta point jusqu'à son dernier jour-
Les tristes détails de la mort de Malvina et le profond désespoir d'Edmond firent du bruit à Edimbourg»
Toutes les larmes qu'on versait sur eux étaient autant de reproches poignants et indirects qu'on adressait à mistriss Jîirton : elle crut les éviter en retournant dans ses montagnes; mais, en arrivant , le premier cri des pauvres et des malheureux fut de lui demander Edmond et Malvina. Les bénédictions dont on couvrait leurs noms blessaient sa vanité , troublaient son ame : en vain fuyait-elle ; sa conscience la suivait ; elle n'avait plus ni repos ni tranquillité ; elle était dans l'effroi et la nuit et le jour; elle croyait lire sur le visage de chacun le mépris et la haine, entendre toutes les bouches lui répéter que le triomphe du méchant est de courte
zfô MALVITSA.
durée , et que la joie de l'hypocrite n'a qu'un moment, et son ame la tourmentait en dedans, de toutes les choses que ses yeux apercevaient autour d'elle. Enfin, la certitude d'avoir perdu celte haute réputation qu'elle s'était acquise, le dégoût de ne plus se voir entourée que de bas flatteurs qui. l'adulaient en la méprisant, la plongèrent dans une sombre mélancolie qui la consuma peu à peu et la conduisit au tombeau. Alors, sentant sa fin approcher, elle regarde autour d'elle , et ne voit, dans le passé, que des regrets accablants ; dans l'avenir , que des craintes effrayantes ; et ne trouve aucune consolation dans les réflexions qu'elle lait , ni dans le sort qui l'altend ; entre un monde qui s'évanouit et une éternité qui commence, elle frémit , pressée par tous deux , et voudrait fuir dans le néant et le monde qui la méprise , et celui qui va la juger. Tyrannisée par le besoin d'obtenir la miséricorde d'Edmond , elle s'indigne pourtant encore à la seule pensée de
MALVINA. 24ç>
s'humilier devant ; lui et la vanité dont elle fit son idole, la rend sa victime à ce dernier moment, et la laisse mourir sans lui permettre de demander un pardon qui pouvait seul ramener quelque tranquillité dans son ame.
Mistriss Fenvvich continua de briller avec tant d'éclat dans le monde, et de s'enivrer si impunément de tous ses plaisirs , qu'on eût dit que la ven-* geance divine l'avait oubliée ; mais , pour l'éviter longtemps, on n'y échappe pas toujours, et ce que la justice du ciel croit devoir suspendre, lorsque le moment est arrivé n'en tombe pas moins sûrement. Un jour sans doute elle sera punie , et si le monde n'est pas témoin de son châtiment, c'est que son châtiment sera aiMeurs.
En vain les séductions du monde et les sollicitations de l'amitié tentèrentelles d'arracher Edmond de sa retraite, rien ne put le déterminer à perdre de vue le tombeau de sa femme. Sans doute, dans la suite, ses regrets devinrent moins amers , une longue don-
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leur supportée avec constance, une longue vie consacrée au devoir , lui acquirent le droit de croire à un heureux avenir : les consolantes espérances descendent presque toujours dans le cœur , quand le cœur est pur et droit, et à la pratique des vertus est attaché le sentiment de leur récompense. Pendant les premières années de ses regrets , Edmond rappelait sans cesse JVJalvina auprès de lui, bientôt ce fut Malvina qui l'appela auprès d'elle; il la suivait dans le ciel, il l'y voyait heureuse , ne se plaignait plus , et sûr de la rejoindre un jour, il attendit avec soumission l'instant oii Dieu lui permit d'aller se réunir à la seule fem« me qu'il eût aimée sur la terrç.