CHAPITRE XLII
Continuation.
» La cérémonie était à peine achevée, lorsque mistriss Clare arriva. Je ne peindrai ni son étonnement , ni sa douleur en trouvant sa sœur mariée * le regard terrible qu'elle me lança me fit assez connaître ce qui se passait dans son ame : cependant , la chose était sans remède; elle sut contenir son chagrin, et affecta tout le jour un air assez tranquille. Vers le soir, elle monta dans sa chambre avec Louise, et, après un assez long entretien , elle me fit prier d'aller les joindre. J'y fus : je trouvai Louise pale, abattue, l'œil éteint , et comme quelqu'un qui vient de perdre ses dernières espérances.
Mistriss Clare, le visage animé, la physionomie en désordre, et les yeux
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baignés de larmes , me prit brusquement parla main aussitôt qu'el e me vit , et me plaçant devant Louise : «/Contemplez voire victime, s'écriat-elle ; repaissez vos yeux cruels du spectacle de sa douleur; voyez- la se débattre dans le violent combat de l'amour et du devoir, et restez insensible, sivous pouvez, à des maux dont vous êtes l'auteur. Edmond , ma sœur était innocente , et vous l'avez déshonorée; elle était ingénue et vraie , et grâces à vos perfides conseils, la voilà soumise à l'affreuse nécessité de tromper toute sa vie l'homme qui a reçu ses serments ce matin. Cependant , ce n'est point encore assez pour vous : profitant de l'amour désordonné que vos dangereuses séductions lui ont inspiré, vous voulez empoisonner le reste de sa vie en l'engageant dans toutes les horreurs d'un commerce adultère. /Tua malheureuse , aveuglée par sa passion , ne voyait plus son crime, ou plutôt, vous le lui faisiez chérir , et elle se précipitait avec transport dans un abîme ?
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croyant que vous y tomberiez avec elle; mais quand je lui ai dit que, loin d'être disposé à vous perdre pour elle , vousmême m'aviez fait l'aveu que vous ne l'aimiez pas ; quand je lui ai prouvé que si elle vous eût été chère, rien ne vous empêchait de l'épouser ; enfin, quand elle a vu que c'était de sangfroid que vous l'entraîniez au crime , elle a frémi de l'énormité du sien , et la vertu éteinte s'est réveillée dans son son cœur. La voyez-vous gémir, déchirée sous le poids du remords? la voyez-vous relevée de sa faiblesse, par le vœu qu'elle vient de faire de renoncer pour jamais à un amour coupable?
Edmond , tenterez-vous de le combattre , et, après avoir flétri les plus beaux jours de cette infortunée, ne consentirez-vous pas à lui laisser passer en paix le reste de sa carrière ? Hélas ! je sais trop que ni mes conseils, ni son devoir , ni la vertu même ne la sauveront pas de votre séduction , et que si vous le voulez , vous pouvez la perdre encore : ce n'est donc plus des
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menaces que je vous fais, mais des prières que je vous adresse ; je ne réclame point votre justice, j'implore votre pitié. O Edmond ! ce n'est pas à un amant passionné , ce n'est pas à un homme d'honneur que je demande grâce pour ma sœur, vous ne vous êtes montré ni l'un ni l'autre envers elle ; mais si toute l'humanité n'est pas éteinte dans votre cœur, ne vous lais— serez-vous pas toucher par le désespoir où vous la voyez , et par l'humiliation ou je me réduis à cause d'elle? » En finissant ces mots , mistriss Clare était presque à mes genoux ; je la relevai avec émotion et respect, quoique je fusse un peu blessé d« l'entendre m'accuser d'avoir manqué d'honneur ; et m'approcha ni de Louise , je lui dis : « Vous m'aviez paru convaincue , mon aimable amie , de la solidité des raisons qui m'empêchent de vous épouser, et des grands avantages attachés à votre mariage avec milord Derby ; j'ignore comment mistriss Clare a pu changer votre opinion à cet égard :
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quoi qu'il en soit, vous me croyez coupable , je ne nie défends point :
votre repos exige que je ne vous voie plus ; je vous quitte à l'instant , et
demain je serai loin d'ici Avez-
vous encore quelque chose à exiger de moi ? demandai-je à mistriss Clare. — Oui, répondit-elle ; il faut que vous
Î" uriez et d'éviter avec soin tous les ieux où vous pourriez rencontrer ma sœur, et que jamais un mot, un regard indiscret ne fassent soupçonner la fatale liaison qui exista entre vous. —Je ne vois pas, répliquai je fièrement,, pourquoi vous jugez nécessaire de ^'adresser cette recommandation, car je défie aucune des femmes qui m'ont aimé , d'avoir jamais eu a se plaindre
de ma probité et de mon honneur
wUà Et c'est ici qu'il ose le dire ! interrompit mistriss Clare en joignant ses mains avec indignation. — O ma sœur !
s'écria la tendre Louise en sanglotant, ne méprisez pas ainsi mon Edmond , et souvenez- vous que s il ne m'a pas jugée digne du sacrifice de sa liberté ,
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du moins a-t -il fait celui d'une immense fortune. — Je le sais , reprit mistriss Clare ; je sais que Famé d Edmond est, sous quelques points, grande et généreuse. Eh ! comment vous aurait-il séduite, s'il n'avait eu aucune vertu ? Mais elles sont chez lui plus pernicieuses que le vice même, et le dangereux emploi qu'il en fait porterait presque à les haïr. Au reste, toute dispute à cet égard est désormais inutile : nous n'avons plus rien à nom dire, Edmond ; hâtez-vous donc dr vous éloigner. Courez , volez vers ce monde brillant dont les plaisirs trompeurs auront bientôt éffaeé de votre souvenir l'image de nos douleurs, mai* qui n'auront pas toujours, j espère, le pouvoir d'étouffer vos remords. Adieu, et que cet instant soit le dernier qui nous voie réunis. »
>» Je les quittai aussitôt , le lendemain , après avoir pris congé de ftJL Transweley et de milord Derby; je partis pour Londres , où je lus joindff mistriss Birton* J'y passai plusieurs
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mois au sein des sociétés les plus brifîanles , et accueilli par les femmes les plus aimables, de sorte que j'eus bientôt oublié jusqu'à l'existence de Louise. » Vers la fin de- l'automne, -ma tante me proposa de l'accompagner aux eaux de Bath : c'était la saison où tout ce que l'Angleterre a de plus brillant et de plus magnifique s'y rend en foule j aussi acceptai-je cette offre avec empressement • car , dans ce temps de réprobation , ma cbère Malvina , tout ce qui m'offrait de nouvelles distractions me semblait le seul bien véritable. Je ne savais pas alors que si la dissipation est partout , la félicité n'a qu'une pla^e; mon cœur était encore étranger a l'amour; il devait l'être, je n'avais pas vu Malvina. — G Edmond ! s'écria-1- elle, que vous lisez dans ce faible cœur ! que vous y voyez aisément combien cet amour que Malvina seule a su vous inspirer, vous absout , raaU ^re elle , de vos torts!.... Mais continuez votre récit; apprenez-moi par quelle étrange aventure celle intércs—
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Louise s'est vue obligée de se cacher à tous les yeux.
>» En arrivant à B.ith , continua Edmond, j'appris que milord Derby y était depuis peu avec sa jeune épouse.
C^tte nouvelle m'affligea; je ne crus pas néanmoins que leur présence m'obligeât à quitter les eaux; mais, pour ne pas enfreindre tout -à-fait ma promesse, je résolus de voir Louise le plus rarement possible , et même pas du tout, si la politesse le permettait. Je ne fus pas maître d'exécuter mon projet; mistriss Birton , qui ignorait mes liaisons avec lady Derby , me demanda mon bras pour raccompagner chez cette dame , et n'ayant aucun prétexte plausible pour la refuser , j'y fus. » Comme Louise n'ignorait pas mon arrivée à Bath , elle s'attendait bien à me voir : cependant l'émotion qu'elle éprouva lorsque j'entrai , anima son teint des plus vives couleurs , et donna à toutes ses manières une vivacité que je ne lui avais jamais vue et qui me parut d'autant plus piquante ? qu'elle