‹ Œuvres complètes de Mme Cottin (volume 3)Chapitre 6 sur 29 · III · texte numérisé non relu

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évita constamment de me parler , et affecta de me traiter avec une froideur wnarquée : cependant je n'eus pas de peine à voir qu'elle n'agissait qu'avec effort, et que je n'avais rien perdu dans son cœur. Je la considérai plus attentivement} jamais elle ne m'avait semblé si charmante: elle était grandie, son maintien avait pris plus d'assurance, sa physionomie plus de finesse, son teint plus d'éclat et de fraîcheur ; d'ailleurs, sa grossesse, qui était déjà assez avancée, jetait sur elle un voile d'intérêt dont je ne pouvais me défendre. Je la rencontrais toujours dans les bals et les assemblées , où elle remportait tous les suffrages; je la vis sou* vent chez elle, plusieurs fois je la trouvai seule — iYialvina , je n'entrerai point dans l'inutile delail de tout ce qui contribua à nous rapprocher l'un de l'autre; qu'il vous suffise de savoir que Louise , plus tendre, plus faible que jamais, oublia tous ses devoirs pour moi, et me rendit tous les droi s que son hymen m'avait fait perdre. Vous

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me condamnez , Malvina ; je lis aisément dans vos yeux l'indignation que ma conduite vous inspire; mais corn- Lien me blàmerez-vous plus encore quand vous saurez que ce ne fut ni l'amour qu'éprouvait Louise, ni l'intérét qu'elle m'inspirait , mais la vanité seule qui me poussa à enfreindre mes serments! J'aurais pu, sans doute , résister aux désirs que les charmes de Louise avaient fait renaître, mais toutes les femmes de Bath lui cédaient la palme de la beauté: tous les hommes vantaient sa sagesse et se plaignaient de sa froideur : c'en fut assez pour moi, et l'orgueil de triompher d'elle aux yeux de tous , effaça toute autre considération,

» Notre liaison dura long-temps ; et comme la sécurité de milord Derby ne mettait aucun obstacle à nos rendezvous , je commençais à m'en dégoûter sérieusement, lorsqu'un amant rebute de milady Derby épia sa conduite, devina notre intrigue, et se hâta d'en aller instruire milord Derby : celui-ci fei-

gnit de n'en rien croire ; cependant il voulut s'en assurer ; et cofhmc son extrême confiance nous faisait négliger toute pjécaution, il lui fut aisé de nous surprendre. Je ne peindrai pas i'excès de sa furie ; plus il était loin de soupçonner son malheur, plus il lui sembla impossible de le supporter sans en tirer une vengeance éclatante : mais , par une suite de cette bisarrerie capricieuse qui faisait l'essence de son caraclère , sa colère se tourna beaucoup plus contre sa femme que contre moi ; et renfermant sa rage au fond de son cœur , il Tint me Irouver chez moi , et me dit que si je consentais à l'aider à obtenir le divorce avec lady Derby, en soutenant devant les tribunaux que j'étais le père de l'enfant qu'elle port >it dans son sein , il me rendrait son ancienne amitié , ainsi que tous mes droits à son héritage. — Je rejetai sa proposition avec mépris, et je cherchai à détourner toute sa colère sur moi , en l'assurant que milady Derby avait longtemps résisté à nies poursuites ; m?

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1 j'avais employé auprès d'elle tout ce que l'art de la séduction a de plus insinuant ; qu'elle serait encore innocente si je n'avais, pour ainsi dire, usé de violence pour triompher d'elle ; que je pouvais d'autant moins affirmer ce qu'il exigeait de moi , que le moment de faiblesse qu'il avait surpris, étant le seul qu'elle avait à se reprocher , l'enfant qu'elle allait mettre au jour était bien à lui, et, par conséquent, devait être son unique héritier. Il ne me donna pas le temps d'achever, et m'interrompant avec une fureur concentrée, il me dit: — Puisque vous vouliez me tromper encore, il fallait mieux instruire votre infâme complice ; et puisqu'elle ne pouvait me nier son honteux adultère , lui ordonner, du moins, de me taire qu'elle était déshonorée lorsque vous eûtes la perfidie de m'engager à lui donner ma main. J'ai effrayé Louise par mes menaces, et la faible et lâche créature m'a tout avoué. Je sais à quelle époque remonte votre criminel commerce avec elle , et vous croyez bien

que je ne regarderai jamais comme mon enfant le vil fruit de vos amours: mais, je vous le propose encore une fois , aidez-moi à me venger, et tout vous est pardonné ; je n'ai point de témoin du crime de Louise ; servez-m'en , accusez-la, et... — Si tout autre que vous, interrompis - je brusquement , avait osé me faire une semblable proposition , c'est l'épée à la main que je lui aurais répondu ; mais en faveur des torts que j'ai eus avec vous , surtout à cause de votre âge , je consens à ne point punir, comme je le devrais, l'insolence d'une demande qui semble me croire capable de me déshonorer pour de méprisables richesses. — Ne craignez pas que je la réitère une troisième fois , répliqua lord Derby avec une sombre tranquillité , j'ai fini avec vous ; mais puisque vos refus m'obligent à renoncer à une vengeance publique , promettez-moi, du moins, d'ensevelir dans l'oubli cette odieuse affaire. — Je m'y engageai par serment; mais quand je voulus lui demander à mon tour de

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traiter sa femme avec douceur , et d'avoir pour elle de généreux procédés, il me serra la main avec une sorte d'agitation convulsive, et me dit d'un ton effrayant 4 mais moins encore que le sourire qui l'accompagnait , que je ne m'inquiétasse pas du sort de Louise ; qu'il voyait assez, par l'immense sacrifice que je consentais à lui faire , à quel point elle m'était chère , et qu'avant peu je n'aurais plus rien à redouter pour elle. Je lui demandai ce qu'il voulait dire ; il me répondit qu'il n'avait aucune explication à me donner ; et comme je m'aperçus que mes tendres sollicitudes pour Louise ne servaient qu'à l'irriter davantage , je me tus : alors il me quitta , et le lendemain j'appris qu'il était parti , dans la nuit* avec sa femme, pour une terre éloignée qu'il possédait dans le IMorthumberland.

» Cette aventure m'attrista pendant plusieurs jours , au point de me faire renoncer à tous les plaisirs. Mistriss Birton , qui ayait entendu parler va-s

guement de mon intrigue avec lady X)erby, crut que ma peine ne venait que de son départ , et , pour y faire diversion , elle me proposa de retourner à Londres. J'y consentis, et j'avoue, â ma honte, qu'il ne me fallut pas un long séjour dans cette capitale pour effacer presque entièrement le souvenir de Louise. Je renouai d'anciennes liaisons, j'en formai de nouvelles : aussi refusai-je d'accompagner mistriss Birion , lorsqu'elle voulut retourner à Edimbourg ; j'eus même une secrète joie à la voir partir; car, quoique je secouasse assez son joug, elle était le seul frein qui m'arrêtait , et à peine fus-je délivré de sa surveillance, que je me livrai avec excès à tous ces plaisirs désordonnés qu'une jeunesse égarée croit être le bonheur, mais qu'un cœur vraiment touché regrette d'avoir connus, et ne regarde plus qu'avec mépris.

» O Malvina ! daignez jeter un voile sur ce temps honteux de ma vie ! que vos chasics regards s'en écartent , et

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fjuc votre innocente pensée ne s'y arrête jamais! surtout soyez bien sûre que les insensés qui consument leur vie clans les plaisirs d'une grossière volupté , méritent plus encore la pitié que la colère ; en donnant tout à leurs sens et rien à leur cœur , ils éprouvent un vide que la multiplicité de leurs jouissances ne peut jamais remplir : la débauche , en les dégradant, leur ôte le pouvoir d'aimer , sans leur en ôter le besoin : intérieurement tourmentés par le sentiment de leur bassesse et celui de leur noble origine, ils voudraient ces^ ser dêtre hommes pour se délivrer de leur conscience et se plonger sans re^ mords dans leurs vils excès : mais c'est en vain ; ils ne peuvent étouffer cette ame qu'ils portent dans leur sein, et jusqu'au dernier de leurs jours, ils la sentent au-dedans d'eux qui les poursuit, les condamne, les déchire, et leur reproche éternellement l'avilissement où ils l'ont réduite. O Malvina ! ma bienfaitrice et mon amie ! sans vous , |el eût été mon sort ; sans vous ? mon

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cœur, étranger à l'amour, n'aurait jamais connu cette félicité suprême, partage de la vertu et d'un sentiment mutuel , cette union intime et délicieuse de deux âmes qui s'entendent et se répondent ; c'est vous qui m'avez sauvé de ma perte ; et si je ne vous adorais pas comme l'objet du plus ardent amour , comme la plus parfaite des créatures , je vous adorerais encore comme celle à qui je dois plus qu'à la Divinité même , puisqu'elle ne m'avait donné que la vie , et que vous m'avez donné le bonheur. »

En parlant ainsi, Edmond , la tête penchée sur les mains de Malvina , les arrosait de ses larmes brûlantes ; elle le regarda en silence : quel regard , quel discours en aurait dit autant !

Après un de ces silences où Tarne recueille en un instant des siècles de jouissances, Edmond continua en ces termes :

« J'avais été invité à une fête superbe chez la difchesse de Péterborough, Cette femme , si célèbre et si belle ,

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avait aisément enflammé les désirs d'un homme qui en éprouvait autant qu'il voyait de beautés nouvelles. Le soir au souper, placé près d'elle, je l'entretenais à voix basse; je la voyais feindre de s'attendrira la peinture d'un amour que je ne sentais pas , et déjà je pouvais prévoir l'instant où sa coquetterie couronnerait mes désirs fugitifs , lors^ que j'entendis quelqu'un auprès de moi nommer lady Derby. A ce nom ?

je me tournai involontairement , et je tressaillis d'effroi en entendant dite qu'elle était morte. Les détails qu'on donna sur cette funeste nouvelle ne me la confirmèrent que trop , et dès-lors je devins insensible aux plaisirs qui m'entouraient et aux prévenances marquées de la vive et tendre duchesse de Péterborough. Ce n'est pas que j'aimasse Louise ; mais l'idée d'avoir flétri cette jeune fleur à son aurore , et d'avoir conlribué à sa mort prématurée , me causa un si violent remords , que ..Londres n'eut plus de plaisirs pour

m'en distraire , et que je ne songeai plus qu'à le quitter.

Comme il fallait traverser le "Northumberland pour retourner en Ecosse, le désir de savoir quelques détails sur la mort de l'infortunée Louise, me détermina à passer près de la terre qu'elle avait habitée dans cette province , et oii Ton m'avait assuré qu'elle était morte. Je me décidai même à m'y arrêter tout un jour, dans le cas où milord Derby n'y serait pas ; et , en conséquence , après avoir laissé ma chaise à Durharn , qui était la ville la plus voisine de Derby-Hall, et où la mort de Louise était l'objet d'un deuil universel , je partis seul et à pied pour cette fatale terre. Le chemin qui y conduisait n'était pas facile ; il me fallait traverser de hautes et sombres montagnes, serpenter dans de stériles bruyères, lorsqu'un brouillard épais vint encoie augmenter les difficultés de la roule, au point que , ne pouvant plus la reconnaître, je m'égarai. Je marchai

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iong-temps sans trouver vestige d'habitation humaine ; tout ce canton était inculte et sauvage : cependant, vers la chute du jour , le brouillard s'étant un peu dissipé , j'entrevis de loin un village , et je m'y acheminais quand, à travers quelques genêts sauvages parsemés sur la montagne, j'aperçus une femme assez bien mise qui paraissait monter péniblement vers une chaumière isolée qui se distinguait dans le lointain. La tournure de cette femme m'agita singulièrement, parce qu'il me sembla reconnaître celle de mistriss Clare. ISe pouvant supporter celte incertitude, je m'élançai légèrement après elle : je l'eus bientôt atteinte, et le bruit de ma marche lui ayant fait tourner la tête , je n'eus plus aucun doute : elle me reconnut aussi ; tout son corps trembla , et elle s'écria avec effroi : « O Dieu ! quelle est donc la fatale puissance qui attache cet homme infernal à tous mes pas ? — Mistriss Clare , lui dis-je avec une agitation qui me permettait à peine de lui parler, j'étais III. 5

5a mai? ira.

venu à Derby-Hall , en proie au plus poignant remords, pour répandre sur la tombe de Louise les larmes que je devais à sa perte : je me suis égaré dans ma route , et je ne saurais trop m'en féliciter, puisque je vous ai rencontrée; je vous vois, un trait de lumière a pénétré mon ame : sans doute, puisque vous êtes ici , Louise existe encore..... — Non , non , non , interrompit mistriss Glare précipitamment , et regardant autour d'elle d'un air effrayé. — » "Ne me cachez rien , lui répliquai-je impétueusement ; ce secret m'appartient comme à vous, et je saurai le découvrir en dépit de tous vos efforts : je vois là-bas une cabane solitaire ? un

Î ressentiment me crie que j'y trouverai es éclaircissements que vous me refusez, et j'y cours. — Arrêtez, arrêtez, s'écria-t-elle en s'efforçant de me retenir, ou plutôt , allez , courez, homme barbare , détruisez tout mon ouvrage ; mais n'espérez pas remettre votre victime sous la puissance du tyran auquel ypus l'aviez unie ; votre seule vue ya la

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plonger dans ce tombeau dont je ne l'ai arrachée que par miracle, et où on voulait l'enfermer toute vivante. — • Non , répliquai-je , non , je ne veux point la voir ; il me suffit de savoir qu'elle existe. O chère mistriss Clare ! c'est donc vous qui l'avez sauvée ! c'est donc vous qui m'arrachez à l'affreux repentir qui me déchirait! que je bénisse mille fois cette main protectrice !......

— Laissez-moi , laissez-moi , interrompit-elle en se reculant , vos bénédictions me font horreur ; je gémirai toute ma vie d'avoir été forcée de vous mettre dans une confidence qui soulage votre barbare coeur du remords dont il m'eût été doux de le voir dévoré. — Chère mistriss Clare ! loi dis je , pour-* quoi tant de violence dans votre colère? les faiblesses de l'amour sont - elles donc des crimes aux yeux de votre sévère vertu ? — Non » répliqua-t-elle ; aussi ma sœur infortunée est-elle l'objet de ma plus tendre indulgence ; mais vous qui , toujours insensible , l'ave*

conduite de sang-froid à l'oubli de ses devoirs , vous qui , par un sordide et infâme intérêt dont on vous avait jugé incapable jusqu'à présent, avez dévoilé vous-même ses faiblesses à son mari.,.

~ Quelle exécrable calomnie ! interrompis-je vivement: qui a osé me taxer d'une si horrible lâcheté ? — Milord Derby lui-même, répondit mistriss Clare ; et quelque éloigné qu'un pareil trait me parût être de votre caractère , je ne sais s'il est une méchanceté qu'on ne doive pas attendre de vous. » Je lui expliquai, en peu de mots, tout ce qui s'était passé entre milord Derby et moi. « Je conviens , dit-elle , que votre récit me paraît plus vraisemblable que celui qu'on m'avait fait ; mais que vous soyez coupable ou non de la bassesse qu'on vous impute, mon mépris peut s'en augmenter, mais non pas ma haine.

Oui , je vous hais , Edmond ; vous êtes le destructeur de Louise , vous avez empoisonné le bonheur de toute ma vie, — - Je conviens , interrompis-je ,

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que j'ai tellement mérité ces sentiments de votre part, que je ne tenterai même pas de les atténuer; je ne vous demande plus que quelques détails sur l'étrange résurrection de Louise, et à l'instant je m'exile pour jamais de vos yeux et des siens.

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