CHAPITRE X
(jtuillaume entra chez la fille d'Amaury pour lui proposer de partir le jour même avec lui, afin de hâter l'instant de sa pénitence. « Si vous craignez, dit- 1, de reparaître dans le camp des chrétiens, nous nous arrêterons dans le monastère fondé par Sainte-Hélène, sur le sommet du Carmel ; c'est là que vous serez reçue par de saintes filles qui , soumises aux pratiques les plus sévères, et exemptes d'aucunes souillures de corps et d'àme , vivent néanmoins dans une si grande humilité , qu'elles ne croiront jamais pouvoir s'élever au-dessus de vous, ni songer à vos fautes que pour en demander le pardon au trône de la grâce céleste ; c'est dans cette retraite ,
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Agnès, que, couchée sur le sac et la cendre, vous expierez voti'c vie passée et que vous pourrez dire avec le prophète : — Seigneur, nourrissez-moi du pain de mes larmes, et. faites-moi boire en abondance l'eau de mes pleurs. »
Au premier mot de l'archevêque , la princesse de Jérusalem avait tressailli , et son visage s'était couvert d'une brûlante rougeur : quand il eut achevé, elle détourna ses regards avec une dédaigneuse fierté, et ne répondit point; alors il ajouta : « Prenez garde, Agnès, ne laissez pas endurcir votre cœur ; car audessus du malheur d'être coupable , il y a encore le malheur de ne pas se repentir. — Mou père , reprit-elle avec une agitation qu'elle ne pouvait contenir , je vous en prie, abandonnez-moi ; car , je vous le déclare , je ne puis pas, non je ne puis pas me repentir encore, il n'y a de place dans mon cœur que pour un seul sentiment, la vengeance!... — He bien! Agnès, Repartit Guillaume, s'il faut du sang, s'il faut de la vengeance à votre âme violente et haineuse , je ne m'y oppose pas ; venez, suivez moi au
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camp des croises; venez reporter votre courage à la tête de nos armées ; reprenez la lance et l'épée , couvrez- vous du sang des infidèles.... — Oui, je m'en couvrirai, interrompit-elle d'une voix terrible; puis, s'an étant tout à coup , elle reprit avec plus de modération :
mais le moment n'est pas venu encore ; il faut l'attendre , mon père , je ne partirai point avec vous. — Ecoutez, malheureuse fille, reprit l'archevêque d'un ton plein de compassion , vos crimes furent si grands, que s'il y avait des bornes à la clémence divine , je ne pourrais vou9 en promettre le pardon mais d'une miséricorde infinie on peut tout attendre, tout espérer; quelque profond que soit l'abîme où nous sommes, cette miséricorde, qui est partout, est encore là , elle est près de vous, Agnès; elle n'attend qu'un mot de repentir sincère pour vous reprendre au nombre de ses enfans. O Agnès! votre coeur n'est-il pas touché de tant de bonté?... O Agnès! ne déchirez point mon cœur par votre silence. » La fille d'Amaury continuait à setaiie. L'archevêque tomba à genoux,
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« O mon Dieu! s'écria-t-il, daignez lui inspirer de la pitié pour elle-même :
votre pardon est tout prêt ; mais ce n'est pas assez encore , forcez son cœur à vous le demander.» Agnès continua à se taire. Guillaume se releva, le visage baigné des larmes de charité; quand son émotion lui permit de reprendre la parole, il dit : « Ainsi, le fruit de votre crime demenrcraéternellcment dans ce monde et dans l'autre, et tandis que son souvenir subsistera encore dans celui où vous ne serez plus, vous gémirez sans fin dans ces lieux terribles où le pardon n'entra jamais. »
A ces mots, Agnès fut saisie d'ixn frémissement involontaire ; mais, avec un geste d'impatience , elle fit entendre qu'elle en avait assez. Guillaume se retira alors; il marcha vers la porte; au moment de la refermer sur lui , il s'arrêta encore, et les yeux fixés sur Agnès., il attendait qu'un mot, une larme, lui demandassent la grâce qu'il brûlait d'accorder. L'inflexible Agnès continua à se taire, et levant la main en signe d'adieu» elle détourna la tête avec un orgueil
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qui éteignit toute espérance dans l'âme du digne prélat. «Soigneur, c'en est donc l'ait, s'écria-t-il , vous vous êtes éloigné d'elle sans retour: hélas! j'aurais donné ma vie pour la sauver, mais elle n'a pas voulu être sauvée , ou plutôt, mou Dieu, c'est vous qui avez voulu que la vue d'un si effroyable endurcissement iïït un exemple pour celles qui; pures encore, pourraient s'aveugler sur les suites d'un sentiment coupable... Mon Dieu, si telle est votre volonté, je courbe ma tête, je me soumets, et je pars. »
L'archevêque fut joindre la petite caravane qui l'attendait en dehors delà porte orientale de Damiette ; il y trouva avec Montmorencv plusieurs captifs chrétiens qui, venant d& se racheter , avaient profité de cette occasion pour s'attacher au service du premier baron delà chrétienté, et le suivre en Syrie. Leur troupe ét:ùt encore augmentée de plusieurs moines pèlerins qui allaient chercher à Tyr un bâtiment pour les conduire en Europe ; le reste de la caravane était composé de soldats musul-
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mans chargés de la proléger; et telle était la force des ordres qu'ils avaient reçus de Malek Adhel, que , pendant toute. la roule , aucun d'eux ne s'écarta un moment des égards et du respect que leur maître leur a vait commandé d'avoir pour les chrétiens qu'ils conduisaient.
Ils prirent leur chemin le long des côtes de la Méditeri'anée , afin que la brise de mer vînt les aider à supporter l'ardeur brûlante des sables de Suez. Toutes les villes où ils passaient étoient tombées sous la domination de Saladin, et il n'y en avait aucune , surtout en Syrie , qui Me portât quelques vestiges de l'antique splendeur des chrétiens, et dont une église ruinée , un autel brisé , une croix vernjoulue , ne révélât le nom de ses anciens maîtres. A la vue de ces chères et respectables images, abattues et traînées dans la fange, l'archevêque soupirait de douleur, Josselin frémissait d'indignation ; et, tandis que le premier demandait à Dieu de permettre que toutes ces brillante* cités fussent reconquises par les fils de la foi, le second jurait sur son épée de les reconquérir un jour. Ils
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voyaient tous les ports en activité , préparant des Hottes pour détruire les chrétiens. A cet aspect le jeune héros français , dominé par sa valeur, ne pouvait être maître de sa colère : son âme tout entière s'élançait hors de lui ; il brûlait de combattre et se désolait de neie pouvoir encore : plus d'une fois oubliant et sa position et ses chaLies, oubliant qu'il était seul et que des milliers d'ennemis l'entouraient, il aurait tiré !:épée contre ces destructeurs du vrai culte, s'il n'eût été retenu par la prudence de l'archevêque j alors il laissait retomber sou glaive en dissimulant à peine son fier dépit ; souvent aussi la sagesse de Guillaume l'avait forcé à renfermer en luimême l'ardeur qui le transportait au seul nom de la pi'inccsse d'Angleterre : ce n'est pas qu'il l'aimât comme on aime une fenimeordinaii e; il la voyait comme une créature divine, qui, réunissant tout ce qu'il pouvait imaginer du ciel , excitait des adorations auxquelles un seul désr n'aurait osé se mêler, et à ses yeux c'eût été faire l'éloge des anges ,
que de dire qu'ils ressemblaient à Ma thilde.
Enfin, après avoir vu fuir successivement à leurs yeux , pendant plusieus journées de marche, Gaza, Joppé, Césarée et Ascalon , ils aperçurent le mont Carmel avec ses rochers et son monastère, et dans la vaste plaine qui le sépare de Ptolémaïs, leurs regards charmés distinguèrent enfin les bannières de la croix qui flottaient sur la tente des chrétiens.
A cette vue, la poitrine de l'archevêque s'oppi-csse d'une sainte joie ; il étend les bras vers ses frères, les bénit de loin, et oubliant sa faiblesse et son âge , précipite ses pas vers eux. Montmorency seul peut le suivre , le reste de la caravane demeure en arrière ; cependant la garde avancée des chrétiens en voyant dans le lointain une troupe de soldats musulmans, et plus près, un prêtre et un guerrier qui semblent regarder le camp avec attention , ne sait si ce ne sont pas deux infidèles déguisés, et dans la crai nte d'une surprise, elle sonne l'alarme et