‹ Œuvres complètes de Mme Cottin (volume 5)Chapitre 61 sur 98 · LETTRE III · texte numérisé non relu

LETTRE III

CLAIRE A ELISE

Je suis seule, il est vrai, mon Elise, mais non pas ennuye'e ; je trouve assez d'occupation auprès de mes enfants , et de plaisir dans mes promenades, pour remplir tout mou temps : d'ailleurs M. d'Albe devant trouver son cousin à Lyon, sera de retour ici avant dix jours; et puis comment me croire seule, quand je vois la terre s'embellir chaque jour d'un nouveau charme? Déjà le premier-né de ,1a nature s'avance, déjà j'éprouve ses douces influences, tout mon sang se porte vers mon cœur, qui bat plus violemment à l'approche du printemps : a cette sorte de création nouvelle, tout s'éveille et s'anime; le désir naît, parcourt l'univers , et efllcure tous les êtres de son aile lé^^ère : tous sont atteints et le suivent; il leur ouvre la route du plaisir : tous, enchantés, s'y précipitent; Thomme seul attend eûcore , et, différent sur ce point dos

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êtres vÎTauts, il ne sait marcher dans cette route que guidé parTamour. Dans ce tpniple de Tunioa des êtres, oîi les nom!)reux eniaiits de la iialur^ se reu— niss^^ar , désirer et jouir étant font ce qu ils v(Mileut, ils s'arrêtent et sacrifient sans choix sur l autel du plaisir; mais rhonime dé laitue ces biens faciles entre le désir qui l'appf lie , et la jouissance qui 1 excite; il languit fièrement « il ne pénètre au sanctuaire : c'est là «eiilfMnentqu'est le bonheur, et l'amour jseul pt ut y conduire. . . . O n^on Elise ! je ne te tromperai pas, et tu m'^s devinée; oui, il est df's moments où ces imaji^es me font faire des retours sur ïiioi-même, et où je soupçonne que mon soit n'est pas rempli comme il aurait pu l'être : ce sentiment, qu'on dit être le pins délicieux de tons, et dont le germe était peut-être dans mon cœur, ne s'y développera jamais , et y mon ira vierge. Sans doute ^ dai»s ma position , m'y livrer serait un crime, y penser est même un tort; mais croisinoi . Elise, il est rare, très-rare <|ue je îii'ajjpuie d une icanière déterminée»

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sur cfe snjet ; la plupart du temps je n'ai, à cet égard, que des ide'es vagues et générales, et auxquelles je ne m abandonae jamais. Tu aurais tort de croire qu'elles reviennent plus fréquemment à la campague ; au contraire , c eét là que les occupations aimables et les soins utiles donnent plus de moyens d'échapper à soi-même. Elise, le monde m'ennuie, je n'^ trouve rien qui me plaise; mes veux sont fatigués de ces êti es nulg qui s'eutre-choquent dans leur petite splière pour se dépasser d'une ligne :

qui a ru un homme n'a plus rien de nouvean à voir, c'est toujours le même cercle d'i lées , de sensations et de phrases , et le plus aimable de tous ne sera jamais qu'un homme aimable. Ah ! laisse-moi sous mes ombragrs ; c'est là qu'en rêvant un mirux i'Jé<«l , je trouve le bonheur qie le ciel m'a refuse. Ne pense pas pourtant que je me plaign» de mon soi I , Elise , je si rais b eu coupaijle : mon maii n'est-il pas le meilleur df-g hommes ? il me rhéiil, jç le révère f je donnerais mes joursi

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pour lui ; d aillrurs n'est-il pas le père d'Adolphe , de Laure ? Que de droits à ma tendresse ! Si tu savais comme il se plaît ici, tu conviendrais que ce seul motif devrait m'y retenir; chaque jour il se félicite d'y être , et me remercie de m'y trouver bien. Dans tous les lieux , ditil, il serait heureux par sa Claire; mais ici il l'est par tout ce qui l'entoure; le soin de sa manufacture, la conduite de ses ouvriers, sont des occupations selon ses goûts; c'est un moyen d'ailleurs de faire prospe'rer son village ; par-là il excite les paresseux et fait vivre les pauvres ; les femmes, les enfants , tout travaille : les malheureux se rattachent à lui ; il est comme le centre et la cause de tout le bien qui se fait à dix lieues à la ronde, et cette vue les rajeunit. Ah ! mon amie , eussai - je autant d'attrait pour le monde qu'il m'inspire d'aversion, je resterais encore ici ; car une femme qui aime soa mari, compte les jours où elle a du plaisir, comme des jours ordinaires, et cfux oïl elle lui en fait, comme des jours de fcte.

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