‹ Œuvres complètes de Mme Cottin (volume 5)Chapitre 60 sur 98 · LETTRE II · texte numérisé non relu

LETTRE II

CLAIRE A EL^SF..

J'ai tort, en ejffet, mon amie, de ne t'avoir rien dit de Tasile qui bientôt doit être le tien , et qui d'ailleurs mérite qu'on le décrive; mais que veux-tu , quand je prends la plume , je ne piïis îii'occuper que de toi , et peut-être pardonueras-tu un oubli dont mon amitié est la cause.

Lliabitation où nous sommes est située à quelques lieues de Tours, au milieu d un mélange heureux de coteaux et de plaines, dont les uns sout couverts de bois et de \ignes, et les antres de moissons dorées et de riantes maisons; ia rivière du Cher embrasse le pays de s<;s replis, et va se jeter dans la Loire; les boids du Cber , couverts de bocar/ s et de prairies , sont riants et cbaml cires ; ceux de la Loire , plus majes-

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tueux , s'ombrageât de hauts peupliers , de bois e'pais et de riches gue'rets : du haut d'un roc pittoresque qui domine le château , on voit ces deux rivières rouler leurs eaux ëtincelantes des feux du jour dans une longueur de sept à huit lieues, et se réunir au pied du château en murmurant; quelques îles verdoyantes s'élèvent de leurs lits ; ua grand nombre de ruisseaux grossissent leur cours; de tous côtés on découvre une vaste étendue de terre riche de fruits, parée de fleurs^ animée par les troupeaux qui paissent dans les pâturages. Le laboureur courbé sur la charrue, les berlines roulant sur le grand chemin , les hateaux glissant sur les fleuves , et les villes , bourgs et villages surmontés de leurs clochers , déploient la plus magnifique vue que l'on puisse imaginer.

Le château est vaste et commode , les bâtiments dépendants de la manufacture que M. d'Albe vient d'étahlir, sont immenses : je m'en suis approprié une aile, afin d'y fonder un hospice de

saiiîé OÙ les ouvriers malades et les pauvres paysans des environs puissent tuouver un asile ; j'y ai attaché nn chirurgien et deux gardes-malades; et, quant à la surveillance , je me la suis léservéo; car il est peut-être plus nécessaire qu'oii ne croit, de s'imposer l'obligation d être tous les jours utile à ses semblablts : cela tient en haleine, et même , pour faire le bien , nous avons besoin souvent d'une force qui nous pousse.

ïu sais que cette vaste propriété appaj tient depuis long-temps à la famille de M. d'Albe; c'est là que, dans sa jeunesse, il connut mon père et se lia avec lui ; c'est là qu'enchantés d'une amitié qui les avait rendus si heureux, ils se jurèrent d'y venir finirlt urs joursetd'y déj oser leurs cendres; cVst là, enfin , ô mon Elise ! qu'est le tombeau du meilleur des pères; sous l'ombre des oypiès «t des peupliers repose son urne sacrée; un large ruisseau l'entoure et forme conmie une de où les élus seuls ont le droit d'outrer. Combien je me plais

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ù parler cie lui avec M. d'Albel coinbiea nos cœurs s'entendent et se répondent sur uu pareil sujet ! « Le dernier bienfait de votre père fut de m'unir à TOUS, me disait mon mari : jugez combien je dois chérir sa mémoire ! « Et moi 5 Elise , en consid rant le monde , et les hommes que j'y ai connus, ne dois-je pas aussi bénir mon père de m^avoir choisi un si digne époux ?

Adolphe se plaît beaucoup plus ici que chfz toi; tout y est nouveau, et le mouvement continuel des ouvriers lui paraît plus gai que le tête-à-tête des deux îimies : il ne quitte point son përei celui-ci le gronde et lui obéit; mais qu'importe , quand l'excès de sa complaisance rendrait son fils mutin et volontaire dans son enfance, ne suis-je pas sûre que ses exemples le rendront bienfaisant et juste dans sa jeunesse ?

Laure ne jouit point, comme son frère , de tout ce qui l'enloure : elle ne dislingue que sa mère, et encore veutna lui disputrr cet éclair d'intellig<"nce 5 M. d'Albc m'assure qu'aussitôt qu'elle

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a télé, elle ne me connaît pas plus qne sa bonne, et je n'ai j)as voulu encore en faire Texpéi ience , de peur de trouver qu'il n'eût raison.

M. d'Albe part demain; il va audevant d'un jeune parent qui arrive du Daupliiné : uni à sa mère par les liens du sang, il lui jura, à son lit de mort, de servir de guide et de père à sou fils , et tu sais si mon mari sait tenir ses serments ; d'ailleurs il compte le mettre à la tête de sa manufacture , et se soulager ainsi d'une surveillance trop fatigante pour son âge; sans ce motif , je ne sais si je verrais avec plaisir l'arrivée de Frédéric : dans le monde , un convive de plus n'est pas même une différence ; dans la solitude , c'est un événement.

Adieu , mon Elise ; il règne ici un air de prospérité , de mouvement etde joie qui te fera plaisir ; et pour moi, je crois bien qu'il ue me mauque que toi pour y être heureuse.

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