‹ Œuvres complètes de Mme Cottin (volume 5)Chapitre 64 sur 98 · LETTRE VIL · texte numérisé non relu

LETTRE VIL

CLAIRE A ELISE

J'aurais été bien surprise si Tëloge très* mërito que j'ai fait de Frédéric, ne m'eût attiré le reproche d'enthousiate de U part de ma très-judicieuse amiej car je ne puis dire les choses telles que je les vois ^ ni les exprimer comme je les sens, que sa ccfisure ne vienne aussitôt mettre le veto sur mes jugements. Il se peut, mon Elise, que je n'aie vu encore que le côté favorable du caractère de Frédéric ; et, pour ne lui avoir pas trouvé de défauts , je ne pi étends pas affirmer qu'il en soit exempt; mais je veux, par le récit suivant, te prouver qu'il n'y a du moins aucun intérêt personnel dans ma manière de le juger.

Hier, nous nous pron>enions ensemble assez loin de la maison. Tout-à'coup Adolphe lui demande étourdi^i

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ment : « Mon cousin, qui aimrs-tu mieux, mon papa ou maman? » Je t assure que c'est sans hésiter quil a donné la préférence à mon mari. Adolphe a voulu en savoir la raison . «Ta maman est beaucoup plus aimable, a-t-il répondu , mais je crois ton papa meillear, et, à mes yeux, un simple mouvement de honte l'emporte sur toutes les grâces de l'esprit. — Eh bien ! mon cousin, tu dis comme maman; elle ne m'embrasse qu'une fois quand j'ai bien «tndié , et uie caresse long-temps quand j'ai fait plaisir à quelqu'un, parce qu'elle dit que je ressemblerai à mon papa....» Frédéric m'a regardée d'un air que je ne saurais trop dénnir, puis mettant la main sur son cœur : « C'est singulier, a-t-il dit a part soi, cela m'a porté la. » Alors, sans ajouter un mot, ni me faire une excuse , il m'a quittée , et s'en est allé tout seul à la maison. A dîner, je l'ai plaisanté sur son peu de civilité, et j'ai prié M. d'Albe de le gronder de me laisser ainsi seule sur les grands chemins. « Auriez-vous ea

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peur? a iiitei i oiiipu Frédéric : il fallait me le dire, je serais resté ; mais je croyais que vous aviez 1 liabitude de vous promener seule. — Il est vrai, aije répondu; mais votre procédé doit me faire croire que je vous ennuie, et voilà ce qu'il ne fallait pas me laisser voir. — Vous auriez tort de )e penser; j'éprouvais aaconti^ire, en vous écoutant, une sensation agréable , mais qui me faisait mal : c'est pourquoi je vous ai quittée. » M. d'Alhe a souri. « Vous aimez donc beaucoup ma femme, Frédéric, lui a-t-il dit? — Beaucoup ?

Non. — La quitteriez-voussans regret?

— Elle me plaît; mais je crois qu'aa bout de peu de jours je n'y penserais plus. — Et moi , mon ami ? — Vous !

s'est-il écrié en se levant , et courant se

Î'eter dans ses bras , je ne mVn'conso— erais jamais. — C'est bien, c'est bien, mon Frédéric, lui a dit M. d'Albetout ému ; mais je veux pourtant qu'on aime ma Claire comme moi-même. — Non, mon père, a repris l'autre en me regardant, je ne le pourrais pas. a

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Tu vois, Elise, que je suis un objet très-secondaire dans les affections de Frédéric. Cela doit être : je ne lui pardonnerais pas d aimer un autre à Te'gal de son Lienfaileur. Je crains de t'en— nuyer en te parlant sans cesse de ce jeune homme. Cependant il me semble que c'est nu sujet aussi neuf qu'intéressant. Je Tetudie avec cette curiosité qu'on porte a tout ce qui sort des mains de la nature. Sa conversation n'est point brillante d'un esprit d emprunt; elle est ricbe de son propre fonds. Elle a surtout le mérite, inconnu de nos jours, de sortir de ses lèvres telle que la pensée la conçoit. La véiifé n'est pas au fond du pujts, mon Elise; elle est dans le cœur de Frédéric.

Cet après-midi. nous étions seuls, j.e tenais ma fille sur mes genoux , et je cbercliais à lui faire répéter mon nom. Ce titre de mère m'a rappelé ce qui s'était dit ia veille, et j'ai demandé à Frédéric pourquoi il donnait le nom de père à M. d'AlWe. « Parce que j ai perdu le mien, a-t-il répondu, et qi.e &a

bonté m'en tient lien. — Mais votre mère est morte aussi , il faut que je devienne la vôtre. — Vous ? Oh î noa. — Pourquoi donc ? — Je me souviens de ma mère, et ce que je sentais pour elle ne ressemblait eu rien à ce que vous m'inspirez. — Vous l'aimiez bien davantage ? — Je Taimais tout autrement; jetais parfaitement libre avec elle ; au lieu que votre regard m'embarrasse quelquefois; je l'embrassais sans cesse. ... — Vous ne m'embrasseriez donc pas ? — Non ; vous êtes beaucoup trop jolie. — Est-ce une raison ? — C'est au moins une différence.

J'embrassais ma mère sans penser à sa figure; mais auprès de vous , je ne verrais que cela. » Peut-être me blâmeras-tu, Elise, de badiner ainsi avec lui ; mais je ne puis m^cn empêclier : sa conversation me divertit et m'inspire une gaîté qui ne m'est pas naturelle ; d'ailleurs mes plaisanteries amusent M. dAlbe, et souvent il les excite. Cependant ne crois pas pour cela que j'aie mis de côté mes fonctions moralistes ;

je donne souvent des avis à Fre'de'ric, qu'il écoute avec docilité et dont il profite ; et je sens qu'outre le plaisir qu'éprouve M. d'Albeà me voir occupée de son élève, j'en trouverai moi-même un bien réel à éclairer son esprit sans nuire à son naturel, et le guider dans le monde en lui conservant sa franchise.

Non, mon Elise, je n'irai point passer riiiver à Paris. Si tu y étais , peutêtre aurais-je hésité, et j'aurais eu tort ; car mon mari, tout entier aux soins de son établissement, ferait un bien grand sacrifice en s'en éloignant. Frédéric nous sera d'une grande ressource pour les longues soirées; il a une très-jolie voix; il ne manque que de méthode.

Je fais venir plusieurs partitions italiennes. Quel dommage que tu ne sois pas ici! Avec trois voix, il n'y a guère de morceaux qu'on ne puisse exécuter , et nous aurious mis notre bon vieuv ami dans l'Elysée.

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