‹ Œuvres complètes de Mme Cottin (volume 5)Chapitre 65 sur 98 · LETTRE VIII · texte numérisé non relu

LETTRE VIII

CLAIRE A ELISE

Cela t'amuse donc beaucoap que Je le parle de Fre'de'ric ? et par une espèce de contradiction je n'ai presque rien à t'en dire aujourd'hui. Depuis plusieurs jours je ne le vois guère qu'aux heures des repas ; encore, pendant tout ce temps, s'occupe-t-il à causer avec mon mari de ce qu'ils ont fait ou de ce qu'ils vont faire. Je suis même plus habituellement seule qu'avant son arj i- "vée, parce que ^I. d'Albe , se plaisant beaucoup avec lui , sent moins le besoin de ma société. Pendant les premiers jours, cela m'a attristée. Pour être avec eux, j'avais rompu le cours de mes occupations ordinaires , et je ne savais phis le reprendre : il me «emblait toujours que j'attendais quelqu un , et l'ha- Litude de la âociélé dcseuc hantait jus-

qu'a mes promenades solitaires. Nous sommes de vraies machines , mon amie ; il siittit de s'accoutumer à uue chose, pour qu'elle nous devienne ne'cessaire; et par cela seul que nous l'avons eue hier, nous la voulons encore aujourd'hui. Je crois qu^il y a dans nous une inclination à la paresse, qui est le plus fort de nos penchants ; et s'il y a si peu d'hommes vertueux , c'est moins par indiffëicnce pour la vertu, que parce qu'elle tend toujours à agir, et nous toujours au repos. Mais aussi comme elle sait recompenser ceux dont le courage s'e'lève jusqu'à elle ! Si les premiers instants sont rudes , comme la suite dédommage des sacrifices qu'on lui fait ! Plus on l'exerce , plus elle devient chère : c'est comrne deux amis qui sainient mieux à mesure qu'ils se connaissent davantage. Il est aussi un art de la rendre facile , et ce n'est pas à Paris qu'il se trouve. Du fond de nos hôtels dorés, qu'il est difficile d'apercevoir la misère qui gémit dans les greniers ! Si la hienfaisance nous soulève

o6 CLAIRE d'aLBE.

de nos fauteuils , combien «J'obstacle»

nous V replongent ! Au milieu de cette foule de malheureux qui fourmillent dans les grandes villes, comment distinguer le fourbe de rinfortuné? Oa commence par se fier à la physionomie; mais bientôt revenu de cet indice trompeur , pour avoir été dupe des fausses larmes, ou tinit par ne plus croire aux vraies. Que de de'niarches, de perquisitions ne faut-il pas pour être sûr de ne secourir que les vrais malheureux ! En voyant leur nombre infini , combien Vàme est tristement oppressée de ne pouvoir en soulager qu'une si faible partie ! Et malgré le bien qu'on a fait , l'image de celui qu'on n'a pu taire vient troubler notre satisfaction. Mais à la campagne, où notre entourage est plus borné et plus prés de nous, on ne court risque ni de se tromper, ni de ne pouvoir tout faire ; si le but est moins grand . du moins laisse- t-il l'espoir de l'atteindre. Ah ! si chacnn s** cliargeait ainsi d embellir son petit horizon , la misère disparaî-

CLAIRE d'aLBE. 37

trait de dessus la terre , Tinegalife' des fortunes s'éteindrait sans efforts et sans secousses, et la charité serait le nœud céleste qui unirait tous les hommes easeml)le !

Page 1