‹ Œuvres complètes de Mme Cottin (volume 5)Chapitre 71 sur 98 · LETTRE XIV · texte numérisé non relu

LETTRE XIV

CLAIRE A ELISE

Si mes deux dernières lettres ont ranime tes doutes, cousine , j'espère que celle-ci les détruira tout-à-fait. Adèle de Raincy est arrivée depuis trois jours, et déjà elle a fait une assez vive impression sur Frédéric. Je voulais lui laisser ignorer qu'elle dût venir, afin de le surprendre, et j'ai réussi. Aussitôt qu'Adèle fui arrivée , je la conduisis dans le pavillon que baigne la rivière, et je fis appeler Frédéric ; il accourut , mais voyant Adèle près de moi, ua cii lui

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ccliappe , et la plus yive rougeur couvre sou visage ; il s'approche pourtant, mais a^ec embarras, et son regard craintif et curieux semblait lui dire : Etes-vous celle que j'attends ? Adèle , par un souris malin , allait achever de le déconcerter, lorsque j'ai dit en souriant : « Vous êtes surpris, Frédéric, de me trouver avec une pareille compagne ? — Oui , m'a-t-il lépotidu en la regardant, j'ignorais qu^on pût être aussi belle." Ce compliment flatteur, et qui, dans la bouche de Frédéric, avait si peu l'air d'en être un , a changé aussitôt les dispositions d'Adèle; elle lui a jeté un coup d'oeil obligeant, en lui faisant signe de s'asseoir auprès d'elle j il a obéi avec vivacité, et a coramencfi une conversation qui ne ressembla guère, ou je suis bien trompée , à celle que cette jeune personne entend tous les jours ; aussi répondait-elle fort peu , mais son silence même enchantait Frédéric; il lui a paru une preuve de modestie et de timidité, et c'est ce qui lui plaît par-dessus tout dans une jeune

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personne. Adèle , de son côte , me paraît ti es disposée eu sa faveur. Uadmiratioii qu'elle lui inspire la flatte, lagre'ment de ses discours l'attire, et le feu de son imagination l'arause. D'ailleurs la figure de Frédéric est cliarmante ; s'il n'a pas ce qu'on appelle de la tout" jiure , il a de la grâce , de l'adresse et de l'agilité : tout cela peut bien faire impression sur un cœur de seize ans.

D* puis un an que je n'avais vu Adèle , elle €»st singulièrement cml)ellie ; ses veux sont noirs, vifs et brillants; sa brune chevelure tombe en anneaux sur un Cou éblouissant ; je n'ai point vu de plus belles dents ni des lèvres si vermeil its ; et, sans être amant ni poète , je dirai que la rose humide des larmes de l aurore n'a ni la fraîcheur ui l'éclat de SCS jours; son teint est une tleur , son ensemble est une Grâce. Il est impossible, en la voyant, de ne pas être frappé d'admiration; aussi Fre'de'ric la quitie-t-il le moins qu'il peut. Vientil dans le salon '^ c est toujours elle qu'il XTgai de, c'est toujours à elle qu'il s'a-

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dresse. Il a laissé bien loin toutes mes leçons de politesse , et le sentiment qui l'inspire lui en a plus appris en une heure que tous mes conseils demis trois mois. A la promenade , ii est toujours empressé d'ofti ir son bras à Adèle , de la soutenir si ellt' saute nu ruisseau, de ramasser un ganc quand il tombe , car c'est un moyen de îoucbei- sa main, et cette main est si blaucbeetsi douce! Je ne sais si je me trompe, Elise, mais il me semble que ce gant tombe bien souvent.

Ce matin, Adèle exan ioait un portrait dn Zeuxis qui esc dans le salon, «Cela €st singulier, a-t-elîe dit, de quelque côté que je me mette, je rois toujours les Vf ux de Zeuxis qui me regardent. — Je le eroiij ijif n , a vivement interrompu PVëderic , ne ciiercheut-ils pas la plus belle ? » Tu voi., mou amie, comment le plus léger mouvement de prëfe'rence formt promptement ui. jeune homme, et j'espère que désormais tu lie seras plus inquiète de son amitié pour moi. Ce mot amitié est même rrop tort pour ce que je lui inspire j car , dans

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mes idées , l'amour mémo ne devrait pas faire ne'gliger l'amitié , et je ne puis me dissimuler que je suis tout-à-fait oubliée. Un seul mot d'Adèle , oui , ua seul mot, j'en suis sûre, ferait bientôt enfreindre cette promesse , jurée si solennellement , de ne jamais nous quitter. En vérité, Elise, je me blâme de la disposition que j'avais à m'attacher à Frédéric. Quand une fois le sort est fixé , comme le mien , aucune circonstance ne pouvant changer les sentiments qn^on éprouve , ils restent toujours les mêmes ; mais lui , dans Tage des passions , poiiraut être entraîné y subjugué par elles, peut-on compter de sa part sur un sentiment durable ? Non, l'amitié serait bientôt sacrifiée , et j'en ferais senle tous les frais. IMallieur à n\oi , alors ! car nous le savons , mon Elise, ce sentiment exige tout ce qu'il donne. Puissé-je voir Frédéric heureux ! Mais trauquillise-toi, cousine»

il n'a pas besoin de moi pour Tctre.

Adieu.

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