‹ Œuvres complètes de Mme Cottin (volume 5)Chapitre 70 sur 98 · LETTRE XIII · texte numérisé non relu

LETTRE XIII

CLAIRE A ELISE

Pourquoi donc, mon Elise, viens-

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tu , par (les mots entrecoupes , par d'ci phrases interrompues, jeler tine sorte de poison sur l'attachement qui in'uiiit à Fre'déric ? Que n es-tu témoin de la plupart de nos conversations , tu verrais que notre mutuelle tendresse pour M. d'Albe est le nœud qui nous lie le plus étroitement, et que le soin de son bonheur est le sujet inépuisable et cfiéri qui nous attire sans cesse l'un vers l'autre. J ai passé la matinée entière avec Frédéric, et, durant ce long tête-àtéte, mon mari a été presque le seul objet de notre entretien. C'est dans trois jours la fête de M. d'Albe 5 j'ai fait préparer un petit théâtre dans le pavillon de la rivière, et je compte établir un concert d'instruments à vents dans le bois de peupllf^s où repose le tombeau de mon père. C'est là qu'ayant f^tit descendre ma harpe, ce malin, je rejetais la romance que j'ai composée pour mou mari» Frédéric est venu me joindre :

ayant deviné mon projet, il avait travaillé de son colé , et m apportait un duo dont il a fait les paroles et la mu-

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sique. Après avoir chautë ce morceau , que j'ai trouvé charmant, je lui al communiqué mon ouvrage; il en a été content : si M. d'Albe l'est aussi, jamais auteur n'aura reçu un prix plus flatteur et plus doux. Il commençait à faire chaud; j'ai voulu rentier, Frédéric m'a retenue. Assis près de moi, il me regardait fixement, trop fixement : c'est Ia soii seul défaut , car son regard a une expression qu'il est difficile ... j'ai presque dit dangereux de soutenir. Après un moment de silence, il a commencé ainsi : a "Vous ne croiriez pas que ce même sujet qui vient de m'att^udrir jusqu'aux larmes, enfin que votre union avec M. d'Albe m'avait inspiré, avant de vous connaître, une forte prévention contre vous. Accoutumé à regarder l'amour comme le plus bel attribut de la jeunesse, il me semblait qu'il n'y avait qu'une âme froide ou intéressée qui eût pu se résoudre à former un lien dont la disproportion des âges devait exclure ce sentiment.

Ce n'était point sans répugnance que je

venais ici, parce que je me figurais trouver une femme ambitieuse et dissimule'e, et comme on m'avait beaucoup vanté votre beauté , je plaignais tendrement M. d'Albe , que je supposais être dupe de vos charmes. Pendant la route que je fis avec lui , il ne cessa de m'entretenir de son bonheur et de vos vertus. Je vis si clairement qu'il était heureux, qu'il fallut bien vous rendre justice ; mais c'était comme malgré moi 5 mon cœur repoussait toujours une femme qui avait fait vœu de vivre sans aimer; et rien ne put m'ôter l'idée que vous étiez raisonnable par froideur, et généreuse par ostentation. J'arrive, je vous vois, et toutes mes préventions s'effacent. Jamais regard ne fut plus touchant, jamais voix humaine ne m'avait paru si douce. Vos yeux , votre accent , votre maintien , tout va vous respire la tendresse, et cependant vous êtes heureuse; M. d'Albe est l'objet constant de vos soins; votre âme semble avoir créé ]>our lui un sentiment nouveau; ce n'est point Tamour:

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il serait ridicule; ce n'est point l'amitié : elle u'a ni ce respect , ni cette déférence ; vous avez cherché dans to»»s les sentiments existants ce que chacua pouvait offrir de mieux pour le bonheur de votre époux, et vous en avez formé un tout, qu'il n'appartenait qu'à ▼ous de connaître et de pratiquer. O aimable Claire! j'ignore quel motif on quelle circonstance vous a jetée dans la route où vous êtes ; mais il n'y avait que vous au monde qui puissiez l'embellir ainsi. » Il s'est tu. , comme pour attendre ma réponse ; je me suis retour* née, et montrant l'urne de mon père :

«Sous cette tombe sacrée, lui ai-je dit, repose la cendre du meilleur des pères. J'étais encore au berceau lorsqu'il perdit ma mère j alors, consacrant tous ses soins à mon éducation , il devint pour moi le précepteur le pins aimable et l'ami le plus tendre , et fit naître dans mon cœur des sentiments si vifs , que je joignais pour lui, à toute la tendresse filiale qu'inspire un père , toute la vénération qu'on a pour un diou. U

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me fut enlevé comme j'entrais dans ma quatorzième année. Sentant sa fin approcher 5 effrayé' de me laisser sans appuis, et n'estimant au monde que le seul M. d'Alije, il me conjura de m*a— liir à lui avant sa mort. Je crus que ce sacrifice la retarderait de quelques instants, je le fis; je ne m'en suis jamais repenti. O mon père! toi, qui lis dans l'âme de ta fille, tu counais le vœu , l'unique vœu qu elle forme. Que le digne homme à qui tu l'as unie n'éprouve jamais une peine dont elle soit la cause , et elle aura vécu heureuse — Et moi aussi, s'ast écrié

Frédéric dans une espèce de transport, et moi aussi , mes vœux sont exaucés î Chaque jour j'en formais pour le honheur de mon père. Mais que peut-oa demander pour celui qui possède Claire?

Le ciel, par un tel présent, épuisa sa munificence, il n'a plus rien à donner... » Un moment de silence a succède ; j'étais un peu emharrassée : mes doigts , errant machinalenu ut sur ma barpe , rendaient quelques sons au ha-

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ffard. Frédéric m'a pris la main , et la baisant avec respect : « Est-il vrai, estil possible , m a-t-il dit, que vous consentiez à être mon amie ? Mon père le voudrait , le de'sire. De tous les bienfaits qu'il m'a prodigues , c'est celui qui m'est le plus cher 5 pour la première fois seriez-vous moins généreuse que lui ? » Elise , chère Elise , comment lui aurais-je refusé un sentiment dont mon cœur était plein, et qu il mérite si bien? Non, non , j'ai du lui promettre de l'amitié, je lai fait avec ferveur : eh ! qui peut y avoir plus de droits que lui? lui , dont tons les penchants sont d'accord avec les miens, qui deviue mes goûts, pressent ma pensée , chérit et vénère le père de mes enfants ! Et toi , mon Elise, toi , la bien-aimée de mon cœur , quand viendras-tu, par ta présence, rae faire goûter dans l'amitié tout ce qu'elle peut donner de félicité? Que ce sentiment céleste me tienne lieu de tous ceux auxquels j'ai renoncé; qu'il anime la nature ; que je le retrouve partout, le l'écouterai dans les sons que je rcii-

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drai , et leur Tibi atlon aura son ccha dans mon cœnr : c'est lui qui fera couler mes lannes, et lui seul qui les essuiera. Amitié', tu es tout! ht feuille qui voltige, la romance que je chante, la rose que je cueille, le parfum qu'elle exhale. Je veux vivre pour toi , et pnissé-jc mourir avec toi !

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