‹ Œuvres complètes de Mme Cottin (volume 5)Chapitre 79 sur 98 · LETTRE XX · texte numérisé non relu

LETTRE XX

FRÉDÉRIC A CLAIRE

Dans l'abîme de misère ou je suis descendu, s'il e^t un lien qui puisse nie rattacher à la vie, je le trouve dans l'espoir de legagner votre eatiiue ; en vous montrant mon cœur tel qu'il fut,

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tel qu'il est atiiraé par vous, peut-être ne rougirez-vous pas de 1 autel oîi vous serez adorée jusqu'à mon dernier jour.

Vous le savez, (.laire, je fus élevé par une mèiequi s'était uiariée malgré le vœu de toute sa famille ; Tamour seul avait renip'i sa vie, et elle me fit passer son âme avec son lait. Sans cesse elle me parlait de mon père , du bonheur d'un attachement mutuel; je fus témoin du charme de leur union , et de [excessive donleur de ma mère y lors de la mort de son mari , douleur qui, la consumant peu à peu , la fit périr elle - même quelques années après.

Toutes ces images me disposèrent de • bonne heur(; à la tendresse ; \y fus encore excité par 1 haljitation des montagnes. C'est dans ces pays sauvages et sublimes que l'imagination s'exalte, et allume thuis le cœur un fi;u qui fmifc par le dévorer ; c'est là que je me créai un fantôme auquel je me plaisais à rendre une soi te de culte : souvent, après avoir giavi une de ces hauteurs

imposantes où la vue plane sur Timmensité<felle est là, m écriai -je, dans une douce extase , celle que le ciel destine à faire la félicité de ma vie. Peutêtre mes yeux sont-ils tournés vers le lieu où elle embellit pour mon bonheur j peut-être que dans ce même instant oîé je l'appelle , elle songe à celui qu'elle doit aimer : alors je lui donnais des traifs; je la douais de toutes les vertus ; je réunissais sur un seul être toutes les qualités , tous les agréniens dont la socrété et les livres m'avaient offert Tidée. Enfin, épuisant sur lui tout ce que la nature a d'aimable , et tout ce que mon cœur pouvait aimer, j'imaginai Claire ! . . . Mais non, ce regard, le plus puissant de tes cbarmes , ce regard qvie rien ne peut peindre ni définir , il n'appartenait qu'à toi de le posséder : Timagination même ne pouvait aller jusque-là.

Ma mère avait gravé dans mon âme les plus saints pi éccptes de morale rt le plus profond respect pour 1rs nœndi» sacrés du mariage j aussi , en arri\aut

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ici , comîiieii j'dtais loia de penser qn'une femnio marier , que la femni^ de mon bienfaiteur , pût être un objet dangereux pour moi. J'étais d'autant moins sur mes gardes , que quoique votre premier re^rard eût fait évanouir toutes mes préventions , et que je vous eusiC trouvée charmante , uu souris fui, j'ai presque dit malin , qui eftleure souvent vos lèvres, me faisaitdouter de l'excellence de votre cœur. Aussi n'avezvous pas oublié peut-être que , dans ce tejnps - In , j'osais vous dire plus dune fois que votre mari m'était plus clier que vousj ce n'est pas que je n'éprouvasse dès-lors une sorte de contradiction entre ma raison et mon cœur , et dont je nrétonnais moi-même, parce qu'elle m'avait toujours été étrangère. Je ne m'expliquai point comment , aimant votre mari davantage, je me sentais plus attiré vers vous ; mais à force de m'interroger à cet égard , je finis par me dire que , comme vous étiez plus aimable , il était tout simple que je préférasse votre conversation à Ii

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tienne , quoiqu'au fond je lui fusse plus lëelleiueut attache. Peu à peu je découvriseu vous non pas plus de bonté que dans M. d'Albe ; nul être ne peut aller plus loin que lui sur ce point, mais une âme plus élevée , plus tendre et plus délicate j je vous yis alternativement douce , sublime ;, touchante, irrésistib'e : tout ce qu'il y a de beau et de grand vous est si naturel , qu il faut vous voir de près pour vous apprécier , et la simplicité avec laquelle vous exercez Içs vertus les plus difliciles , les ferait paraître des qualités ordinaires aux yeux d'un observateur peu attentif.

Dès-lors je ne cessai i>lus de vous contempler ; je ni enorgueillissais de mon admiration ; je la regardais comme le premier des devoirs, puisque c était la •vertu qui me l'inspirait , et tandis que je croyais n'aimer qu'elle en vous , je m'enivrais de tous les poisons de l'amour. Claire^ je l'avoue, dans ce tempslà , je sentis plusieurs fois près de vous des impressions si vives, qu'elles auraient pu m'éclaircr ; mais vous i;^ao-

rez sans cloute combien on est haLilo à se tromper soi-même , quand on pressent que la vc'rlté nous arrachera à ce qui nous plaît; un instinct incompréhensible donne une subtilité à notre esprit qu'il avait ij^noréf jusipi^alors : à l'aide des sopbismes les plus adroits , il éblouit la raison et subjugue la conscience. Cependant la mienne me pailait encore ; j'éprouvais un mécontentement intéineur, un malaise confus, dont je ne youlaispasYoir la véritablecause, ce fut sans doute le motif secret de la joie que je sentis à l'arrivée de mademoiselle de Raincv : en la voyant brillante de tous vos charmes, je lui prêtai toutes vos vertus, et je me crus sauvé. Je fus plusieurs jonrs séduit par sa ligure ; elle est plus régulièrement belle

que vous; j'osais vous comparer

Ah! Claire, si la terre n'a vïcn de plus beau qu'Adèle , le ciel seul peut m'offrir votre modèle !

Vous m'estimez assez, j'espère, pour penser qu'il ne mr fallut pas long-lenvjis pour mesurer la distance qui sépare vos

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caractères ; je me rappelle qu'un jour oïl vous me fîtes son éloge , en mo laissa'i.t r-titrevoir le dessein de nous unir , je lus humilié que vous pussiez penser qu'après vousavoir connue je pusse me couteuter d'Adèle, et que vous m'estimassiez assez peu pour croire que si la beauté pouvait m émouvoir , il ne me fallût pas autre chose pour me fixer. O Claii^e ! m e'criai-je souvent en m'adressautàvotre image, si vous voulez qu'où puisse aimer une autre femme que vous, cessez d être le parfait modèle qu'eUcs déviaient toutes imiter : ns uous montrez plusqu elles peuvent unir Tesprit à la franchise , l'activilé à la douceur , et remplir avec dignité tous les petits devoirs auxquels leur sexe et

leur sort les assujettissent Claire ,

je ne m avouais point encore que je vous aimais ; mais souvent , lorsqu'attiié vers TOUS par mon cœur, encouragé par la touchante expression de votre amitié , je me sentais prêta vous serrer dans mes bras, par un mouvement dont je ue me rendais pas com}i^' , je m'é-

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loignaîs avec effort , je n'osais ni %iif regarder, ni toucher votre main, j" repoussais même jusqu à liuapressiuu de votre vêtement; enfm, je faisais par instinct c« que j'aurais du faire par raison : cepeutlant un jour. . . Claire , oserai - je vous le dire ? un jour vous me priâtes de déuouer Us rubans de yotre voile, j en y travaillant , mes yeux fixèrent vos charmes, un mouvement plus prompt que la pensée m'attira^ j'osai porter mes lèvres sur votre cou: je tenais Adolphe entre mes bras , vous crûtes que c'était lui ; je ne vous détrompai pas , mais j'emportai un trouble dévorant , une agitation tumultueuse ; j'entrevis la vérité, et j'eus horreur de moi-même.

Enfin ce jour , ce jour fatal où ma lâche faiblesse vous a appris ce que vous n'auriez jamais dû entendre , combien j'étais éloigné de penser qu'il dût fmir ainsi ! Dès le matin j'avais é-é parcourir la campagne , et m 'élevant avec une piété sincère vei s l'auteur de mon «tre, je 1 avais conjuré de me garantir

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d'une séduction dont la cause ëfait si belle et l'effet si funeste. Ces élans religieux me rendirent la paix ; il me semLla que Dieu venait de se placer entre nous deux, et j'osai me rapprocher de vous.

De même qu'un calme parfait est souvent le précurseur des plus violentes tempêtes , un repos qui m'était inconnu depuis long-temps , avait rempli ma journée. J'acceptai avec empressement la promenade proposée par M. d'Albe , afin de revoir cette nature dont la bienfaisante influence m'avait été si salutaire le matin ; mais je la revis avec vous , et elle ne fut plus la même : la terre ne m'offiait que l'empreinte de vos pas; le ciel, que Tair que ▼ous respiriez; un voile d amour îépamdu sur toute la nature m'enveloppait délicieusement , et me montrait votre image dans tous les objets que je fixais. Enfin , Claire , à cet instant oii je vous vis prête à sacrifier vos jours pour votre fils, et oii je craii^nis pouryotre vie, alors seulement je seaii»

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tout ce que vous «Uioz pour moi. Témoin de la srnsibilité couragr-use qui vous lUe'taiicher une horrible blessure, de cette inépuisable bonté qui vous indiquait tous les uioyens de consoler des maibeureux , je me dis que le plus méprisable des êtres serait celui qui pourrait vous voir sans vous adorer , si ce n'était C( lui qui oserait vous le dire.

Ce fut dans ces dispositions, Claire , que je sortis de cette cliaumière où vous aviez paru comme une déilé bienfaisante : la faible lueur de laluue jitait sur l'univers quelque chosp dr méiancolique et de tendre ; l'air dotix ft embaumé était impié^né de voluplé; le calme qui régnait autour de nous, n'était interrompu que parle chant plaintif du rosssignol ; nous étions seuls au monde.... Jedevinai le danger, et jVus la lV)i ce de m'éloit;npr de vous ; ce fut aioi's quii vous vous approchâtes , je vous sputis et je fus perdu ; la vérité , renfermée avec effort, s échappa brûlante de mon sein, et vous lua vîtes aussi coupable , aussi malheuicux qu'il

est donné à un mortel de l'être. Dans ce moment oîi je venais de me livrer avec frénésie à tout Texcès de ma passion j dans cem.omeut , oii vous me rappeliez combien elle outrageait mou bienfaiteur, où l'image de mon ingratitude , toute horrible qu'elle était, ne combattait que faijjlement la pnissance qni m'attirait vers vous , je vois moa père.... Egaré, éperdu, je veux fuir; tous m'ordonnez de rentrer et de feindre : feindre , moi ! Je crus qu'il était plus facile de mourir que d'obéir, je me trompai ; limpossible n'est plus quand c'est Claiie qui le commande ; son pouvoir sur moi est semblable à celui de Dieu même ; il ne s'arrête quo là où commence mon amour.

Claire, je ne veux pas vous tromper :

si d;ins vos projets sur moi vous faites entrer l'espoir de me guérir un jour, vous nourrissez une erreur; je ne puis ni ne veux cesser de vous aimer ; non, je ne le veux point: il n'est aucune portion de moi-même qui combatte l'adoration que je te porte. Je veuxt'aimcr ,

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parce que tu es ce qu'il y a de meilleur au monde , et que ma y)assion ne nuit a personne ; je veux t'aimer enfin , parce que tu me l'ordonnes : ne m'astu pas dit de vivre ?

Ecoutez , Claire , j'ai examiné mon cœur , et je crois ne point offenser mon père en vous aimant. De quel droit voudrait-il qu'on vous connût sans vous apprécier , et qu'est-ce que mon amour lui ote ? Ai-je jamais conçu l'espoir , ai-je même le désirqne vous répondiez à ma tendresse? Ah! gardez-vous de le croire ! j'en suis si loin , que ce serait pour moi le plus grand des malheurs ; car ce serait le seul, l'unique moyen de m arracher mou amour; Claire méprisahle n'en serait plus digne; Claire méprisahle ne serait plus vous : cessez d'être parfaite , cessez d'être vousmême , et de ce moment je ne vous crains plus.

D'après cette déclaration , étonnante peut-être, mais vraie , mais sincère, que j is«|ueï-vous en vous laissant aider ? rermcttez-moi de toujours ado-

rer la vertu, et de lui prêter vos traits pour m'encourager à la suivre ; alors il n'y a rien dont elle ne me reude capa!)le. Ma raison, mon âme , ma conscience, ne sont plus qu"'uae émanation de vous ; c'est à vous qu'appartient le soin de ma conduite future. Je vous remets mon existence entière , et vous rends responsaljle de la manière dont elle sera remplie ; si votre cruauté me repou^se, s'il m'est défendu de vous approcher, tous les ressorts de mon êiie se détendent, je tombe dans le néant. Eloigné de vous , je me perds dans un vague immense , oîi je ne distingue plus la vertu , l'humanité ni riionaeur. O céleste Claire ! laissemoi te voir , t'entendre , fadorer ! je serai grand, vertueux. , magnanime; ua amour chaste comme le mien ne peut offenser personne , c'est un enfant du ciel à qui Dieu permet d'habiter la terre.

Je ne quitterai point ce séjour, j'y veux employer chaque instant de ma yie à vous imiter , en faisant le boa-

lirur de mon père. Ce digne homrac se plaît avec moi , il m'a plie' de dirig'^r les études de son fils ; Claire , je m'aitache à votre maison, à votre sort , à vos enfants , je veux devenir une partie de vous-même, en dépit de vous-mcnir :

c'est là mon dfstin , je n'en aurai poiî.t dautrp; ne m» pailez plus de liens, de mariage , tout est fini pour moi , et rua vie est fixée.

Je vous promets de révérer en silence l'objet sacré de mon culte : tlévoré d'amour et de désirs , ni mes paroles, ni mes regards ne vous dévoileront mon trouble ; vous finirez par oublier ce que j'ai osé vous dire, et je TOUS jure de ne jamais vous rappeler ce souvenir. Claire , si ma situation vous paraissait pénible , si votre tendre cœur était ému de comp.ission , ne m.e plaignez point ; il est dans vofre dernier billet un mot '... . Source d'une illusion ravissante, il m'a fait goûter un moment tout ce que rhunianilé prut attendre de féîiciîcî ôClairf^! nen^'ote point mou erreur! qu'y g^ignerais-tu ?

CLAIRE D A LEE. Il I

Je sais que c'en est uue , mais elle m'enclïante , me console j c'est elle qui doit ■essuyer toutes mes larmes; laisse-moi ce bien pre'cieux , ce n'était pas ta voloiiJe' (le me le donner 5 je Tai saisi afia de pouvoir t'oLéir quand tu m'as commandé de vivre : aurais-tu la barbarie de me l'arracher ?

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