LETTRE XXVII
CLA'IRE A ÉLISE
Depuis trois jours, Elise , j'ai essayé en vain de t' écrire ; ma main se refusait à tracer les preuves de ma honte ; je le ferai pourtant, j'ai hesoin detonmépris , je le mérite et le demande ; ton indulgence me serait odieuse , mafauj;e ne doit pas rester impunie, et le pardon m'humilierait plus que les reproches.
Songe , Elise , que tu ne peux plus m'aimer sans t'avilir, et laisse-moi la consolation de m'estimer encore danst mon amie.
La lettre de Frédéric (i) , que ta
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trouveras cl-join(r, m'avait rendu une sorte de dignité ; je m'étonnais d'avoir pu craindre un homme qui osait me dire qu'il dédaignait mon estime : impatiente de lui prouver qu'il lavait perdue , j'ai vaiucu ma faiblesse pour paraître à dîuerj mon aii- était calme, froid et imposant ; j'ai fixé Frédéric avec hauteur, et, uniquement occupée de mon mari et de mes enfaos, j'ai répondu à peine à deux ou trois ques*tions qu'il m^a adressées , et je trouvais une jouissance cruelle à lui montrer le peu de cas que je taisais de lui. En sortant de tahle, Adolphe s'est assis sur mes genoux ; il m'a rendu compte des dilTérenles études qui l'avaient occupé pendant mon indisposition ; c'était toujours son cousin Frédéric qui lui avait appris ceci , cela ; jamais une leçon ne l'ennuie quand c'est son cousin Frédéric qui la donne. « C'est si amusant de lire avec lui ! me disait luon fils . il m'explique si bien ce que je ne comprends pas! Cependant, ce matin , il u'a jamais voulu m'apprendr«
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ce que c'était que la vertu; il m'a dit de te le demander , maman ? — C'est la force, mon (ils , ai- je re'pondu , c'est ]e courage d'exécuter rigoureusement tout ce que nous sentons être bien, quelque peine que cela nous fasse j c'est un mouvement grand , géne'reux, dont ton père t'pffre souvent l'exemple, dont la seule idée m'attendrit; mais dont ton cousin ne pouvait pas te donner l'explication. » En disant ces derniers mots, que Fiëde'ric seul a entendus, j'ai jeté sur lui un regard de dédain.... O mon Elise! il e'tait pâle, des larmes roulaient dans ses yeux , tous ses traits exprimaient le désespoir; mais, soumis à sa promesse de dissimuler toutes ses sensations devant mon mari , il continuait ù causer avec une apparence de tranquillité. M. d'Albe, les yeux fixéj sur un livre , ne remarquait pas i état de son ami , et répondait sans le regarder. Pour moi, Elise, dès cet instant, toutes mes résolutions furent changées ; je trouvai que j avais été dure et barbare : j'aurais donne ma vie pour
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adresser à Frédéric un mot tendre qui pût réparer le mal que je lui avais fait, et, pour la première fois , je souhaitai de voir sortir M. d'Albe.... Le jour baissait; plongée daus la rêverie, j'avais cessé de causer ; et mon mari, n'y vovant plus à lire , me demande un peu de musique. J'y consens; Frédéric m'apporte ma harpe : je chante, je ne Sais trop quoi ; je me souviens seulement'' que c'était une romance , que Frédéric versait des pleurs , et que les miens , que je retenais avec effort , m'étouffaient en retombant sur mon cœur. A cet instant, Élise , un homme vient demander mon mari; il sort ; un instinct confus dudauger où je sais me fait lever précipitamment pour le suivre; ma robe s'accroche aux pédales, je fais un faux pas, je tombe : Frédéric me reçoit dans ses bras; je veux appeler, les sanglots éteignent ma voix ; il me presse fortement sur son sein. ..4 A ce moment tout a disparu, devoirs , époux , honneur ; Frédéric était l'uni rers , et l amour , le délicieux amour
mon unique pensée. « Claire , s'est-il écrié, un mot, un seul mot , dis quel sentiment t'agite? w Ah! lui ai-je répondu, éperdttc , si tu veux le savoir , crée- moi donc des expressions pour le peindre ! » Alors je suis retombée sur mon fauteuil ; il s'est précipité à mes pieds , je sentais ses bras autour de mon corps ; la tête appuyée sur son front , respirant son haleiae , je ne résistais plus. « O femme idolâtrée ! a-t-il dit, quelles inexprimables délices j'éprouve en ce moment ! la félicité suprême est dans mon âme.... Oui , tu m'aimes ^ oui , j'en suis sûr ; le délire du bonheur oii je suis n'était réservé qu'au mortel préféré par toi. Ah ! que je l'entende encore de ta bouche adorée , ce mot dont la seule espérance a porté l'ivresse dans tous mes sens !
«Si je t'aime 5 Frédéric! oses -tu le demander ? imagine ce que doit être une passion qui réduit Claire dans l'état oïl tu la vois: oui , je t'aime avec ardeur , avec violence ; et , dans ce moment uaême , où j'oublie pour te le
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dire les plus sacrés devoirs, je jonis de l'excès d'une faiblesse qui te prouve celui de mon amour. « O souvenir ineffaçable de plaisir et de honte ! A cet iustant , les lèvres de Fre'de'ric ont touché les miennes; j'étais perdue, si la vertu , par un dernier efîort , n'eût déchiré le voile de volupté dont j étais enveloppée : ni'orrachaut dVntre les bras de Frédéric, je suis tombé^^ à ses pieds. « Oh! épar£;ne-moi , je t'en conjure, me sui*-je éoiiée ; ne me rends pas vile , afin que tu puisses m'aimer encore. Dans ce moment dt- trouble , oîi je suis entièrement soumise à tou pouvoir^ tu peux, je le sais, remporter une facile victoire ; mais si je suis à toi aujourd'hui, demain je serai dans la tombe; je le jure au nom de l'honneur que j'oulraï^e, mais qui c^t plus nécessaire à l'âme tle Claire qi^e l'air qu'elle respire : Frédéric, Frédéric!
contemple-la , prosternée , humiliée à tes ])ieds, et mérite son éternelle reconnaissance, en ne la r«Mulant pas la dernière des créatures î — Lève- toi ,
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m'a-t-il dit en s'ëloigaant , femme angëliqiie , objet de ma profonde Tcnération et de mon immortel amour ! Ton amant ne résiste point à l'accent de ta douleur ; mais , au nom de ce ciel , dont tu es l'image , n'oublie pas que le plus grand sacrifice dont la force humaine soit capable, tu viens de l'obtenir de moi. « Il est sorti avec précipitation; je suis rentrée chez moi égarée ; un long évanouissement a succédé à ces vives agitations. En recouvrant mes sens, j'ai vu mon époux près de mon lit, je l'ai repoussé avec eflroi , j'ai cra voir le souverain arbitre des destinées qui allait prononcer mon a^rêt. « Qu'avez-vous , Claire? m'a-t-il dit d'un ton douloureux , chère et tendre amie^ c'est votre époux qui vous tend les bras. « J'ai gardé le silence , j'ai senti que si j'avais parlé j'aurais tout dit : peut-ttie l'aurais- je dû , mon instinct m'y poussait : l'aveu a erré sur mes lèvres; mais la réflexion Ta retenu.
Loin de moi cette franchise barbare, qui soulageait mou cœur aux dépens
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de mon cligne époux! En me taisant, je reste chargée de mon malheur et du sien; la vérité lui rendrait la part des chagrins qui doivent être mon seul partage. Homme trop respectable ! vous ne supporteriez pas l'idée de savoir votre femme , votre amie en proie aux tourmens d'une passion criminelle : et l'obligation de mépriser celle qui faisait votre £;loire , et de chasser de votre maison celui que vous aviez placé dans votre cœur . empoisonnerait vos derniers jours ; je verrais votre visage vénérable, oîi ne se peignit jamais que la bienfaisance et l'humanité, altéré par le regret de n'avoir aimé que des ingrats , et couvert de la honte que j'aurais répandue sur lui , je vous entendrais appeler une mort que le chagrin accélérerait peut-être, et je joindrais ainsi au remords du parjure tout le poids d'un homicide. O misérable Claire ! ton sang ne se glace-t-il pas à l'aspect d'une pareille image ? Est-ce bien toi qui es parvenue h ce comble d'horreur? et peux -tu te reconnaître
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dans la femme infidèle qui n'oserait avoaer ce qui se passe dans son cœur sans porter la mort dans celui de son cpoux ? Quoi ! un pareil tableau ne te fera-t-il pas abjurer la détestable passion qui te consume ? ne te fera-t-il pas abhorrer Todieux complice de ta faute ,
Frëde'ric ? Fre'de'ric, qu'ai -je dit?
moi, le haïr ; moi , renoncera ce bonheur pour lequel il n'est point d'expression ! à ce bonheur de l'entendre dire qu'il m'aime ! le chasser de cet asile, ne plus l'espérer, ni le voir, ni l'entendre ! Hé ! quels sont les crimes qui ne seraient pas trop punis par de pareils sacrifices? et comment ai-je mérité de me les imposer ? Retirée du monde, j'étais paisible dans ma retraite; heureuse du bonheur de mon mari , je ne formais aucun désir : il m'amène un jeune homme charmant, doué de tout ce que la vertu a de grand, l'esprit d'aimable , la candeur de séduisai?t; il me demande mon amitié pour lui , il nous laisse sans cesse ensemble j le matin , le soir , partout
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je le vois , partout je le trouve ; toujours seuls , sous des onibra£;es , au milieu des cliarines d'une nature qui s'anime, il aurait fallu qne nous fussions nés pour nous haïr , si nous ne nous étions pasaimés. Imprudent époux!
jjourquoi réunir ainsi deux êtres qu'une sympathie mutuelle attirait Tun vers l'autre ? deux êtres qui , vierges à Tamour , pouvaient en ressentir toutes les premières impressions sans s'en douter ? Pourquoi surtout les envelopper de ce dangereux voile d'amitié, qui devait être un si long prétexte pour se cacher leurs vrais sentimens ?
C était à vous, à votre expérience , à prévoir le danger et à nous en préserver : loin de là, quand votre main elle - même nous eu approche , le couvre de Heurs , et nous y pousse , pourquoi , terrible et menaçant, venir nous reprocher une faute qui est la vôtre , et nous ordonner de lexpier par le plus douloureux supplice ?....
Qu'ai-je dit ? Elise ; c'est Frédéric que j'aime, et c'est mon époux que j'ac-
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CDse. Ce Fiëdëric qui m'a A'ue entre ses Lras , faible et sans défense , c'est lui que je veux garder ici ! O Elise ! tu seras bien changée, si tu reconnais ton amie dans celle qu'une pareille situation peut laisser incertaine sur le parti qu'elle doit prendre.