LETTRE XXXVIII
FRÉDÉRIC A CLAIRE
Femme, fenmie trop enchanteresse, qui es- tu pour faire entrer dans mon cœur les sentimens les plus opposés ?
pour me faire passer tout-à-coup de l'excès du bonheur à celui de Tinfortune ? Ces yeux si touchans, qu'il est impossible de regarder sans la plus vive émotion, ces yeux qui n'appartiennent qu'à Claire , l'idole chérie de mon cœur , la première femme ([ue j aye aimée, la seule que j'aimerai jamais; ecs yeux , où elle me permettait hier
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de lire l'expression de la tendresse , sont voilés aujourd'hui par la douleur et la séve'rité; et mon âme, où tu règnes despotiquement , mou âme , qui n'a maintenant plus de sentimens que tu n'ayes fait naître, ge'mit de ta peine sans en connaître la cause. O ma douce , ma charmante amie ! gardetoi bien de te croire coupable , ni de t'affliger du bonheur que tu m'as donne'; le repentir ne doit point entrer dans une âme dont le mal n'approcha jamais. Toi, craindre le crime , Claire ! Ton seul regard le tuerait. Femme adorée et trop craintive, oses-tu penser que la divinité qui te forma à son image, nous entraîne vers le vice par tout ce que la félicité a de plus doux ? Non, non ; ces élans, ces transports, ces émotions enchanteresses me rassurent contre le remords; et je me sens trop heureux pour me croire criminel.
Ah! laisse -moi retrouver ces instans où , t'enlaçant dans mes bras et respirant ton souffle, j'ai recueilli sur tes lèvres tout ce que l'immensité de Tu-
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nivers et de la vie peut donner de félicite' à un mortel.
Claire, tu m'as éloigne' de toi , mais je ne t'ai point quittée; mon imagination te plaçait sur mon sein , je t'inondais decaresses et de larmes; ma bouche avide pressait la tienne : Claire ne s'en défendait point , Claire partageait mes transports ; sans autre guide que son cœur et la nature , elle oubliait le monde , ne sentait que l'amour , ne voyait que son amant : nous étions dans les cieux. Ah ! Claire, ce n'est pas là qu'est le crime.
Claire , je t'idolâtre avec frénésie , ton image me dévore , ton approche me brûle; trop de feux me consument :
il faut mourir ou les satisfaire. Laissemoi te voir , je t'en conjure , ne me fuis point, laisse -moi te presser encore une fois entre mes bras, je les étends pour te saisir ; mais c'est une ombre qui m'échappe. Je t'écris à genoux , mon papier est baigné de mes pleurs ; ô Claire! un de tes baisers , un seul en-* core! Il est des plaisirs trop vifs pour
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pouvoir les goûter deux fols sans monrir.