‹ Œuvres complètes de Mme Cottin (volume 5)Chapitre 87 sur 98 · LETTRE XXIX · texte numérisé non relu

LETTRE XXIX

FRÉDKRIC A CLAIRE.

Je ne puis dormir ; j'errp dans ta • luaison , je cherche la dernière place que tu as occupée ; ma bouche presse ce fauteuil où ton bras reposa lonc;temps ; je m'empare de cette fleur échappée de ton sein ; je baise la trace de tes pas , je m'approche de l'appartement où tu dors, de ce sanctuaire qui serait l'objet de mes ardens désirs, s'il n'était celui de mon profond respect.

Mes larmes baii^nent le seuil de ta porte ; j'écoute si le silence de lu nuit ne me laissera pas recueillir quelqu'un de tes luouvemens.. . . J'écoute. . . O Claire ! Claire ! je ncti doute pas , j'ai entendu des sanglots. Mon amie , iu pleure* :

CLAIRE d'aLEE. I 36

qui peut donc causer ta peine (i) ?

Quand je te dois un bonheur dont le re.îte du monde ne peut concevoir Tidée , puisque nul mortel ne fut aimé de toi, qui peutt'affligerencoiePClaire, que ton amour est faible, s'il te laisse une pensée ou un sentiment qui ne soit pas pour lui , et si sa puissance n'a pas anéanti toutes les autres facultés de ton âme 1 Pour moi , il n'est plus de passé ni d'avenir : absorbé par toi , je ne vois que toi, je n'ai plus un instant de ma vie qui ne soit à toi 5 tous les autres êtres sont nuls et anéantis: ils passent devant moi comme des ombres : je n'ai plus de sens pour les voir , ni de cœur pour les nimrr. Amitié , devoir,, reconnaissance, je ne seus plus rien , l'amour. Tardent amour a tout dévoie; il a réuni en un seul point toutes les parties sensibles de mon être , et il y a placé l'image de Claire : c*est

(1) S'il ne faisait pas cette question , il serail «m monstre ; car la folie de l'amour ne serait j-as complète.

là le temple oîi je te recaeille , où j« l'adore en silence quand tu es loin de moi ; mais si j'entends le son de ta voix , si tu fais un mouvement , si mes regards rencontrent tes regards , si je te presse doucement sur mon sein.....

alors 5 ce n'est plus seulement mon cœur qui palpite ; c'est tout mon être , c'est tout mou sang, qui frémissent de désir et de plaisir ; un torrent tie volupté sort de tes yeux et vient inonder moa âme. Perdu d amour et de tendresse , je sens que tout moi selauce vers toi } je voudrais te couvrir de baisers, recevoir ton haleine , te tenir dans me»

bras , sentir ton cœur battre contre mon cœur, et m'abîuier avec toi dans un océan de bonheur et de vie. . . . Mais, o ma Glaire! seule, tu réunis ce "mélange inconcevable de décence et de volupté qui éloigne et attiré sans cesse , et qui éternise l'amour. Seule , tu réunis ce qui commande le respect et ce qui allume les désirs ; mais comment exprimer ce qu'est et ce qu'inspire une ftmuae encbautereâse ^ la plus

CLAIRE d'aLBE. 14!

parfaite de toutes les créatures, l'image vivante de la divinité, et quelle langue sera digne d'elle ? Je sens que mes idées se troublent devant toi comme devant un ange descendu du ciel : rempli de ton image adorée, je n'ai plus d'autre sentiment que l'amour et ladoration de tes perfections; tout autre pensée que la tienne s'évanouit; en vain je clierche à les fixer , à les rassembler , à les éclaircir ; en vain je cherciie à tracer quelques lignes qui te peignent ce que je sens : les termes me manquent; ma plume se traîne pénible iiient , et si mou premier besoin n était pas de verser dans ton cœur tous les seutimens qui m'oppressent, cfTiayé de la grandeur de ma tâche, je me tairais, accablé sous ta puissance^ et seutaut tr op pour pouvoir penser.

14a CLAIRE D ALBE.

Page 1