LETTRE XLIV
ELISE A M. d'aLBE.
Il est donc vrai, mon amie s'affai- Jjlit et chancelle, et vous 'êtes inquiet sur son état ! Ces évanouissements lon^^s et fiéquents sont un symptôme effrayant , et un obstacle au tle'sir (jne vous auriez de lui faire changer d'air ? Ah! sans doute je volerai auprès d'elle , je confierai mçs deux fils "à Fie'déric ; c'est une cliaine dont je l'attacherai ici ; je dissimule ma douleur devant lui , car s'il pouvait soupçonner le motif de mon voyage , sil se doutaitque tout ce que vous lui dites de Claire n'est qu'une erreur , s'il voyait ces terribles paroles que vous uavcz point tracées sans frémir, et que jeu ai pu lire sans désespoir , c^f'/VWe^ ombres de la mort couvrent son visage , aucune force humaine ue le retiendrait ici.
ClArUE D AIBE. îo/
Non , mon ami, non je ne vous fais pas de reproches, je n'en lais pas même à l'auteur de tous nos désastres. Dès qu'un être est atteint par le malheur , il devient sacre' pour moi , et Fiëdéric est dans un état trop affreux pour que l'amertume de ma douleur tourne contre lui ; mais mon ânîe est brisée de tristesse , et je n'ai point d'expressions pour ce que j'éprouve. Claire était la gloire, le délice de ma vie j si je la perds, tous les liens qui me restent me deviendront odieux 5 mes enfants , oui mes enfants eux-mêmes ne seront plus pour moi qu'une charge pesante : chaque jour en les embrassant , je penserai que ce sont eux qui m'empêchent de la rejoindre ; dans ma profonde douleur, je rejette et leurs caresses , et les jouissances qu'ils me promettaient , et tous les noeuds qui m'attachent au monde ; et mon âme désespérée déteste les plaisirs que Claire ne peut plus partager.
Ah ! croyez-moi , laissez-lui remplir tons ses exercices de piété, ce ne sont point eux qui ralTaiblisscut , au cou-
2o8 CLAIRE d'aLBE.
traire, les âmes passionnées comme la sienne ont besoin iValiment et clipr— client toujours leurs ressources ou trèsloin ou très-près d'elles: dans les idées reli£;ieuses ou dans les idées sensibles , et le vide terrible que Tamonry laisse ne peut être renipli que par Dieu même. Annoncez-moi à Claire; je compte partir dans deux ou trois jours. Fiez- T0U3 à ma foi . je saurai respecter votre voloîjté , ma parole et Tétat de mou amie , et elle ignorera toujours que son époux, cessant un moment de l'apprécier , la traita comme une femme ordinaire.
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