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Oeuvres complètes de Molière avec des notes de tous les commentateurs

Ji'an-Baptiste Poqiidin de Molière' riait fils cl polil-fils (le tapissiers, valcis de cliambrc du roi Louis XIII. Sonpfre a%ait sa boiitiipic sous les piliers des Halles, dans une maison qui lui appartenait en propre. Sa mère s'appelait Boudet ; elle ('■tait aussi lille d'un tapissier, établi sous les mêmes piliers des Halles.

Les parents de Molière rélevèrent pour être tapissier, et ils le firent recevoir en survivance de la charge du père , dans un âge peu avancé; ils n'épargnèrent aucun soin pour le mettre en état de la bien evercer, ces bonnes gens n'ayant pas de sentiments qui dussent les engager à destiner leur enfant à des occupations plus élevées ; de sorte qu'il resta dans la boutiipie jusqu'à l'âge de quatorze ans ; et ils se contentèr(!nt de lui faire apprendre a lire et à écrire pour les besoins de sa profession.

Molière avait un grand- père qui l'aimait éperdumcnt; et comme ce bon homme avait de la passion pour la comédie , il y menait souvent le i»lit Poquelin , h l'iiolel de Bourgogne'. Le père, qui appréliendait que ce plaisir ne dissipât

• Les notes sur cette vie de Molière sont de AI. Aimé-Martin ; relies ajoutées au texte sont de divers commentateurs , désignés ainsi t|u'il suit :

BkkT( B.).

L* Harpe (I..).

Petitoï ( P. ).

AllCF.R (A.).

Uesprés ( D. ).

NicoT(Nic. ).

Le Duchvt ( Lf, Du ch. )

mén4ce ( mên.).

Celles non signées sont de -M. Aimé-Martin.

' Les recherches précieuses de M. Deffara nous ont appris que Molière est né, non sous les piliers des Haltes, mais dans la rue Salnl-Honoré, près de la rue de l'Arbre Sec ; non en 1620, mais le 15 janvier 1622; et que sa mère s'appelait, non Boudet, mais Marie Cressé, tille d'un marchand tapissier des Halles. ( Desp.) ( Voyez la Di^serlation sur Molière, par M. Beffara. )

M. Delort, auteur d'un ouvrage fort curieux sur Paris, a découvert que cinq des parents de Molière avaient été juges et iwisi/ïs de la vUlede Paris (depuis 1647 jusqu'en 1685), fonctions considérables qui donnaient quelquefois la noblesse. ( Voyez le ï'oyagc aux euvirun-s de Paris, page 109.)

* Nous avons essayé de découvrir le nom des comédiens qui durent frapper les premiers regards de Molière. Parmi eux se trouvaient trois farceurs célèbres : Gauthier -Garguille, Turlupin et Gros-Guillaume. Une tendre amitié et le goût de la comédie les ayant réunis, ils élevèrent leurs tréteaux a l'Estrapade, et ils ohtinrent une si grande vogue que le bruit en parvint jusqu'à Richelieu. Ce ministre voulut les voir; et chaa-mé de leurs bouffoiuieriesjil lit venir les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, et leur dit qu'on sortait toujours triste de la représen-

uoriÈHE.

■son fils, et ne lui ôlâl foute l'aUention ipi'il devait Ji son métier, demanda un i<pur à ce bon homme pourquoi il menait si .souvent son petit-fils au spectacle. « .Avoz-v ous, lui dit- " ilavec un peu d'indignation, envie d'en l'aire nncrmiédien.'' " Plût à Dieu, lui répondit le grand-père, qu'il (M au.çsi bon « comédien que Bellerosc ■ >■ (c'était un fameux aeteui de ce temps-là)! Cette réponse frappa le jeune homme; et sans liourtant ipi'il eilt d'inclination déterminée , elle lui lit naitre du dégoût pour la profession de tapissier, s'iiuaginant ipie, puisque son grand-père souhaitait qu'il pût être comédien , il pouvait aspirer à quelque chose de plus qu'au métier de son père.

Cette prévention s'imprima tellement dans son esprit , qu'il ne restait dans la boutique qu'avec chagrin. De manière que , revenant un jour de la comédie , son père lui demanda pourquoi il était si mélancolique depuis quelque temps. Le petit Poquelin ne put tenir contre l'envie qu'il avait de déclarer ses sentmients à son père ; il lui avoua IJanchenieut qu'il no

talion de leurs pièces, et (|u'il leur ordonnait de s'associer ces trois acteurs comiques. Cet ordre fut exécuté; et c'est a l'hôtel de Bourgogne , au bout de deux ou trois ans , en 1634 , que se termina leur histoire par la plus touchante catastrophe : « Gros- •c Guillaume, disent les ./'lén-ji Parfait, ayant eu la hardiesse n de contrefaire un magistrat à qui une certaine grimace était " familière, il le contrelit trop bien, car il fut décrété, ainsi que « ses deux compagnons. Ceux ci prirent la fuite : mais Grosn Guillaume fut arrêté, et mis dans un cachot. Le saisissement « qu'il en eut lui causa la mort, et la douleur que Gautliier- " Garguille et Turlupin en ressentuent, les emporta aussi dans n la même semaine. Ces trois acteurs avaient toujours joué sans <i fenmies. Ils n'en voulaient pas, disaient-ils, parce qu'elles tes « désuniraient. " On ne peut s'empêcher de plaindje et d';ulrairer ces pauvres gens ; et l'on dirait volontiers de leur anutie ce que Molière a dit de la vertu : Ou diable va-t-elle se nicher .'

Ces acteurs ne furent remplacés ((ue plusieurs anuees âpre» par le fameux Scaramouche, qui devint le maître de Molière, et que Mazarin fit venir d'Italie. Ainsi deux cardinaux protégèrent notre théâtre naissant.

Molière avait environ douze ans à l'époque de cette catastrophe. Elle dut le frapper , car il est à remarquer que dans aucune de ses pièces il n'a mtrodult de rôle de magistral.

■ Pierre le Meslier , dit Bellerosc , était un des plus excellents acteurs qui eussent paru dans le genre tragique sous le règne de Louis XHI. L'auteur d'une lettre sur la vie et les ouvj-ases de Molière elles comédiens de son temps dit, en parlant de Bellerose, '( que l'on croit que c'est lui qiû a joué d'original le rôle <i de Cinna. Il était, ajoute-t-on, en grande réputation sous le « cardinal de Richelieu. Il annonçait de bonne grâce, parlait « facilement, et ses petits discoure faisaient toujours plaisir a .. entendre. (Il était orateur de la troupe. Il a joué le rôle du .( ^/cwtoir d'original.) Le caidinai de Richelieu lui avait lait .. présent d'un habit magniliipin pour jouer ce rôle. •> ( Mrrcur.

VIE DE MOLIÈKi:.

pouv^til s'accuiiunoilei' di: ja prufossiuii ; iniiLs i|iril lui ri-iait lin plaisir sensible de le faire étudier. Le grand -p6re, qui iMail présent h cet éclaircissement , appuja par de Ixinnes raisons l'inclination de sim petit-lils; le père s'y rendit, et se dt'lennina à l'envoyer au collège des jésuites '.

Le jciuie Po(pielin était né avec, de si heureuses dispositions pour les étuiles, qu'en cinq années île temps il lit nonseulement ses linnianilés, mais encore sa pliilo.sophie.

Ce fut a» collése qu'il lit connaissance avec deux hommes illustres de notre tenqis, M. Chapelle' et M. Bernier'.

Chapelle était fils de M. Luillier, sans pouvoir être son héritier de droit; mais celui-ci aurait pu lui laisser les grands hiens qu'il possédait, si, par la .suite, il ne l'avait reconnu incapable de les gouverner. Il se contenta de lui laisser seulement huit mille livres de rente entre les mains de personnes qui les lui payaient régulièrement.

M. Luillier n'épargna rien pour donner une belle éducation h Cha|)elle, jusqu'à lui choisir pour précepteur le célèbre M. lie Gassendi , (jui ayant remarqué daas Molière toute la docilité et toute la pénétration nécessaires pour prendre les connaissances de la philosophie, se lit un plaisir de la lui enseigner en même temps ((u'a SLM. Chapelle et Uernier ^.

Cyrano de Bergerac ^ , que son père avait en» oyé à Paris , sur sa propre conduite, |)our achever ses études, qu'il avait assez, mal conmiencées en Gascogne , se glissa dans la société des disciples de Gassendi, ayant remarqué l'avantage considérable qu'il en tirerait. Il y fut admis cependant avec répugnance : l'esprit turbulent de Cyrano ne convenait point A des jeunes gens qui avaient déjà toute la justesse d'esprit ((ue l'on peut souhaiter dans des personnes toutes formées. Mais le moyen de se débarrasser d'un jeune homme aussi insinuant, aussi vif, aussi gascon que Cyrano.' Il fut donc reçu aux études et aux conversations que Gassendi conduisait, avec les personnes que je viens de nommer. Et comme ce même Cyrano était très-avide de savoir, el»qu'il avait une méuiolie fort heureuse, il profitait de tout; et il se fit un fonds de bonnes choses, dont il tira avantage dans la suite. Molière aussi ne s'est pas fait un scrupule de placer dans ses Duviages plusieurs jiensées ipie Cyrano avait employées

de Francf , mai 1740 .) Ses talents supérieurs n'empêchèrent pas de reuiarquer ses défauts. Scarron , dans son Rumuii comique, fait dire a la Rancune que ce comédien était trop affecté ; et on lit dans les Mémoires du cardiiuil de Retz, que madame de M(inllia/on ne pouvait se résoudre à aimer JI. de la Rochefouchauld , parce qu'il ressemblait à Bcllerose , qui avait l'air trop fade. Cet acteur mourut en 1670 {Frères Parfait, tome V).

■ C'est-à-dire au collège de Clerraont , depuis Louis-le-Grand , dirigé par les jésuites. Mol ière avait alors quatorze ims (en 1 030) ; il resta au collège jusqu'à la lin de 1041. Le priucc de Conti, frère du grand Condé , âgé de sept ans, fut un tle ses condisciples. ( f'ie de Molière, par la Grange , préface de l'édition de t682. )

• Chapelle , célèbre par sa gaieté , sa vie insouciante , et par le roi/nrie qu'il composa avec Baehauraont.

■3 Les ï'oyages de Bernier sont encore ce que nous avons de mieux sur ie Mogol , l'Indoustan et le ro\ aume de Cachemire , pays qu'il parcourut avec l'empereur .\urong-Zeb, auprès duquel il resta douze ans.

4 Grim.irest oublie le célèbre Hesnault , qui fut aussi condisciple de Jlolière sous Gassendi. Ces premières études de philosophie inspirèrent sans doute à Hesnault et à Molière l'idée de traduire Lucrèce. La traduction de .MoUère est perdue : on ne connaît de celle d'Hesnault que l'invocation à Vénus.

5 Cyrano de Bergerac, né en 1620. Son caractère était touillant ; sa bravoure le rendit célèbre : il n'y avait pas de jour qu'il ne se battit en duel , et l'auteur de sa vie a remaniué que ce fut presque toujours en qualité de second. Cet auteur, dit Sabat-

auparavant dans le.'< siens. Il m'est |>cnnis, disait Molière de reprendre mon bien oii je le trouve '.

Quand .Molière eut achevé ses études, Il fut obligé, à cause du grand âge de son père ', d'exercer sa charge |iendant quelque temps; et même il lit le voyage de >arljonne a la suite de Louis .XIII '. La cour ne lui lit pas perdre le goiit qu'il avait pris dès sa jeunesse |X)Ur la comédie; ses études n'avaient même si>rvi qu'à l'y entretenir 1. C'était assez la coutume dans ce lemps-la de représenter des pièces entre amis. Qiielqin-s bourgeois de Paris fornièrenl une troupe dont .Molière était; ils jouèrent plusieurs lois |)0ur se ditcrtir. Mais ces bourgeois ayant suflisamment rempli leur plaisir, et s'imaginant être de bons acteurs, s'a> isèrent de tirer du prolit de leurs représentations. Ils pensèrent bien sérieusement aux moyens d'exécuter leur dessein; et aprésavoir pris toutes leurs mesures, ils s'établirent dans le jeu de paume de la Croix-Blanche, au faubourg Saint - Germain '. Ce fut alors que Molière prit le nom qu'il a toujours jwrté depuis. Mais lor.îqu'on lui a demandé ce qui l'avaiteugagé à prendre celuilà plutôt qu'un autre, jamais il n'en a voulu dire la raison, même à ses meilleurs amis''.

lier de Castres , était capable de devenir grand physicien, habile critique, et profonU moraliste, si la mort lie l'eût enlevé presque aussitôt qu'il se fut consacré aux lettres.

' Lf Pédaiil joué di' Cyrunn a fourni a Molière deux .scènes des Fourberies de Seapiit. Cyrano composa celte pièce étant encore au collège , pour se venger d'un de ses professeurs.

' Non pas à cause du grand âge de son père, puisque celui-ci n'avait que quarante-six ans; Molière en avait dix-neuf.

( BETFAiU. )

5 Ce voyage fut marqué par des événements mémorables : Louis XIII reprit Perpignan sur les Espagnols. Molière put voir Richelieu, sur son ht de mort, déjouant la conspiration de Cinq-Mars et de de Thon , ressaisissant d'une main ferme le pouvoir <iu'on tentait de lui arracher, et au moment de descendre le Rhùne , faisant attacher à la queue de sa barque celle qui renfermait les deux victimes qu'il conduisait a l'échafaud. Toujours auprès du roi , Molière fut témoin de l'imprudence du favori , du despotisme du minisire , et de la failjlesse du maitre. Ce furent là ses prejnières études du cœur humain.

■i II y a ici une lacune de plusieurs amiées sur lesquelles les Mémoires jettent peu de lumière. On peut présumercependani, d'après l'aveu de Grimarest, à la lin de la fie, et surtout d'après la comédie satirique à^Élomire , qu'en 1642 le père de Molière se décida à envoyer son lils à Orléans pour y faire son droit, et que le jeune Poquelin ne revint à Paris qu'au mois d'août 1645, èpofiue à laquelle il fut reçu avocat. Il suivit alors le barreau; ou plutôt, entraîné par son goût pour le théâtre, il devint un des plus assidus spectateurs de l'Orviétan et de Bary, successeurs de Mondor etde Tabarin , dont les tréteaux s'élevaient sur le Pont-Neuf, et qui partageaient l'admiration a\ ec le fumeux Scarauiouche. Quelques .Mémoires assurent même que Molière prenait dès lors des leçons particulières de ce dernier. ( .Vénngiana, page»; et f'ie de Scarammclte, par Mezzelin. ) Tallemant , dans des Mémoires manuscrits cités par M. Walckenaer ( Histoire de la Fontaine, pag. 73 ), dit que Molière avait d'abord éluilié la théologie , et que ses parents le destinaient à l'état ecclésiasliipie. Cette anecdote est invraisemhlalile , puisque :\ro- Uère était appelé à succéder à la charge de valet de chambre exercée par son père. L'assertion vague de Tallemant ne mérite donc aucune contiance.

5 Celle troupe, connue sous le nom d'illustre théâtre, était dirigée par les Béjart ( I64.i ). Elle délmta sur les fossés de la porte de Nesle, aujourd'hui la rue Mazarme. N'ayant obtenu aucun succès, elle lra»ersa la Seine , et ouvrit un théâtre au port Saint-Paul. De là elle re\ int au faubourg Saint-Germain, et c'est alors seulement qu'elle s'établit au jeu de paume de la Oolx- Blauche.

6 Ce silence n'a rien de fort merveilleux : peut-être que le souvenir de la Polyzéiie, roman qui avait alors quelque réputa-

VIE DE MOLIÈRE

L'otablisscmeiU de celte nouvelle Iroupe de comédiens n'eut point de succès, paio« qu'ils ne voulurent pas suivie les avis de Molièru, qui avait le discernement et les vues beaucoup plus justes que des gens qui n'avaient pas été cultivés avec autant de soins que lui.

Un auteur giave nous fait un conte aii sujet du parti que Molière avait pris de jouer la romédie. Il avance que sa famille, alarmée de ce dangereux dessein, lui envoya un ecclésiastique ' jiour lui représenter qu'il perdait entièrement Vlionneur de sa fiimille; qu'il plongeait ses parents dans de iloulourcux déplaisirs, et qu'enfin il risquait son salut d'embrasser ime profession contre les bonnes mœurs , et condamnée par l'Église; mais qu'après avoir écouté tranquillement recclésiastiqne, Molière parla à son tour avec tant de force en faveur du théâtre, qu'il séduisit l'esprit de celui qui le voulait convertir, et l'emmena avec lui pour jouer la comédie. Ce fait est absolument inventé par les personnes de qui I\l. Perrault peut l'avoir pris pour nous le donner; et quand je n'en aurais pas de certitude, le lecteur, à la première réflexion , présumera avec moi que ce fait n'a aucune vraisemblance. Il est viai que les parents de Molière essayèrent, par toutes sortes de voies , de le détourner de sa résolution; mais ce fut inutilement : sa passion pour la comédii! remportait sur toutes leurs raisons'.

Quoique la troupe de Molière n'eût point réussi, cependant, pour peu qu'elle avait paru, elle lui avait donné occasion suffisamment de faire valoir dans le monde les dispositions extraordinaires qu'il avait pour le tbéAtre; et M. le prince de Conti, qui l'avait fait venir plusieurs fois jouer dans son hôtel , l'encouragea ; et voulant bien l'honorer de sa protection, il lui ordomia de le venir trouver en Languedoc avec sa Iroupe, pour y jouer la comédie ^.

Cette troupe était composée de la Béjart, de ses den\ frères; de Duparc, dit Gros-René; de sa femme; d'un pAtissier de la lue Saint-Honoré , père de la demoi.selle de la Grange, fenuue de chambre de Ja de Brie ■*; celle-ci était

lion, et dont l'auteur, qui se nommait Molière, avait longtemps joué la comédie, eut quelque part à ce choix. ( Ce passage est extrait d'une fie de Molière , peu connue, écrite en 1721. Nous aurons plu.sieurs fois occasion de citer cet ouvrage , dont le rédacteur avait recueilli de la bouche des contemporains plusieurs anecdotes fort piquantes. )

■ Perrault, qui raconte cette anecdote, parle d'un maître de pension, et non d'un ecclésiastique. Le fait ainsi réialill n'a rien d'invraisemblable. On peut croire au contraire que Molière composa le Maitred*êcoh>, le Docteur amoureux, les Trois Dor^ teurs rivaux, et le rôle de Métap/traste , pour son maître de pension : on sait avec quel soin il appropriait ses rôles au caractère de ses acteui-s.

' A celle époque, c'esl-à-dirc en 1615, Molière quitta Paris, et parcourut la province avec sa troupe. Il y resta quatre ou cinq ans pour se perfectionner dans son art. Dans ce long intervalle, on le retrouve une seule fois à Bordeaux, favorablement accueilli par le duc d'Épernon , si fameux sous les règnes (le Henri 111 et de Henri IV. En 1650, il revint à Paris; et c'est seulement alors que le prince de Conti , son ancien condisciple , le lit jouer a son hôtel ( aujourd'hui la Monnaie ).

3 Nouvelle confusion dans les époques. Ce ne fut qu'en 1G.S3 ou 1654 , un peu avant la convocation des états du Languedoc, (|ue le prince de Conti ordonna à Molière d'aller le rejoindre a Béziers. Ainsi voilà huit années de la vie de Molière dont tous les détails nous sont inconnus. Molière passa a Lyon toute l'année de 1653.

4 Ce pâtissier se nommait Ragueneau ; il fut longtemps aimé des comédiens et chéri des poètes, qui se régalaient à ses dépens. L'un de ces derniers, nommé Beys, lui ayant inspire l'idée de faire des vers, le pauvre Ragueneau négligea son four, et de bon pàti.ssier, il devint d'abord méchant poète, puis méchant comédion. D'Assoury, qui nous a conservé son histoire, dit qu'à

aussi de la troupe avec son mari, et quelques auties'.

Molière, en formant .sa troupe, lia une forle amitié avec la Béjart, qui, avant qu'elle le conm"il, avait eu une pelite lille de M. de Modène, gentilbomnie d'Avignon, avec qui j'ai su, par des témoignages très-assurés, i|ne la mère avait contracté un mariage caché. Cette petite lille, accoutumée avec Molière, qu'elle voyait continuellement, l'appela son mari dès qu'elle sut parler ' ; et à mcsiue qu'elle croissait, ce nom déplaisait moins à Molière ; mais cela ne paiaissait à personne tirer à aucune conséquence. La mère ^ ne pensait à rien moins qu'à ce qui arriva dans la suite; et occupée seulement de l'amitié qu'elle avait pour son prétendu gendre , elle ne voyait rien qui dtlt lui faire faire des réflexions.

Molière partit avec sa troupe, qui eut bien de l'applaudissement cil passant à Lyon en 1 053 , où U donna au public

force de faire crédit à ses confrères du Parnasse, il se ruina, et qu'un beau malin, sans aucun respect pour les muses, dis huissiers te jetèrent dans une prison. H en sortit après un an de caplivité , et voulut donner au monde les vers qu'il avait cemposés ; mais, dit plaisamment d'Assoucy, « il ne Irouvadans Paris H aucun poète qui le voulôt nourrira son tour, et aucun pàlis- « sier qui, sur un de ses sonnets, lui voulut faire crédit scule- « ment d'un pâté. Il sortit donc de Paris avec sa femme et ses « enfants , lui cinquième , en comptant un petit àne tout charge « de ses œuvres , pour aller chercher fortune en Languedoc , ou '( il fut reçu dans une troupe de comédiens qui avait besoin d'un '< homme pour faire un personnage de Suisse , où , quoique son « rôle fût tout au plus de (piatre vers, il s'en acquitta si bien, n qu'en moins d'un an il ac(|uit la réputation du plus méchant <i comédien du monde; de sorte que les comédiens ne sachant " à quoi l'employer, le voulurent faire moucheurde chandelles ; <( mais il ne voulut point accepter cette condition , comme ré- " pugnante à l'honneur et à la qualité de poêle : depuis, ne pou- •1 vaut résister à la force de ses destins, je l'ai vu avec une autre « troupe, mouchant les chandelles fort proprement. Voilà le " destin des fous quand ils se font poètes , et le destin des poètes « quand ils deviennent fous. " ( D'Assoucy, Aventures d'Italie, pag. 2S4. )

' Ces acteurs ne faisaient pas partie de la troupe au moment de son départ de Paris; mais Molière s'étant arrêté à Lyon ou il donna Y Etourdi , y obtint un tel succès , qu'il lit tomber deux autres troupes dont les premiers acteurs s'empressèn-nt de se joindre à lui. De ce nombre étaient la Grange, du Croisy, Duparc, et les demoiselles de Brie et Duparc. C'est pour Duparc que Molière lit le rôle de Gros-René du Dc/i/ï amoureux.

2 Molière ne se lia avec les Béjartqu'en 1645. La jeune Armando était peut-être alors auprès de sa sd:ur. Elle avait quatorze ou quinze ans en lGri3, au moment de son départ pour Lyon. Molière l'ayant épousée dans la suile, on osa répandre le bruit qu'il s'était uni à la lille de sa maîtresse , et même à sa propre lille, imputations inh'unes auxquelles Molière ne daigna jamais répondi'e. Cependant on avait ignoréjusqu'àcejour qu'Armande Béjart ( femme de Molière ) était la sceur et non la fille de cette Madeleine Béjart que Raymond, seigneur de Modène, épousa secrètement. Cette découverte précieuse est due à M. Beffara , qui a publié l'actede mariage de Molière, acte qu'il ne sera point inutile de rapporter ici :

« Jean-Baptiste Poquelin, fils de sieur Jean Poquelin et de « feue Marie Cressé, d'une pari; et Armande Gresinde Béjart, i< lille de feu Joseph Béjart et de Marie Hervé, d'aulre part; « tous deux de celte paroisse v is-à-vis le Palais-Royal , liancéa Il et mariés, tout ensemble, par permission de M. Comtes, Il doyen de Notre-Dame , et grand-vicaire de monseigneur le Il cardinal île Relz, archevêque de Paris, en présence dudil Jean Il Poquelin, père du marié, et de André Boudet, beau-frère du Il marié, de ladite Marie Hervé, mère de la mariée, Louis Bé- II jart et Madeleine Béjart, frère et sneur de ladite mariée. »

Cet acte est signé J. B. Poquelin ( c'est Molière), J. Poquelin ( c'est son père ) , Boudet { c'est son beau-frère ) , Marie Herv é (c'est la mère d'Armande Béjart), Armande Gresinde Béjarl , Louis Béjart, et Béjart (Madeleine, sœur d'Armande Béjart)

-* Lisez, hi sœur.

VIK DE MOLIÈRE

i'i'Iouidi , 1.1 i)rciiii<:i'e du ses |)iè<i'S , (|iii oui autant île succi'» qu'il en |Kiuvait tw[i('rer. La troupi' passa en l.an!;ueili>r, où jM(ilièrfi fut re^n liès-lavoraliloinent de M. le prince de Cutiti ' , (gui eut la bunté de donner des appointements à ces comedieos '.

* Arniwiil dp Bourlinn , prince de Conti , frère du ^rand (londê, né )»■ Il oduhre l(ii!!>, épousa, en KJ.vi , Martinr>^/i , iiii'ce de Ma/.'n-in , ce (pii le lit nununer gouverneur de Guienne- Il aiui.'iK passionnément la coinmlie , et se plaisait même à imaginer des suji'ts propres à la scène; depuis il a écrit contre les speclacles. Il luuurut à l'ézenas , le 21 lévrier IB60. Son ouvrage est intilulé Traite de ta coitU'Uii: et des spectacles ^ setun ta tiadilion de l'Kijiuv, par le prime de t'onti'. Paris, I<>07, in-»'. ' Ce ne fut qu'en lOM que Molière se rendit auprès du prince (le Coiili. Cette date est établie par la première représentation du Dépil tmwureai-, et par les ^It'moire.sded'Assoucy. Ce dernier ou\r;i;;e nous fournil (lurlques détails pleins d'intérêt sur celte époque de la vie de .Aloliere, sur son ouvrage, et sur la Rénérosilé de son caractère. D'Assoucy était uue espèce de trou- Ladour, bon musicien, poêle agréable, qui couraitjoyeusement de ville eu ville, son luth à la main, et suivi de deux jeunes pages qui ont beaucoup Irop occupé la muse de Chapelle. Arrive,à I.yon, il trouva, dit-il, ses poésies dans tous les couvents (le religieuses; mais « ce qui me chauna plus, ce fut la renu contre de Molière et de ÀLM. les Bejart. Comme la comédie « a des charmes , je ne pus si lijt quitter ces charmants amis : i< je demeurai trois mois ii Lyon parmi les jeus , la comédie « et les festins, (juoique j'eusse bien mieux fait de ne m'y pas K arrêter un jour ; car, au milieu de tant de caresses, je ne laissai " pas d'y essuyer de mauvaises rencontres. ( Il perdit son ar- <' gent au jeu, et un de ses pages l'abandonna. ) Ayant oui dire M qu'il y avait à Avignon une excellente voix de dessus dont je CI pourrais facilement disposer, je n\'embar(piai avec Molière <c sur le Rhône, qui m(Uie en Avignon, ou, étant arrivé avec «( quarante pistoles de reste du débris de mon naufrage, con)ine « un joueur ne saurait vivre sans cartes, non plus qu'mi ma- « telot sans tabac, la première cltose que je lis, ce fut d'aller â " l'académie ; j'avais (lijja oui parler du mèrile de ce lieu, et de la " capacitéde plusieurs galants hommesqui divertissaient galam- <i ment les bienheureux passants qui aiment à jouer ;i trois dés. " J'en fus encore averticharitablement par un fort honnête mar- « chand de linge, (|ui voyant ma bourse assez bien garnie, que 1. j'avais ouverte pour lui payer quelques rabats, me dit : Mon- ■< sieur,tandisquevousave/.la main au gousset, vous feriez bien u de faire votre provisicm de linge, car je vous vois sou vent entrer Il dans cette porte (me montrant la porte de l'académie), ou Il j'ai bien vu entrer des étrangers aussi lestes que vous; mais Il je vous puis assurer, par la part (pie je prétends en paradis, I. que V n'en ai vu jamais aucun qui , au bout de quinze jours, Il en soit sorti mieux vêtu que notre premier père Adam sortit Il du paradis terrestre. Comme cette maison est un petit quartier Il de la Judée, et (pie les Juifs sont amoureux des nippes, ils Il joueront sur tout; et bien que vous ayez le visage d'un /e- II bricitant (il avait la fièvre ), ne croyez pas que ce peuple mo « sajque, qui ne pardonne pas à la pe;w, pardonne â la chemise. Il Après avoir gagné votre argent, ils vous dépouilleront comme Il au coin d'un bols , et vous gagneront votre habit : c'est pour- <i quoi je vous conseille d'acheter au moins uue paire de cale- II çons... J'étais trop amoureux de mon faible pour écouter un Il conseil si contn'ûre a ma passion dominante; et jour pour Il jour je nie trouvai, au bout du mois, au même elat que mou I. march.'UKl de linge ui'ax ait preiht... Un grand Juif, qui avait Il le nez long et le visage p.âle, me gagna mon argent; Moïse Il me gagna ma bague, et Simon le lépivux mon manteau. Pier- « roUn, qui faisait gloire de m'imiler, ràfla son baudrier contre • Abraham. Je laissai donc tout a ce peuple circoncis, jusqu'à « nu lièvre quarte, que je («rdis avec mon argent. Mais comme Il lui homme n'est jamais pauvre taut qu'il a des amis, ayant u -Molière pour estimateur, el toute la maison des Béjart pour Il amie, en dépit du dhable, de la fortune, et de tout ce peuple n hébraïque, je me vis plus riche et plus content que jamais; Il car ces généreuses persoinies ne se contcnlèrent pas de m'as- II sister comme ami , elles me voulurent traiter comme parent. Il lUanl commandes pour aller aux étals , ils me menèrent avec

Molière s'acquit lieaiicoup du réjiulaliun dans cette province, par les deux (ireniières pièces de sa fa<;oii «lu'il (il paraître, l' Èliiurdt el le J)cj)it atnnuri'ux ; ce ijui i-iigagea d'autant plus M. le princedeCtmli a riionorcr de sa bienveillance et de .ses bienfaits : ce prime lui c(mliata cioidiiile des plaisirs et des spectacles qu'il donnait à la province*, pendant (pi'il en tint les (itats ; et ayant i eniari|ué un |>eu de temps tontes les bonnes (jualités de Molière, son estime |>out lui alla si loin qu'il le voulut faire son secrétaire : mais Mo lii.'re aimait riniiepen(lan(e, itt il était si rempli du désir dt faire valoir le talent iju'il se connaisSi'iil, qu'il pria .M. Ii [irince de C'oiiti de le laisser ciintinuer la coinédii,-; el l.i place qu'il auiait remplie fut donnée à M. de Siiiuini. bes ambi le blâmèrent de n'avuiriHiintaciepleunemplui siavantagcux. Il ILh'. messieurs, leur dit-il, nu nous dépla^-ons Il jamais : je suis passable auteur, si j'en crois la voix publi- II que ; je puis ùlre un fort nuuvais secrétaire. Je di\ ertis le Il prince par les spectacles (pie je lui donne ; je le rebuterai Il par un travail sérieux et nul conduit, bt pen$);z-i oiis d'ail- II leurs, ajouta-t-il, qu'un misanllirope comnie moi, (iaprin cieux si vous voulez, soit propre auprès d'un grand ? Je Il n'ai pas les sentiments assez llexibles pour la doincslicilé : Il mais plus que tout cela, que deviendront ces pauvres gens Il que j'ai amenés si loiu.^ qui les conduirai" Ils ont compté Il sur moi ; et je me reprocherais de les abandonner. ■> Cependant j'ai su que la Ëéjart ( Madeleine ) lui aurait fait le plus de peine à quitter; et celle femme, qui avait tout pou-

" eux à Pézenas , où je ne saurais dire combien de grAc»s Jo ren çus ensuite de toute la maison. On dit (jue le meilleur frère Il est Jas, au bout d'un mois, de donner ;i manger a son frère; Il mais ceux-ci, plus généreux que tous les frères qu'on puisse n avoir, ne se lassèrent point Je me voir a leur table tout un lii- II ver ; et Je peux dire

Il Qu'cD cette douce rompignie,

" (.lue je repaiss.-iis d'harmonie,

I' Au milieu de sept uu liuit plnls ,

•• Exempt de soin et d'embarras,

Il Je passais doucement la vie.

Il Jamais plus gueux ne fut plus gras,

u i^t quoi qu'on chante et quoi qu'un dic

u l>e ces beaux mesaieurfl des états.

Il (jui tous les jours ont six ducats.

Il La musique et la comédie;

Il A cette table bieu garnie.

Il Parmi les plus friauds muscats.

Il C'est moi qui soufûais la nitie,

Il Et qui buvais plus d'iiypocras.

Il En effet , quoique je fusse chez eux , je pouvais bien dire Il que j'étais chez moi. Je ne vis jamais tant de bonté, tant de Il franchise ni tant d'honnêteté, que p.irmi ces gens-la, bien Il dignes de représenter réellement dans le monde les personna- II gesdes princes qu'ils représentent tous les jours sur le thé.-itre. Il Après donc avoir passé six bons mois dans cette cocagne, el Il avoir reçu de M. le prince de Conti, de CJuilleragues, et de Il plusieurs personnes Ae cette cour, (les présents considérables, 'I je commençai à regarder du côté des monts; mais comme il Il me fâchait fort de retourncM' en Piémont sans y amener en- 11 core un page de musique, et que je me Irouv.iis tout porté Il dans la province de France qui pnxluit les plus belles voix Il aussi bien que les plus beaux fruits , je résolus de faire encore Il une tentative; et pour cet effet, comme la comédie avall u assez d'appas pour s'accommoder à mon désir, je suivis encore Il Moliei-e a Narbonne. " ( Arentures de d'Jssnucij , I. 1, p. 309. ) On regrette que d'Assoucy ne soit pas entré dans de plus longs détails sur Molière et sur sa troupe; cependant ce passage est d'autant plus précieux , qu'il renferme les seuls documents authentiques qui nous soient parvenus sur celte époque de la v ie de Molière.

VIE DE MOLIÈRE

Toirsurson esprit, renipècha de suivreM. le prince de Conti. De son côté, Molière était ravi de se voir le chef d'une troupe; il se faisait un plaisir sensible de conduire sa petite république : il aimait à parler en public; il n'en perdait jamais l'occasion ; jusque-là que s'il mourait quelque domestique de son théâtre, ce lui était un sujet de haranguer pour le premier jour de comédie. Tout cela lui aurait manqué chez M. le prince de Conti '.

Après quatre ou Cinq années de succès dans la province, la troupe résolut de venir à Paris. Molière sentit qu'il avait assez de force pour y soutenir un théâtre comique, et qu'il avait assez façonné ses comédiens pour espérer d'y avoir un plus heureux succès que la première fois. Il s'assurait aussi .sur la protection de M. le prince de Conti.

Molière quitta donc le Languedoc ' avec sa troupe ; mais il s'arrêta à Grenoble, où il joua pendant tout le carnaval ; après quoi c*s comédiens vinrent à Rouen, afin qu'étant plus à portée de Paris, leur mérite s'y répandit plus aisément. Pendant ce séjour, qui dura tout l'été, Molière tit plusieurs voyages à Paris , pour se préparer une entrée chez Monsieur, qui lui ayant accordé sa protection , eut la bonté de le présenter au roi et à la reine mère.

Ces comédiens eurent l'honneur de représenter la pièce de NicomMc devant leurs majestés, au mois d'octobre 1658'. Leur début tut heureux, et les actrices surtout furent trouvées bonnes. Mais comme Molière sentait bien que sa troupe ne l'emporterait pas pour le sérieux sur celle de l'iiûtel de KourgoKue, après la pièce il s'avança sur le théâtre; et après avoir remercié Sa Majesté on des termes trèsmodestes de la bonté qu'elle avait eue d'excuser ses défauts et c*ux de sa troupe, qui n'avait paru qu'en tremblant devant une assend)lée si auguste, il ajouta « que l'envie qu'ils .. avaient d'avoir l'honneur de divertir le plus grand roi du

' Griniarest ouWie ici un fait qui a pu influer sur la détermination de Molière. Celle place lui fut offerte peu de temps après la mort du poète Sarrasin, que le prince lui proposait de remplacer; et on lit dans les Mémoires de Segrais, " que Sarrasin I. mourut à l'âge de quarante-trois ans, d'une fièvre chaude " causée par un mauvais traitement que lui tit M. le prince de « Conti. Ce prince lui donna un coup de pincette h la tempe : " le sujet de son mécontentement était que l'abbé de Cosnac, " depuis archevêque d'Aix, et Sarrasin, l'avaient fait condescen- *( dre à épouser la nièce du cardinal Mazarin , et abandonner « quarante mille écus de bénétice pour n'aNoir que vinj^t-cinq " mille écus de rente; de sorte que l'argent lui manquait sou- « vent ; et alors il était dans des chagrins contre ceux qui lui " avaient fait faire cette bassesse, comme il l'appelait, à cause " de la haine universelle qu'on avait dans ce temps-Wi contre le " cardinal de urazarin. >i ( Mimnins de Segrais, page 51. ) — I.e prince de Conti avait été généralissime des troupes de la Fronde. Le cardinal de Retz dit de ce prince que « c'était un " zéro qui ne multipliait que parce qu'il était prince du sang. '1 La méchanceté, ajoule-t-il, faisait en lui ce que la faiblesse ■■ faisait en M. le duc d'Orléans. Ce fut le cardinal de Retz qui '< plaça le poêle Sarrasin auprès de ce prince. » ( Mémoires du cardinal de Retz , liv. n , p. 207 , et liv. m , p. 60. )

" A son retour des états du Languedoc , au mois de déceralire 1657, il trouva à Avignon Pierre Mignard qui revenait d'Italie . ou il avait passé vingt-deux ans. A cette époque, Mignard faisait le portrait de la marquise de Gange, célèbre par sa beauté e( sa îin tragique. C'est donc à Avignon que commença entre Mignard et Molière une amilié qui dura toute leur vie. Mignard a laissé à la postérité le portrait de Molière ; et Molière, dans son poème du J'ai de Grâce, a rendu au talent de Mignard un iiommage qui mérita les éloges de Boileau. ( fie de Mii/iiard. in-l2, 1630, page 5,5.)

' Ce débul eut lieu le 2t octobre, sur un Ihéàtreque le roi avait f^il dresser dans la salle des gardes du vieux Louvre. ( /'ie de M'yldre, par la Grange. )

« monde leur avait feit oublier qoe Sa Majesté a>ait i> son " service d'excellents originaux , dont ils n'étaient que de ■> très-faibles copies; mais que puisqu'elle avait bien voulu « souffrir leur manière de campagne, il la suppliait très- « humblement d'avoir agréable qu'il lui donnât un de ces « petits divertissements qui lui avaient ac<]uis ([uelque ré- « putation , et dont il régalait les provinces ' ; » en quoi il comptait bien réussir, parce qu'il avait accoutumé sa troupe à jouer sur-le-champ de petites comédies à la manière den ifaliens. Il en avait deux entre autres que (ont le monde en Languedoc , jusqu'aux personnes les plus sérieuses , ne se lassaient point de voir leprésenter : c'étaient les Trois Docteurs riva tix , et le Ma lire d'école , qui étaient entièrement dans le goût italien.

Le roi parut satisfait du compliment de Molière, qui l'avait travaillé avec soin; et Sa Majesté voulut bien qu'il lui donnât la première de ces deux petites pièces, qui eut un succis favorable'. Le jeu de ces comédiens fut d'autant plus goiité, que depuis quelque temps on ne jouait plus que des pièces sérieuses à l'hôtel de Bourgogne ; le plaisir des petites comédies était perdu '.

Le divertissement que celte troupe venait de donner à Sa Majesté lui ayant plu , elle voulut iiu'elle s'établit ;i Paris : et pour faciliter cet établissement, le roi eut la bonté de donner le Petit-Bourbon^ à ces comédiens, pour jouer alternativement avec les Italiens. On sait qu'ils passèrent en

' Nous rétablissons ici le discours de Molière, tel qu'il se trouve dans la préface de la Grange, édition de 1682.

' Ce ne fut point les Trois Docteurs rii'aux , mais ie Docteur amoureux , que Molière représenta devant Louis XI V. « Comme le il y avait longtemps qu'on ne Jouait plus de petites comédies , « disent les éditeurs de 16.82 , l'invention en parut nouvelle ; et « celle qui fut représentée ce jour-là divertit autant qu'elle sur- « prit tout le monde. Molière faisait le docteur ; et la manière n dont il s'acquitta de ce personnage le mit dans une si grande Il estime, que Sa Majesté donnadcs ordres pour établir sa troupe « à Paris. » ( Préface de la Grange dans l'édition de 1082. ) On sait que Boileau regrettait fort qu'on eut perdu la pelitecomédie du Docteur amoureux, «parce que, disait-il, ilyatoi\[oursqueL- •1 que chose de saillant et d'instructif dans les moindres ouvrages <i de Molière. » {Voyez le Boléaua.) Outre ces deux farces, .Molière avait encore composé en pro\ince le Maître d'école , le Médecin volant, et la Jalousie de Barbouillé. Ces deux derniers canevas servirent depuis à Molière lorsqu'il composa le Mariage forcé, le Médecin malgré lui, et Ceorgc Dandin. Ils ont été retrouvés.

Il existe deux registres de la troupe de Molière , qui commencent le 6 avril IC63, et se terminent le 4 Janvier 1665. Ou y trouve le titre de différentes petites pièces dont il est possible que Molière soit l'auteur ;

Lk Docteur pédant.

L\ Jalousie de Gros-René.

GoBciBUS D\.\s le s\c, titre qui semble indiquer le canevas de la seconde scène des Fourberies de Seapin.

Le Facoteux : ou sait (|ue c'est le titre que Molière donnait lui-même au Médecin malgré lui.

6° Le 20 jîmvier 1634, Le ORAMn benêt de fils : ce canevas pourrait bien être le modèle du Thomas Diafoirus du Malade imaginaire.

6" Le 27 avril , Gros-Re.\é petitenfant.

7''Le20m;ii, La Casaque.

5 Depuis la mort tragique de Gros-Guillaume, Garguille et Turlupin, et la perle de Bruscambille, qui nioumt dans la même année.

4 Le théâtre du Petit-Bourbon avait été consiruit dans l'eroplacemiDt fju'occupe aujouiKi'hui la colonnade du Lomre. (Dtsf.)

1° Le 13 avril 1663 2" Le 15, 3' Le 17,

4° Le 20,

VIE DE MOLIERE

Iiii.ii .tu l'al.iis-Ituyiil, et qu'il» (uircnl le titre de co»u'cliciis de, Munsieur.

Molièif, ijui, cil liommc de bon sens, ee Jéfiait toujours d<t ses forces , l'iit peur alors i|u<; sc>s oiivrases n'eussent pas du inihlic de l'aris auUint il'applaudissiMuenls que dans les provinces. Il ap[ireliiuidait de Iroiner dans (e parterre des esprits qui ne fussent pas plus contents de lui qu'il ne l'était lui-nii^nie : et si sa troupe, dans les conuueuceuienls, ne l'av ail excité à profiter des heureuses tlisposilions qu'elle lui connaissait pour le lliéAlre comique , piul-6ti e ne se serait-il pas hasardé de livrer ses ouvrages au pulilir. « Je ne Coni- " prends pas, disait-il à ses camarades en Lanjîuedoc, coni- " nii^nt des personnes d'esprit |>rennent du plaisir à ce que " je leur donne; mais je sais bien qu'en leur place je n'y '■ Uouverais aucun goiit. — lihl ne craignez rien, lui ré- " pouilit un de ses amis; l'homme (pii veut rire se diverlit •' de tout, le (uuntisan comme le peuple. » I,es comédiens le rassuièK^nt il i'aris, comme daus la province; et ils commencèrent il représenter, dans celle grande ville, le 3 de novembre 1058. L'Élourdi , la première de ses pièces, iju'il fil paraître dans ce même mois, et le l)(j)H amoureux, qu'il doiiiia au mois de décembre suivant , furent reçues avec applaudi.ssement; et Molière enleva tout ;i fait l'eslime du [iiiblic en IO;'i!) parles Précieuses ridicules, ouvrage qui lit alors espérer de cet auteur les bonnes choses qu'il nous a données depuis. Cette pièœ fut représentée au simple la première fois; mais le jour suivant on fut obligé delà mettre au double, il cause de la foule incroyable qui y avait été le premier jour '.

Les Précieuses furent jouées pendant quatre mois de suite. M. Ménage, qui était à la première représentation de celte pièce, en jugea favorablemenl. " l'Ile fut jouée, dit-il, avec « un applaudissement général; et j'en fus si satisfait en mou <. particulier, que je vis dès lors l'effet qu'elle allait pron diiire. Monsieur, dis-je à M. Chapelain en sortant de la « cximédie, nous approuvions, vous et moi , toutes les sol- « lises qui viennent d'elle critiquées si finement, et avec « tant de bon sens; mais, croyez-moi, il nous faudra brûler « ce que nous av ons adoré , et adorer ce (pie nous avons •■ brillé. Cela arriva comme je l'avais prédit, et dès celle « première représentation l'on revint du galimatias et du " style forcé. »

Un jour (pic l'on représentait cette pièce, un vieillard s'écria du milieu du parterre : Coura/je, courage, Molière.' voilà la bonne comédie; ce qui fait bien connaître que le llii':\lre comi(|iie était alors bien négligé, et que l'on était fatigué de mauvais ouvrages avant Molière, comme nous l'avons été après l'avoir perdu.

Celle comédie eut cependant des critiques; on disait que c'était une charge un peu forte : mais Molière connaissait déji le point de vue du théâtre, qui demande de gros traits pour affecter le public, et ce principe lui a toujours réussi dans tous les caractères qu'il a voulu peindre.

Le 28 mars 1660, Molière domia pour la première fois le Cocu imaginaire, qui eut beaucoup de succès. Cependant les petits auteurs coini(iues de ce temps-là, alarmés de la réputation que Molière commençait à se former, faisaient leur possible pour décrier sa pièce. Quekpies personnes savantes et délicates répandaient aussi leur critique : le titie de cet ouvrage, disaient-ils, n'est pas noble; et puis-

' L'auteur veut dire sans doute que le prix des plares fut rtoii- Mè : il se trompe , elles furent liercées , ce qui n'empêcha pas ta pièce d'être .jouée quatre mois de suite. Il parait que Molière joua le r(JledeMascaritIe avec un nia.sque pendant les premières représentations. C'est ce que nous apprend le comédien Villers dans la f^cngcuncc dis marqvis. ( B. )

((n'il a pris pres'juc loule cette pièce clieï les étrangère, il pouvait choisir un sujet qui lui fit plus d'huniienr. Le (ommuii des gens ne lui tenait pas compte de cette pièce lomine dis /'réeicuses ridicules; les caractères de cvlle-là ne les tJiuchaient pas aussi vivement ((ue ceux de l'aulre. Cependant , nialgié l'env ie des trou|>es, des auteurs cl des persimnes imiuietes, le Cocu imaginaire passa avec ap- [ilaudissement dans le public. Ijii twn bourgeois de l'aris, V iv ant bien noblement, mai» djins le.s chagrins rpie riiuineiir et la beauté de sa femme lui avaient assez publiipieini'iit causés, s'imagina que .Molière l'avait pris pour l'original de son Cocu imaginaire. Ce Ixiurgeois crut devoir s'en offenser; il en niar(|ua son re.ssenlinieiil à un de ses amis. •1 Comment! lui dit-il, un petit ciinK-dien aura l'audace de " mettre impunément sur le thé'ilrc un himiinc de ma sorti' " (car le bourgeois s'imagine èlre beaucoup plus au-dessus " du comi'dien que le coiirlisan ne croit élre élevé au desn sus de lui)! Je m'en plaindrai, ajoula-t-il : en bonne pn- " lice, on doit réprimer l'insolence de ces gens-là; ce sont « les pestes d'une ville; ils observent tout, pour le tourner " en ridicule. " L'ami, qui était homme de bon sens, et bien informé, lui dit : •• Monsieur, si Molière a eu intention sur 11 vous en faisant le Cocu imaginaire, de quoi vous plai- •1 gnez-vous? il vous a pris du beau aMé ; et vous seriez bien n heureux d'en être quitte pour l'iniaginalion. » Le bourgeois, quoique peu satisfait de la réponse de son ami, ne laissa pas d'y faire quelque réflexion, et ne retourna plus au Cocu imaginaire.

Molière ne fut pas heureux dans la seconde pièce qu'il fit paraître à l'aris le 4 février 1061 : Don Garde de .Navarre, ouïe Prince jaloux, n'vul point de succès. Molière .sentit, comme le public, le faible de sa pièce : aussi ne la lit-il pas imprimer ; et un ue l'a ajouliie à ses ouvrages qu'après sa mort.

Ce peu de réussite releva ses ennemis ; ils espéraient qu'il tomberait de lui-même, et que, cimime presque tous les auteurs comiques, il serait bientiM épnisé : mais il n'en connut (]ue mieux le gortl du temps; il s'y acconinioda entièrement dans l'Écnlc des maris , qu'il donna le 24 juin 1661. Celte pièce, qui est une de st-s meilleures, confirma le public dans la bonne (qiinion qu'il avait conçue de cet excellent auteur. On ne douta plus (pie Molière ne fût entièrement mailre du Ihéâlre dans le genre qu'il avait choisi; ses envieux ne purent pourtant s'empiVIier de parler mal de son ouvrage. « Je r.-! vois pas, disait un auteur ronlem- 11 porain qui ne réussissait point, oii est le mérite de l'aie voir fait : ce sont les Adeljihes de Térence; il est aisé " de travailler en y mettant si peu du sien , et c'est se don- ■1 ner de la réputation à peu de frais. » On n'écoutait point les personnes qui ])ailaient de la sorte; el Molière eut lieu d'être salisfail àa public , i\n\ applaudit fort à sa pièce : c'est aussi une de celles que l'on verrait en(«rc représenter aujourd'hui avec le plus de plaisir, si elle était jouée avec autant de feu et de délicatesse qu'elle l'était du temps de l'auteur.

Les Fâcheux, qui parurent à la cour au mois d'aoïll 1 66 1 , et à l'aris le 4 du mois de novembre suivant, arhevèrent de donner à Mohère la supériorité sur tous ceux de son temps qui travaillaient pour le Ihéâlre comique. La diversité de caractères dont cette pièce est remplie, cl la nature que l'on y voyait peinte avec des traits si vifs, enlevaient tous les applaudissements du public. On avoua que Molière avait trouvé la belle comédie; il la rendait divertissante et utile. Cependant l'homme de cour, comme l'homme de ville, (jui croyait voir le ridicule de son caractère sur le Ihéàtre de Molière, attaq\iail l'auteur de tous C(>tés. II outre tout, di-

VIE DE MOLIERE

sait-on ; il est inégal dans ees peintures ; il dénoue mal. Toutes les dissertations maligne.s que l'on faisait sur ses pièces n'en empêchaient pourtant point le succès; et le public était toujours de son côté.

On lit dans la préface qui est à la tète des pièces de Molière , qu'elles n'avaient pas d'égales beautés , parc* , dit-on , qu'il était obligé d'assujettir son génie à des sujets qu'on lui prescrivait, et de travailler avec une très-giande précipitation. Mais je sais, par de très-bons mémoires, qu'on ne lui a jamais donné de sujets; il en avait un magasin d'ébaucbés par la quantité de petites farces qu'il avait hasardées dans les prov inces ; et la cour et la ville lui présentaient tous les jours des originaux de tant de façons, qu'il ne pouvait s'euipècher de travailler de lui-même sur ceux qui frappaient le plus : et quoiqu'il dise dans sa préface des Fckheux, qu'il ail fait cette pièce en quinze jours, j'ai de la peine à le croire; c'était l'homme du monde qui travaillait avec le plus de difliculté : et il s'est trouvé que des divertissements qu'un lui demandait étaient faits plus d'un an auparavant.

On voit dans les remarques de M. Ménage, « que dans « la comédie Ae& Fâcheux , qui est, dit-il, une des plus •' belles de celles de M. de Aloliére , le fâcheux chasseur qu'il « introduit sur la scène est M. de Soyecourt; que ce fut le « roi qui lui donna ce sujet en sortant de la première rcpré- « sentation de cette pièce , qui se donna chez M. Fouquet. n Sa Majesté voyant passer M. de Soyecourt, dit à Molière : « Voila un grand original que vous n'avez point encore co- .. pié. ■> Je n'ai pu savoir absolument si ce fait est v éiitable; mais j'ai été mieux informé (pie .M. Ménage de la manière dont cette belle scène du chasseur fut faite : Molière n'y a aucune part que pour la versification ; car ne connaissant point lâchasse, il s'excusa d'y travailler; de .sorte qu'une personne, que j'ai des raisons de ne pas nommer, la lui dicta tout entière dans un jardin; et M. de Molière l'ayant versifiée, en fit la plus belle scène de ses Fâcheux, et le roi prit beaucoup de plaisir à la voir représenter".

V École des femmes parut en 1C62, avec peu de succès; les gens de spectacle furent partagés ; les femmes outragées , h ce qu'elles croyaient, débauchaient autant de beaux esprits qu'elles le pouvaient pour juger de cette pièce comme elles en jugeaient. « Mais que trouvez-vous à redire d'esscn- •' liel à cette pièce? disait un connaisseur à un courtisan de « distinction. Ah, parbleu ! ce que j'y trouve à redire est plai- ■ saut , s'écria l'homme de cour : /ar/e n la crème , morbleu ! X tarte à /a ot hîc. Mais tarte à fecrcme n'est point un dé- « faut , répondit le bon esprit , pourdécrier une pièce connue . vous le faites. Tarte à la crème est exécrahk, répondit le « courtisan. Tarte à ta crcmc , bon Dieu ! avec du sens com- ■• mun peut-on soutenir une pièce où l'on a mis tarte à la " crème, ? >■ Cett.^' expression se répétait par éclio parmi tous les petits esprits de la cour et de la ville, qui ne se prêtent jamais à rien, et qui, incapables de sentir le bon d'un ouvrage, saisissent un trait faible pour attaquer un auteur beaucoup au-dessus de leur portée. Molii're , outré à son tour des mauvais jugements que l'on portait sur sa pièce , les ramassa, et en fit la Criliijue de l'École des femmes, qu'il donna en 11.03. Cette pièce fit plaisir au public : elle était du temps, et ingénieusement liavaillée^

" Comment ose-t-on écrire que Molière n'a eu aucune part à cette scène , parce qu'il ignorait les termes de la chasse? K'est-il pas plus naturel de penser, d'après quelques mémoires du temps, que, le lendemain de l'ordre donné par Louis XFV, Jloliere alla chez M. de Soyecourt , et que , dans une conversation trèsanimée sur la chasse, il trouvale sujet de la scène des Fâcheux.'

' Brosselte , dans ses notes sur la septième épitre de Boileau ,

V Impromptu ck Versai/les, quifutjotié (Wurla première fois devant le roi le 14 d'octobre 166,1, et à Paris le 4 de novembre de la même année, n'est qu'une conversation satirique entre les comédiens, dans laquelle Jlolière se donne carrière contre les courtisans dont les cjiractèrcs lui déplaisaient, contre les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, et contre ses ennemis.

Molière , né avec des moeurs droites ; Molière , dont les manières étaient simples et naturelles, souffrait impatiemment le courtisan empressé, llalteur, médisant, inquiet, incommode, faux ami. Il se déchaîne agiéablement dans son Impromptu contre ces messieurs-là, qui ne lui pardonnaient pas dans l'occasion. Il attaque leur mauvais goiH pour les ouvrages; il tache d'ôler tout crédit au jugement qu'ils faisaient des siens.

Mais il s'attache surtout à tourner en ridicule une pièce intitulée le Portrait du Peintre, que M. Boursault avait faite contre lui , et à faire voir l'ignorance des comédiens de l'hôtel de Bourgogne dans la déclamation, en les contrefaisant tous si naturellement, qu'on les reconnaissait dans son jeu, 11 épargna le seul Floridor". Il avait très-grande raison de charger sur leur mauvais goût. Ils ne savaient aucun principe de leur art; ils ignoraient même (ju'il y en eût. Tout leur jeu ne consistait que dans une prononciation ampoulée et emphatique, avec laquelle ils récitaient également tous leurs rôles; on n'v reconnaissait ni mouvements ni

donne les noms de quelques-uns des déti'acteurs de V École des femmes. C'est le duc de la Feuillade qui est designé ici par le titre iïhomme de cour, et qui ne pouvait soutenir une pièce ou l'on avait mis tarte à la crème. Ce mot était devenu proverlje. Les autres personnages désignés dans l'épitre de Boileau sont le commandeur de Souvré et le comte de Broussin, qui , pour faire sa cour au commandeur, sortit un jour au second acte de la comédie. L'auteur d'une fie de Molière , écrite en 1724 , dit que le duc de la Feuillade, outré de se voir traduit sur la scèue dans la Critique de l'École des femmes , « s'avisa d'une ^'en- <c geance indigne d'un honnête homme. Un jour qu'il vit passer ic Molière par un apparleuient où, il était, il l'aborda avec les « démonstrations d'un homme qui voulait lui faire caresse. Mo- •I lière s'étant incliné, il lui prit la tète, et en lui disaut; Tarte H à la crème, Molière, tarte à la crème , il lui frotta le visage « contre ses boulons , et lui mit le visage en sang. Le roi , qui " vit Molière le même jour, apprit la chose a>cc indignation, " et le marqua au duc , qui apprit h ses dépens combien JIoMère '< était dans les bonnes grâces de SaMajesté, Je tiens ce fait d'une n personne contemporaine qui m'a assuré l'avoir vu de ses pron près yeux. » ( fie de Molière, écrite en 1724. )

* Floridor entra dans la troupe du Marais en IGIO. Il avait beaucoup de noblesse dans l'air et dans les manières; il était fort aimé de la cour, et particulièrement du roi. De Visé a dit de lui : « Il parait véritablement ce qu'il représente dans toutes « les pièces qu'il joue; tous les auditeurs souhaiteraient de le « voir sans cesse, et sa démarche, sou air et ses actions, ont '( quelque chose de si naturel, qu'il n'est pas nécessaire qu'il (( parle pouratther l'admiration de tout le monde. » ( Critique de la tragédie de Sophouisbe. ) La nature avait encore accordé a cet excellent acteur une ligure noble , une taille bien prise , un son de voix qui, quoique mâle, avaitquelquechosedepênélrant et d'affectueux : il joignait à tous ces avantages beaucoup d'esprit, el, ce qui est encore plus estimable, une proliile et une conduile exemplaires. Josias de Soûlas Floridor êlail ne de parents nobles, el avait d'idiord servi en qualité d'enseigne. ( Les frères Parfait, tom. VIII, pag, 221.) Une anecdote raconléo par Boileau confirme tout ce qu'on vient de lire. Racine avait confié a Floridor le rôle de Néron dans Briluiniicus; mais cet acteur ét.ait tellemenlaimé du public, queloul le monde souffrait de lui voir représenter INéron et de lui > ouloir du mal , ce qui nuisit au succès de la pièce. Racine s'étant Hper(;u de ce singulier effet du mérite de Floridor, confia le rôle à un auîie I acteur , et k» pièce s'en trouva mieux. { Bolcana, page los j

VIK DK MOLIKRK.

pftssiftii';; ri reprnilanl les lîtNuirh.'^traii ' , It-s Mondor) ' , l'I.iicnl ;i|i|ilaii<lis, (Kir(ei|u'ils faisaii'iit piHniii'iiM'ini'nlrimll<T un MTs. M(ili(^r(% (|iii tunnaissail \'m lion par priiK i|iijs, t'Uiit iiiiliciié li'uii jeu si mal réj^lé, cl des applaiidisscnients i)iic le public ii4nnranl lui donnail. Or siirle qu'il s'appllipiail a inellro ses aclcurs dans le naturel j el avant lui, |Miur le comi<ine, et avant M. Baron , qu'il forma dans le sérieux , le jeu des roiuéiliens était pituyalile pour les personnes qui avaient le f;ortt délirât; et nous nous apereevoiis niallieureiisement que la plupart de ei'ux qui représentent aujourd'hui, destitués d'étude qui les soutieiuie dans la rnnnaissance des principes de leur art, connneneeul à perdre c*u\ qui: Molière avait él;dlisdans sa troupe '.

' Beaueh.'iteau était pentiltiomme. Iln'njHmaisrcinpliqiieJes seconds rôles Irajiiques et eoniiqiif's.Molieri', dans V Impromptu (îi: /'rrsititU-s, conirefit la deelainaliou (julrêe de cet acteur en récitant le» stances du Cid :

Pcrr^ Juïiqucs ttii ftnid du cœur

Ije (ils de Beaucl)àleaa fut cilèlire a huit ans. On rrcueillH ses poésies sous le litre de ^UH,se ttuiji:^attte du jt-Hiiv lu-auchùf'dit , 1057. I.e poêle Ma> nard orna ce recueil d'une préface. A <tnze ans, Beauchâleau présenta son ouvrage à l'Académie; à ipiatorzcans. il passa en ,\n;;leterre; il s'emt>arqua ensuite pour la Perse, et depuis on n'a i>as eu de ses nouvelles. (Les/rérc5 Piirffiit, lom. IX, pas. 411.)

' Vlmpnniiplii de f'cmttillcs fut Joué en tG63. II ne peut donc être ici (lurslion de Mondory, mort en IGM : c'est Monllleury qu'il faut lire. Molière critiqua le Jeu el la déclamation de ret acteur dans la scène première de V 2 m prompt» , critique que Monllleury ne pardoima pas , el dont son lils le vengea par une conu'die intitulée l'/mpyumptu df l'/iôtcl de Coudé , ou il cont relit a son tour Molière dans le ri ilc de César de la Mort de Pompée. Heureux s'il eut borné la sa vengeance! mais la haine l'aveugla au point ((u'il se lit l'interprète des plus infâmes catftmnies, et pré.senta à Louis XIV ime re(piétp dans laquelle 11 accusait Molière d'avoir épousé sa propre tille. Racine, trèsjeune encore , fut témoin de cette intrigue : " Montfleury , écrit- '1 il à M. le Vasseur, a fait une requête contre Molière, et l'a ti donnée au roi : II l'accuse d'avoir épousé la lille, et d'avoir " vécu autrefois avec la mère; mais Monflleury n'est point " écouté à la cour. ■• Molière ne daigna point répondre à cette attaque; et l'on doit peut-ilre le lil.imer de ce silence, puLsque ce n'est que dans noire siècle qu'il a trouvé un noble défenseur, M. Beffara , qui , les pièces du procès à la main , est venu porter la lumière dans ce dédale de ba.ssesse el de Kiclielé. M. Beffara a mérité la reconn.iissance de lous les lionnèles gens; car nonseulement il a honoré la mémoire de Molière en faisant briller In vérité , mais il a puni les calomniateurs eu effarant leurs calomnies.

Ici les dates sont précieuses, el l'on peut dire que leur rapprocliement est comme nu trait de lumière qui nous montre la er.\nde .ime de Louis XIV. La ni|Uéle dans laciuelle Jfontlleury .'iceusail Molière d'avoir épousé sa tille fut présentée à la lin de décembre 1663 ; et le 28 février Ififti, c"esf-,i<)ire deux mois après cette requête, le roi de France tenait sur les fonts de baptême, avec madanïe Henrirlted'Angleterre . le premier enfant de ^lolière, et lui donnail le nom de Louis. C'est ainsi que Louis XIV répondit toujours aux ennemis de M()lière. Toutes les calomnies ilonl on voulait accabler ce grand poule étaient aussitôt consolées par un bienfait.

i-v MonUleury, qui croyait se venger de Molière en se déshonorant, avait l'orgueil de se croire son rival. Son théâtre a été imprimé avec celui de son tils. auleur de la Femme jurp' et porlie , qui partagea un moment avec le Tortuffc la faveur du public. On dit que Montfieury se rompit ime veine en Jouant Oresle dans //«rfrom^^i/e; c'est une erreur : il mourut de la lièvre , il est vrai , peu de jours après avoir joué ce rôle. Montfleury étail gentilhomme, el il avait été page du duc de Guise. t.;hapu7.ea\i le cite comme un excellent comédien. ( Voyez Cliapuzeaii , liv. ni, pages 177 el I7S; les frères Parfait , tom. VII, pag. 129 el 130 . et les Mémoires de Louis Racine, pag. 38. )

^ Ceci est un Irait lancé contre Beaubourg, qui avait remplacé

La difléreiHC de jeu avait fait naître de la jalousie entre les deux troupe>. On allait a relie de l'iiole! de llourgogiie; les auteurs tragii|uei y |>ortaient presque lous leui» ouvrages : Molière en ctail lAché. De manière qu'ayant su qu'ils devaient représenti'r une piété niMvelledans deux mois, il se mil (^n létc d'en avoir luie prête [Hjur ce temps-la, aliu de figurer avcr l'ancienne lro\i|ie. Il 6e .sou\ int qu'un an aup.iravant un jeune lionmie lui avait ap)K>rté une pièce intitulée Thédjène et Cliariclcc, i\ma la vérité tu: valait ricu, mais qui lui avait fait voir que (X jeune lionune en travaillant |Hiuv ait devenir un excelh'.ut auteur, il ne le rehula (Hiiiil. mais il l'exhorta à se perfiH lionner dans la fioésie avant que de hasarder ses ouvrages au public, et il lui <lil de revenir le trouver dans six mois, l'endant ce teinps-la Molière lit le dessein des Frères ennemis ■; mais le jeune liouuiie n'av ait |)oiiil encore paru , et lorsque Molière en eut besoin , il ne savait ou le prendre; il dit à ses c«)nié<liens de le lui déterrera quelque prix que cefiit. Us le Irouvèrent. .Molière lui doima sou piojet, et le |>riade lui en ap|>orter un acte par semaine, s'il était possible. Le jeune auteur, ardeut el de lionne volonté, répondit à rempressemcut de Molière; mais celui-ci remarqua qu il avait pris presque tout son travail dans la ThiUiide de Ito. trou '. On lui lit entendre qu'il u'y avait |>oiut d'honneur à remplir son ouvrage de celui d'autrui; que la pie(e de llotruu étail asse^ réceute |K>nr être encore dans la mémoire des spectateurs ; el (ju'avec les heureuses dispositions qu'il avait, il fallait qu'il se fil honneur de son premier ouvrage, pour dis|>osi'r favorahlemenl le publicà en reccv oir de meilleurs. Mais comme le tenqis pressait, Molière l'aida à changer ce qu'il avait einprunté,el .î achever la pièci", qui lut prèle dans le lemp.s, cl qui lut d'autant plus ap|iiaudie que le public se prêta à la jeunesse, de M. Iiarine,qui fut animé par les applaudissements et par le présent que .Molière lui lit. Cepenilanl ils ne furent pas longtemps en bonne intelligence, s'il est vrai que ce soit celui-ci qui ait l'ait la critique de l'/lnf/rowinyMc, comme M. Racine le croyait; il estimait cet ouvrage iiimme un des meilleurs de l'auteur; mais Molière n'eut point «le part à cette critique; elle est de .M. de Subligny ^.

Le roi connaissant le mérite île Molière, el raltachemenl particulier qu'il avait pour divertir Sa Majesté, daigna l'honorer d'une pension de mille liv res. On voit dans ses ouvrages le reiuerciment qu'il en (il au roi. Ce bienfait rassura Molière dans son travail ; il crut après cela (pi'il fiouvait |ienscr favorablement de ses ouvrages, et il forma le dessein de travailler sur de plus grands caractères, et de suivie

Baron, et dont le jeu était outré. Ce p.Tssage est une nouvelle preuve que (irimaresl a travaillé d'après les Mémoires de Baron, alors retiré du Itiéàtre, mais qui y remonta en 1720.

■ On a oui dire souvent ,i M. le président Montesquieu , d'après une ancienne tradition de Bordeaux , cpie Molière , encore comédien de campagne, avait fait représenter dans cette ville une tragédie de sa façon, tpii avait pour titre la Thetiaidi' ; mais que le peu de succès qu'elle obtint le détourna du genre tragique. C'est sans doute le plan de celle pièce que Molière donna a Racine. (B.)

' Rotroun'apiùnt fait de rAe4afrfe.il est auteur d'.yii/iyonc, pièce à laquelle Rarine fit en effet quelques emprunts. La Grange-Chancel disait avoir entendu din- a des amis particuliers de Racine cpje presse par le peu de temps que lui avait donné Molière pour composer cette pièce , il y avait f;ut entrer, sans presque aucun changement, deux récits entiers tirés de VAnligone de Rolrou , Jouée en I63S. Ces morceaux disparu renl dans l'impression de la Thélinidc , Jouée en tC6t. Voilà a quoi il faut réduire tout ce que dit ici Grimaresl.

J Avocat , faisant des paro<Iies , des romans , el d'autres niaiseries ouliliées. Tl s'associait avec le père du président Hénault pour dénigrer Racine, et linit par devenir le panégyriste du grand poète dont il av ait été le Zoile. ( D. )

VIE DE MOLIÈRE

le gortl de Tiirence un peu plus qu'il n'avail fait : il se livra avec plus de feriiielé aux courtisans et aux savants, qui le recherchaient avec empressement : on croyait trouver un homme aussi (?^;ayé , aussi juste dans la conversation qu'il l'était dans ses pièces, et l'on avait la satisfaction di; trouver dans son commerce encore plus de solidité que dans ses ouvrages; et ce qu'il y avait de plus agréable pour ses amis, c'est qu'il était d'une droiture de cœui' inviolable, et d'une justesse d'esprit peH commune.

On ne pouvait souhaiter une situation plus heureuse que celle où il était à la cour et à Paris depuis quelques années. Cependant il avait cru que son bonheur serait plus vif et [ilus sensible s'il le parlageait avec une femme; il voulut remplir la passion que les charmes naissants de la fille de la Béjart ' avaient nourrie dan.s son cœur à mesure qu'elle avait crû. Cette jeune fille avait' tous les agréments qui peuvent engager uii homme, et tout l'esprit nécessaire pour le fixer. Molière avait passé, des amusements que l'on se fait avec un enfant, h l'amour le plus violent qu'une niai- Iresse puisse inspirer; mais il savait que la mère avait d'autres vues qu'il aurait de la peine à déranger. C'était une fenniic altière, el peu raisonnable lorsqu'on n'adhérait pas ci ses sentiments; elle aimait mieux être l'amie de Molière que sa belle-mère ; ainsi il aurait tout gâté de lui déclarer le dessein qu'il avait d'épouser sa fille. 11 prit le parti de le faire sans en rien dire à cette femme; mais comme elle l'observait de fort près, il ne put consommer son mariage pendant plus de neuf mois : c'eût été ri.squerun éclat qu'il voulait éviter sur toutes choses, d'autant plus que la Béjart, qui le soupçonnait de quelque dessein sur sa fille, le menaçait souvent en fenune furieuse et extravagante de ie perdre, lui, sa lille, et elle-même, si jamais il pensait à l'épouser ^. Cependant la jeune (ille ne s'accommo(îait point (le l'emportement de sa mère, qui la tourmentait continuellement, et qui lui faisait essuyer tous les désagréments qu'elle pouvait inventer; de sorte que cette jeune personne, plus lasse, peut-être, d'attendre le plaisir d'être femme, que de souffrir les duretés de sa mère, se délermiua un malin lie s'aller jeter dans l'appartement de Molière, fortement résolue de n'en point sorlir «pi'il ne l'eût reconnue pour .sa femme, ce qu'il fut contraint île faire. Mais cet éclaircissenient causa un vacarme terrible; la mère donna des marques <le fureur et de désespoir, comme si Molière avait é|iousé sa rivale, ou comme si sa fille fût tombée entre les mains d'un niallieureux. Néanmoins i! fallut bien s'apaiser; il n'y avait point de remède, et la raison fit entendre à la Héjarl que le plus grand bonheur qui pût arriver à sa fille était d'avoir é[iousé Molière , ipii perdit par ce mariage tout l'agrément que son mérite et sa fortune pouvaient lui pnv curer, s'il avait été assez philosophe pour se passer d'une femme '.

' Nous avonsdéja dit qu'Ainiande Béjart ( femme de l\Ioliérc ) iHail la su>ur et non la fille de Madeleine Béjart. (Voyez la Disseiiation sur PoqucUn de D/nlicre, par M. Beffara. )

' Lesemporteraents de Madeleine Béjarl sont vraisemblables ; mais le mariage de Molière ne fut point secret, et Madeleine Béjarl y assista en sa (pialile de su'ur, comme le prouve le cou- Iral rapporté dans la dissertation déjà citée.

i Celte femme qui inspira une si forle passion à Molière, et qui le rendit si malheureux, n'avail pas une beauté régulière; voici le portrait que Jlolière en a fait lui-même à une époque où elle lui avait dija imiim- liraucoup de chagrins : n Elle a les yeux « petits , mais elle lis a pleins de feu ; les plus brillants , les'plus " perçanUs du monde ; les plus louchants qu'on puisse voir. Elle " a la bouche grande , mais on y voit des grâces qu'on ne voit " point aux autres bouches. .Sa taille n'est pas grande, mais elle " est aisée et bien prise. Elle affecte une nonchalance dans sou

Celle-ci ne fui pasplulOt madame de Molière qu'elle crut être au rang d'une duchesse; et elle ne se fut pas donnée en spectacle à la comédie , que le courtisan désoccupé lui en conta. )1 est bien difficile à une comédienne, belle et soigneuse de sa personne, d'observer si bien sa conduite que l'on ne puisse l'attaquer. Qu'une comédienne rende à un grand seigneur les devoirs qui lui sont dus , il n'y a point de miséricorde, c'est son amant. Molière s'imaginaque toute la cour, toute la ville eu voulait à son épouse. Elle négligea de l'en désabuser ; au contraire , les soins extraordinaires qu'elle prenait de sa parure, à ce qu'il lui semblait, pour tout autre que pour lui, qui ne demandait point tant d'arrangement, ne firent qu'augmenter sa jalousie. Il avait beau représenter à sa femme la manière dont elle devait se conduire pour passer heureusement la vie ensemble, elle «c profitait point de ses leçons, qui lui paraissaient trop sévères pour une jeune personne, qui d'ailleurs n'avait rien à se reprocher. Ainsi Molière, après avoir essuyé beaucoup de froideurs et de dissensions domestiques , fit son possible pour se renfermer dans son travail et dans ses amis, sans se mettre en peine de la conduite de sa femme.

A cette époque il donna successivement la Princesse d'Élide, \e Mariage forcé, \e Festin de Pierre, qui lui attira une critique très-violente ', mais qui ne put nuire ni à sa réputation ni à ses succès.

Ce fut au mois d'août 1C65 que le roi jugea à propos de

n parler et dans son maintien , mais elle a gr;\ce à tout cela , et " ses manières ont je ne sais quel charme à s'insinuer dans les " coeurs. Enfin son esprit est du plus fin et du plus délicat; sa n conversation est charmante ; el si elle est capricieuse autant « que personne du monde , tout sied bien aux belles , on souffre " tout des belles. » [Bourtieois gcnti/homvie, acte III, scène i\.) Rlève de Molière, elle devint une excellente actrice : sa voix était si louchante, qu'on eût dit, suivant un contemporain, qu'elle avait véritablement dansle cu'urla pa.ssion qui n'était que dans sa bouche. Le même auteur trace ainsi son portrait et celui de la Grange: «Remarquez, dit-il, que la Molière et la Grange " font voir beaucoup de jugement dans leur récit, el que leur « jeu continue encore, lors même que leur rcile est fini. Ils ne " sont jamais inutiles sur le théâtre : ils jouent presque aussi « bien quand ils écoulent que quand ils parlent. Leurs regards « ne sont pas dissipés; leurs yeux ne parcourent pas les loges. '< Ils savent que leur salle est remplie, mais ils parlent et ils CI agissent comme s'ils ne voyaient que ceux qui ont part à leur «action; ils sont propres et magnifiques, sans rien faire pa- « raitre d'affecté. Ils ont soin de leur parure, et ils n'y pensent « plus dès qu'ils sont sur la scène. El si la Molière relouche parci fois à ses cheveux , si elle raccommode ses niruds el ses pierci reries, ces petites façons cachent une satire judicieuse et natu- « relie. Elle entre par là dans le ridicule des femmes qu'elle ce veut jouer; mais enfin, avec tous ces aviintages, elle ne plai- '< rail pa.s tant si sa voix était moins louchante; elle en est si perce suadée elle-même, que l'on voit bien qu'elle prend autant « de divers tons qu'elle a de rôles différents. » ( Entretipns r/alants, Paris, Ribou, ItiSI, tome II, page 91.) Grand val, le père, disait de madame Sloliére qu'elle jouait à merveille les n'iles que son mari avait faits pour elle, el ceux des femmes coquettes et satiriques ; et que sans être belle , elle était piquante , et capable d'inspirer une grande passion. ( Cizcrun Kival, page 15, et Ies/7"èrfs Parfait. )

^ Celte critique portait le titre ^''Observations sur le Festin de Pierre , par le sieur de Rochemont. On y voit que Molière est vraiment dicabolique, que diabolique est son cerveau, el que c'est un diable incarné. L'auteur termine en menaçant du déluge, de la peste et de la famine, si la sagesse de Louis M V ne met un frein à l'impiété de Molière. Enfin on sent partout que cette brochure a été inspirée par la crainte du Tartuffe, déjà célèbre et déjà persécuté, quoique non représenté. Clio.se remarquable ! ce libelle est imprimé avec permission du lieutenant civil; ce qui prouve que le sieur de Rochemont élail appuyé par des personnes puissantes.

VIK DE MOLifcRE.

lixcr la Iroupp do Mt)li<TC (mil il fail à son s(^rvice, on lui iliinnaiil iiiu^ piMisicm de sept mille livres '. Klle pril alors le lilre (le (rouiie du rot, (pi'elle a toujours coiiservf^ depuis, el elle l'Iail de toute» le» lïles qui se l'aisaient partout où était Sa Majesté '.

Molière, de son côté, n'éparRnait ni soins ni veilles pour soutenir et augmenter la réputation qu'il s'était acquise , el pour réjiondre aux bontés que le roi avait pour lui. Il con- Kullait ses amis, il examinait avec attention (oipi'il travaillai! ; on sait même que lorsfpi'il voulait «pic fpiehpie s<éne prit le peuple des spectateurs comme les autres, il la lisait à sa servante, pour voir si elle en serait touchée *. Ccpcn-

■ La pension était cie 7,noo fr. pour la troupe, et de !,(kk) fr. pour Molière. L'épo(|ue ou elle fut donnée est digne de remarque. Le Festin lie Pierre venait d'exciter les plus étranges réclamations. Le lihellisle Kochiniont avait appelé la colère du roi sur cet ouvrage ; intéressant la religion dans cette querelle , il léclamait les plus terrildes punitions contre l'auteur, qu'il traitait d'im pie. Louis XIV répondit eu comblant Molière de ses bienfaits.

' Quoique comédien , Slolière faisait toujours auprès du roi son service de valet d<! cliambre. Celle double fonction fut cause de plusieurs aventures (|ue nous allons rapporter, l'n Jour s'élant présenté pour faire le lit du roi, un autre valet de chambre, qui de\ ail le faire avec lui, se retira brusquement, en disant ipril n'avait point de service à partager avec uu comédien. Bellocq, homme d'esprit , et qui faisait de jolis vers, s'approcha dans le moment, et dit ; n IMonsieur de Molière, ■< voulez-vous bien que j'aie l'honneur de faire le lit du roi avec « vous? )• Louis XIV, instruit de l'affront qu'on avait voulu faire à Molière, en parut fort mécontent. {Moliérann , page 38.) Voici une anecdote du même genre, que le père de madame Campan tenait d'un xieux médecin ordinaire de Louis XIV ; u Ce médecin se nommait Lafosse : c'était un homme d'honneur, ■I et incapable d'inventer cette histoire. Il disait donc que Louis <i XIV ayant su que les officiers de sa chambre témoignaient K par des dédains offensants combien ils étaient blessés de (i manger ii la table du contrôleur de la bouche avec Molière, Il valet de chambre du roi, parce qu'il jouait la comédie, cet '■ homme célèbre s'abstenait de manger il cette table. Louis Xrv 'I voulant faire cesser des outrages qui ne devaient pas s'adresser « il l'un des plus grands génies de son siècle, dit un matin à <i Molière , à l'heure de son petit lever : On dit que vous faites Il maigre chère ici, Molière, elque les ofliciers de ma cliambre « ne vous trouv eut pas fait pour manger avec eux. Vous avez Il peut-être faim, moi-mémeje m'éveille avec un très bon appétit ; « metlez-vous à cette table , et qu'on me serve mon en cas de <i H uil. (Tous les servicesde prévoyance s'appelaient des en cas.) ■1 Alors le roi coupant sa volaille, et ayant ordonné à Jlolière ■1 de s'asseoir, lui sert une aile, en prend en même temps une ■1 pour lui, et ordonne que l'on introduise les entrées fami- II lières, qui se composaient des personnes les plus marquantes 11 el les plus favorisées de la cour. Vous me voyez , leur dit le 11 roi, occupé à faire manger MoUère, que mes v alets de chambre .1 ne trouvent pas assez bonne compagnie pour eux. De ce 11 moment, Molière n'eut plus besoin de se présenter à celte n lid)le de serv ice, ton le la cour s'empressa de lui faire des in- 11 vitalions. » {Mémoires de madame Campan , t. III, p. 8.) La réflexion de l'éditeur de ces Mémoires , M. Barrière , mérite également de trouver place ici. n Celte anecdote, dit-il, esl 11 peut-être une de celles qui honorent le plus le caractère el 11 la vie do Louis XIV. On esl louché de voir ce roi superbe 11 accueillant , dans le comédien Molière, l'immortel auteur Il du .W/snwCiro/jieldu T«rtH//'t'. Voilà par quel trait un prince .1 quia de la grandeur, sait venger le génie de la sottise , et le 11 récompenser de ses travaux. »

3 Elle se nommait Laforêl. Boileau lui a donné une espèce d'inimortalilé dans le passage suivant : « On dit que Malherbe Il consultait sur ses vers jusqu'à l'oreille de sa servante; et je 1. me souviens que !*Iolière m'a montré aussi plusieurs fuis une Il vieille servante qu'il avail chez lui , el à qui lisait , di.iail-il , 11 quelquefois ses comédies; et il m'assurait que lorsque des 11 endroits de plaisanterie ne l'av aient point froppic, il les corri-

danl il ne saisissait pas toujours le piiMic d'almrd ; il li'prouvadans sou,lrarc ; à peine ful-il représenté sept fois. La prose déroula les spectateurs', n Comment ! disait M le n dnc de.... Molière est-il fou, et nous prend-il pour des lie- Il nets, de nous faire essuyer cinq actes de prose? A-t-oii ja- <i mais vu plus d'extravagance? Le moyen d'être diverli |iar Il de la prose ! » Mais Molière fut bien vengé de ce public injuste et ignorant quelques années après; il donna son Afnrc pour la seconde fois le 9 septembre 1CC8. On y courut en loule,et il fut joué presque toule l'année : tant il est vraiipie le piililic goiile rarement les bonnes choses quand il est déjiaysé ! Cinq actes de prose l'avaient révolté la première fois , mais la lecture et la réllexion l'avaient ramené , et il alla voir avec empressement une pièce qu'il avait d'abord méprisée. Quoique la troupe de Molière fût suivie , elle ne laissa pas de languir pendant quelque temps par le retour de Scaramouche '. Ce comédien , après avoir gagné une somiiiu assez considérable pour se faire dix ou douze mille livres de rente , (|u'il avait placées à Florence , lieu de sa naissance , lit dessein d'aller s'y établir. Il commença par y envoyer sa femme et .ses enfants; et quelque temps après, il demanda au roi la permission de se retirer en son pays. Sa Majesté voulut bien la lui accorder; mais elle lui dit en même temps qu'il ne fallait pas espérer de retour. Scaramouclie, qui ne comptait pas de revenir, ne fit aucune attention h ce que le roi lui avait dit : il avait de quoi se passer du théâtre. Il part ; mais il trouva chez lui une femme et des enfants rebelles,

11 geait , parce qu'il avait plusieurs fois éprouvé sur son théâtre Il que ces endroits n'y réus.ïissaient point. " (Boileau, Rcflexinns critiques, pag. IS2, tom. III desOKuvres, édition de Lefevre. ) Il Un Jour Molière, pour éprouver le godl de celte servante, II lui lut quelques scènes d'une pièce de jîrécourt. Laforêl ne pril Il point le change, et après avoir ouï quelques mots , elle sou- « tint que sou maître n'avait point fait cet ouvrage. » ( Biio.ss. )

' Cette anecdote esl douteuse. Il parait, d'après le registre delà Comédie française , que V.lvare ne fut pas représenté avant le 9 septembre ICiîS. Il eut alors neuf représentations, et onze deux mois après. Ces premières représentations, Il est vrai , furent presque désertes; mais Boileau s'y montrait fort assidu , el soutenait que la pièce était excellente. Racine, irrilé contre Molière (il le croyait auteur d'une satire contre Andromaque , dont l'auteur véritable était Subligny ) , dit un jour à Boileau : it Je vous vis dernièrement à V Avare , et vous riiez tout seul sur Il lethéAlre.— Je vous estime trop, répondit Boileau, pourcroire 11 que vous n'y ayez pas ri , du moins intérieurement. « ( Voyei XeBoléana, page loi.)

2 C'est entre le mois de mars et d'octobre 1670 que le public déserta le théâtre de Molière pour suivre Scaramouchc. I,a longue idisence de cet acteur, qui resta en Italie depuis ieu7 jusqu'au commencement de 1670 , explique l'empressement du public. Le Bourijeois gentilhomme et la tragédie de Tite et Bérénice de Corneille , jouée le 28 novembre 1070 , et dans laquelle Baron lit sa rentrée, ramenèrent la foule au thê;'itre Molière. Scaramouchc était un NapoUtain appelé Tiberio Fiorelli. Il excellait dans la pantomime; et le trait suivant rapporté par Cheratdi, peut donner une idée de son merveilleux talent : ■< Dans une scène de Cotombine avocat pour cl contre , Il Scarmnouclie , après avoir arrangé tout ce qu'il y a dans sa i< chambre, prend sa guitare, s'assied dans un fauteuil, et Il joue en alleudanl l'arrivée de son maitre. Pasciriel v ient tout Il doucement derrière lui, etbal la mesure par-dessus ses épaules. Il C'est ici quecelincomparable acteur, modèledesplusilluslres II comédiens de son siècle, qui avaient appris de lui l'or! si Il diflicde de remuer les passions el desavoir les bien peindre II sur leur visage, c'est ici , dis-je, quil fitisait pâmer de rire Il pendant un gros quart d'heure dans une scène d epouvanlu

II ou il ne proférait pas un seul mol » Cet exemple suflil

pour appuyer ce que dit Mezzelin de l'élude que Molieif avait faite du jeii de ce grand acteur. « La nature, dit-il, avait doue « Scaramouchc d'un talent merveilleux', qui était de figurer 1. par les postures de son corps el par les grimaces de son v isage

VIE DE MOLIERE

ir

qui le reçurent non-seulement comme un ('tranger, mais encore qui le maltraitèrent. Il fut battu plusieurs fois par sa l'enime , aidée de ses enfants , qui ne voulaient point partager avec lui la jouissance du bien qu'il avait gagne; et ce mauvais traitement alla si loin , qu'il ne put y résister, de manière qu'il lit solliciter fortement son retour en France, pour se délivrer de la triste situation oii il était en Italie. Le roi eut la bonté de lui permettre de revenir. Paris l'avait trouvé fort à redire , et son retour réjouit toute la ville. On alla avec empressement à la comédie italienne pendant plus de six mois, pour revoir Scaïamouclie : la tioupe de Molière fut négligée pendant tout ce temps-là; elle ne gagnait rien, et les comédiens étaient prêts à se révolter contie leur chef. Us n'avaient point encore Baron pour rappeler le piiliUc, et l'on ne parlait point de son retour. Enliii ces comédiens injustes murmuraient hautement contre Molière , et lui reprochaient qu'il laissait languir leur théâtre. « Pourquoi , « lui disaient-ils , ne faites-vous pas des ouvrages qui nous Il soutiennent .' Faut-il que ces farceurs d'Italiens nous enci lèvent tout Paris.' « En un mot, la troupe était un peu dérangée , et chacun des actem-s méditait de prendre son parti. Molière était lui-même embarrassé comment il les

I amènerait ; et à la fin , fatigué des discours de ses comédiens , il dit à la Duparc et à la Béjart , qui le tourmentaient le plus , qu'il ne savait qu'un moyen pour l'emporter sur Scaramouche, et de gagner de l'argent : que c'était d'aller bien loin pour quehiue temps , pour s'en revenir couuuc ce comédien ; mais il ajouta qu'il n'était ni en son pouvoir, id dans ses desseins , d'employer ce moyen , qui était trop long ; mais (lu'elles étaient les maîtresses de s'en servh-. Après s'être ainsi moqué d'elles, il leur dit sérieusement que Scaramouche ne serait pas toujours couru avec ce même empressement ' ; qu'on se lassait des bonnes choses comme des mauvaises , et qu'ils auraient leur tour, ce ([ui arriva aussi par la première pièce que donna Molière.

ic tout ce qu'il voulait ; et cela d'une manière si originale , que I. le célèbre Molière, après l'avoir étudié longtemps, avoua " ingénument qu'il lui devait toute la beauté de son action. « ( l'ie de Scaramoiielte : par Mezzelin , page 188. ) Voici un autre passage tiré du Ménagiuna : « Scaramouche , y est-il dit , était 1. le plus parfait pantomime que nous ayons vu de nos jours. •> Molière, original français, n'ajamais perdu une représentation

II de cet original italien. » ( Ménagianu , tome II , page 404. ) Enfin nous citerons encore ces paroles de Palaprat : « Qui Il nous racontera les merveilles de l'inimitable Dominico; les <i charmes de la nature Jouant elle-même à visage découvert .1 sous les traits de Scaramouche? » (Préface des OEuvres de Palaprat, page 40. ) Les études de Molière sur le jeu de Scaramouche lui ont été reprochées par ses ennemis, qui ne pouvant nier la perfection de son talent , faisaient tous leurs efforts pour lui enoter le mérite. «Voulez-vous, disait l'un d'eu.v, 'I tout de bon jouer Molière, il faut dépeindre un homme qui « iùt dans son habillement quelque chose d'Arlequin , de Sea- K ramouche, du docteur, et de Trivelin; que Scaramouche lui 1. vienne redemander sa démarche , sa barbe , et ses grimaces ; " et que les autres viennent en même temps demander ce qu'il « prend d'eux dans son jeu et dans ses habits. Dans une autre « scène on pourrait faire venir tous les auteurs et tous les f vieux bouquins où il a pris ce qu'il y a de plus beau dans ses Il pièces. On pourrait aussi faire paraître tous les gens de qua- II lité qui lui ont donné des Mémoires, et tous ceux qu'il a Il copiés. » ( Voyez Zclinde , comédie , scène vni , page 90 , un volume in-l2, imprimé en 1603.)

' Voici ce que raconte un auteur contemporain de l'estime que Molière faisait des acteurs italiens, des soupers où ils se trouv aient réqnis, et des conversations favorites de ces aimables et joyeux convives. « MoUère , dit-il , ce grand comédien , et Il mille fois encore plus grand auteur, vivait d'une étroite fami- II liante avec les Italiens, parce qu'ils étaient bons acteurs et Il fort honnêtes gens : il y en avait toujours deux ou trois des

Ce n'est pas là le seul désagrément que Molière ait eu avec ses comédiens ; l'avidité du gain étoulïait bien souvent leur reconnaissance , et ils le harcelaient toujours poui- demander des grâces au roi. Les mousquetaiies , les gardes du corps , les gendarmes , et les chevau-légers , entraient à la comédie sans payer, et le partene en était toujours rempli ; de sorte que les comédiens pressèrent Molière d'obtenir de Sa Alajesté un or«lre pour qu'aucune personne de sa maison n'entrât à la comédie sans payer. Le roi le lui accorda. Mais ces messieurs ne trouvèrent pas bon que les comédiens leur fissent imposer une loi si dure, et ils prirent pour un affront qu'ils eussent eu la hardiesse de le demander : les plus mutins s'ameutèrent, et ils résolurent de forcer l'entrée. Ils furent en troupe à la comédie. Us attaquent brusquement les gens qui gardaient les porter. Le portier se défendit pendant queli[ue temps : mais enfin étant obligé de céder au nombre, il leur jeta son cpéc, se persuadant qu'étant désarme, ils ne le tueraient pas. Le pauvre homme se trompa ; ces furieux , outrés de la résistasco qu'il avait faite , le iiercèrent de cent coups d'épée; et chacun d'eux, en entrant, lui donnait le sien. Ils cherchaient toute la troupe pour lui faire éprouver le même traitement qu'aux gens qui avaient voulu soutenir la porte. Mais Béjart, qui était habillé en vieillard pour la pièce qu'on allait jouer, se présenta sur le théâtre. Il Eh ! messieurs, leur dit -il , épargnez du moins un pauvre " vieillard de soixante-quinze ans, qui n'a plus <pic quel- « ques jours à vivTe. » Le compliment de ce jeune comédien , qui avait profité de son habillement pour parler à ces mutins, cahna leur fureur. Molière leur parla aussi très-vivement sur l'ordre du roi; de sorte que rélléchissant sur la faute qu'ils venaient de faire, ils se retirèrent. Le bruit et les cris avaient causé mie alarme terrible dans la troupe ; les femmes croyaient être mortes : chacun cherchait à se sauver, surtout Hubert ' et sa femme, qui avaient fait un trou

Il meilleurs à nos soupers. Molière en était souvent aussi , mais Il non pas aussi souvent que nous le souhaitions , et madenioi- II selle Mohère encore moins souvent que lui; mais nous avions Il toujours fort régulièrement plusieurs virtuosi , et ces virUtosi Il étaient les gens de Paris les plus initiés dans les anciens mys- II tères de la comédie française, les plus savants dans ses au- II nales, et qui avaient fouillé le plus avant dans les archives Il de l'hôtel de Bourgogne et du Marais. Ils nous entretenaient Il des vieux comiques de Turhipin, Gauthier-Garguille, Gor- II gibus, Crivello, Spinetle, du docteur, du capilan lodelet, n Gros-René, Crispin. Ce dernier florissait plus que Jamais ; c'é- •I tait le nom de théâtre ordinaire sous lequel le fameux Pois- II son brillait tant à l'hôtel de Bourgogne. Quoique Mohère eut Il en lui un redoutable rival , il était trop au-dessus de la basse 11 jalousie pour n'entendre pas volontiers les louanges qu'on lui Il donnait; et il me semble fort, sans oser pourtant l'assurer Il après quarante ans, d'avoir oui dire à Slolière, en parlant 11 avec Dominico ( c'est le célèbre Arlequin , père de mademoi- II selle de la Thorillière, célèbre elle-même sous le nom de 11 Colomhine ) , de Poisson, qu'il aurait donné foule chose au Il monde pour avoir le naturel de ce grand comédien. C'est dans 11 ces soupers que j'appris une espèce de suite chronologique 11 decomiques,jusqu'auxSganarelles, quiootétéle personnage 11 favori de Molière, quand il ne s'est pas Jeté dans les grands 11 rôles à manteau , et dans le noble et haut comique de VÉcole Il des femmes, des Femmes sintiintes, du Tarhiffe , de 1'./- II iwe , du Misanthrope , etc. » Ce passage est précieux , mais que de regrets il fait naître , lorsqu'on songe h toutes les choses que l'auteur ne fait qu'indiquer ! 11 était temps encore d'écrire la vie de Molière, et le simple récit d'un de ses soupers ferait aujourd'hui plus d'honneur à cet écrivain que ne lui en a fait le Cancert ridh-ule , le Ballet exinmnguiit, le Secret révélé, la Pi-iide du temps, et toutes ses poésies diverses. {Voyez la Préface de Palaprat à la tète de ses OEuvres , page 30. )

'Cet acteur fort comique élait l'original de plusieurs rôles qu'il repréicntail dans les pièces de Molière : et comme il était

VIE DE MOLIRRE.

iliiii^ li: iiiiii il» Palals-Hi>val. I.c mai i voulut passer le prcniici ; mais parce (|iie le troii n'i'^Uiil pas assez, ouvert, il ne passa ipie la \Hk et les (épaules; jamais le reste ne put suivre. On avait heaii le' tirer île ileilaiis le l'alais-Hoyal , rien n"avanf;<iit ; et il eriait Kiiiinie un lorieni' par le mal iproii lui faisait, et dans la peur iiii'il avait que quelque (jendainie ne lui iloiiiiAt un coup dViu^e ilans le derri(''re. ]Mais le tumulte s'i'lant apaisé, il en fut quitte [lOiir la peur, il fou agrandit le trou |iour le retirer de la torture ou il él^iit.

Quand tout ce vacjunie lut passé , la troupe tint conseil , pour prendre une résolulii)U dans une occasion si périlleuse. Vous ne m'avez point donné de repos, dit Molière à l'assemblée, que je n'aie importuné le roi pour avoir l'ordre qui nous a mis à deux doigts de notre perte; il est question présentement de voir ce que nous avons à faire, lliiliert vwilait ipi'on laissAI toujours entrer la maison du roi , tant il appréhendait une seconde rumeur. IMiisieurs autres, qui ne craignaient pas moins que lui, furent de même avis. Mais Molière, qui était ferme dans ses résolutions, leur dit que puisque le roi avait daigné leur acxoriler cet ordre, il fallait en pousser l'eNécution jusipi'au bout, si Sa .Majesté le jugeait à propos : et je pars dans ce moment, leur dit-il , pour l'en informer. Ce dessein ne plut nullement à Hubert, qui tremblait encore.

Quand le roi fut instruit de ce dé.sordre. Sa Majesté ordonna aux commandants des corps qui l'avaient fait, de les faire mettre sous les armes le lendemain, pour connaître et faire punir les plus coupables, et pour leur réitérer ses défenses d'entrer à la comédie sans payer. Molière , qui aimait fort la harangue, fut en faire une à la tète des gendarmes, et leur dit que ce n'était point pour eux ni pour les auties personnes ipii composaient la maison du roi , qu'il avait demandé à Sa Majesté un ordre pour les empêcher d'entrer h la comédie; que la troupe serait toujours ravie de les recevoir quand ils v oiubaient les honorer de leur présence : mais qu'il \ avait un nombre infini de malheureux qui tous les jours abusant de leur nom et de la bandoulière de messieurs les gardes du corps, venaient remplir le parterre, et rtler injustement à la troupe le gain qu'elle devait faire; qu'il ne croyait pas que des gentilshommes qui avaient l'honneur de servir le roi , dussent favoriser ces misérables contre les comédiens de Sa Majesté ; que d'entrer à la comédie sans payer n'était point une prérogative que des personnes de leur calaclère dussent si fort ambitionner , jusqu'à répandre du sang pour se la conserver; qu'il fallait laisser ce petit avantage aux auteurs, et aux personnes qui n'ayant pas le moyen de dépenser quinze sous, ne voyaient le spectacle que par charité, s'il m'est permis, dit-il, de parler de la sorte. Ce discours lit tout l'cITet que Molière s'était pi omis, et depuis ce temps-là la maison «lu roi n'est point entrée à la comwlic sans [layer.

En 167(1, on joua une pièce intitulée DonQuixote (je n'ai pu savoir de quel auteiu' ) ' : on l'avait prise dans le temps

entré dans le sens de ce fameux auteur, par qui il avait été instruit, il y réussissait parfaitement. Jamais acteur n'a porté si loin les rôles d'homme en femme. Celui de Bélise, dans les Femmes sav(t/ilcs , madame Jourdain dans le Bourgeois ijetililhnmme, et madame Jobin dans la Dn-inercsse , lui ont attiré l'applauilissement de tout Paris. II s'est fait aussi admirer dans le rôle du vicomte de VInconnu , ainsi que dans ceux des médecins et des marquis ridicules. Les rùles de femmes que Hubert Jouait furent donnés a Beauval. {?>ote de M. Grundval le Itère. — Frères l'iirfiiit, tome XII, page 473.)

' Cette pièce aucienui', mais raccommodée par Madeleine Bé- Jart, ainsi qu'on le voit dans une note du registi-ede lafirange, datée du :!ii janvier iliCO, portait le titre de Duu Çnixole , ou les Encliiintemnils de Merlin, (^uérin de Bouscal a donné deux

que don Quixote installe Sanclio Pançj dans son gouverne ment. Molière faisait Sancbo; et comme il devait paraître sur le théâtre monté sur un Ane , il se mit dati.s la tnulisse pour être prêt à entrer dans le moment que la Rc^ne le demanderait. Mais l'àne, qui ne savait point le rôle par weur, n'observa point ce moment ; et dès qu'il fut dans la cnulisse, il voulut entrer, quelques efforts que .Molière employât pour qu'il n'en fit rien. Il lirait le li(»u de toute sa force; l'âne n'obéissait point, et voulait absolument paraître. .Molière appelait .■ /toron , /.ri/rirêl, à moi .' ce maudit âne veut entrer! Laforèt était une servante qui faisait alors tout son domestique, quoiqu'il eiit près de trente mille livres de rente. Cette fèimne était dans la coulisse opposée, d'où elle ne pouvait passer par-dessus le théâtre pour arrêter l'âne ; et elle riait de tout son cour de voir son maître renversé sur le derrière de cet animal, tant il mettait de force à tirer son lic<iu pour le retenir. Enfin , destitué de tout secours , et désespérant de pouvoir vaincre l'opiniâtreté de sim âne, il prit le parti de se retenir aux ailes du théâtre, et de laisser glisser l'animal entre ses jambes pour aller faire telle scène qu'il jugerait à propos. Quand on fait réflexion au caractère «l'esprit de Molière, à la giavité de sa conduite et de sa conversation, il est risiblc que ce philosophe fût ex|)Osé à de pareilles aventures, et prit sur lui les personnages lesplusconiiques. Il est vrai qu'il s'en est lassé plus d'une fois; et si ce n'avait été l'attachement inviolable qu'il avait pour sa troupe et pimr les plaisirs du roi, il aurait tout quitté |K)ur vivre dans une mollesse philosophique dont son domestique, .son travail et sa troupe , rempêcliaient de jouir. Il y avait d'autant plus d'inclination , qu'il étaitdevenu très-valétudinaire, et il était réduit à ne vivre que de lait. Cne toux qu'il avait négligée lui avait causé une lluxion sur la jioilrine, avec un crachement de sang, dont il était resté incommodé ; de sorte qu'il fiit obligé de se mettre au lait pour se raccommoder, et pour être en état de continuer son travail. U observa ce régime presque le reste de ses jours; de manière qu'il n'avait plus de satisfaction que par l'estime dont le roi l'honorait; et du côté de ses amis, il en avait de choisis, à qui il ouvrait souvent son cœur.

L'amitié qu'ils avaient formée dès le collège, Chapelle el lui , dura jusipi'au dernier moment. Cependant celui-là n'était pas un ami consolant pour Molière, il était tnq) dissipé; il aimait véritablement, mais il n'était point capable de rendre de ces devoirs empressés qui réveillent l'amitié. U avait pourtant un appartement chez Molière, à Aute^iil ',oii il allait fort souvent ; mais c'était plus pour se réjouir que pour entrer ilans le sérieux. C'était im de ces génies supérieurs et réjouissants que l'on annonçait six mois avant que de le pouvoir donner pendant un repas. Mais pour être trop à tout le monde, il n'éUiit point assez à un véritable ami. De sorte que Molière s'en fit deux plus solides dans la personne

comédies en cinq actes sous ce litre. U est probable que Madeleine Bêjart avait retouclié une de ces deux pièces.

' Autcuil élait alors le rendez-vous de tous les amis de Molière, au nombre desquels il faut compter Boileau, la Fontaine, Guilleragues, Puyraorin , et l'abbé le Tayer, iils unique de la Motlie le N'ayer. Brossclle nous apprend que ce dernier avait un attachement singulier pour Jlolière, dont il était le partisan et l'admirateur. Un jour qu'il se trouvait avec Boileau à .\uteuil , la conversation s'engagea sur le travers des hommes : Molière soutint que tous hs hommes sont fnus , et que chucun néanmoins croit être sage tout seul. Cette idée fut approfondie et disculée, de manière qu'elle foufnit à Boileau le sujet de sa quatrième satire. On croit même que Sloliere conçut le dessein de la mettre au théâtre. Un autre jour, Puymorin , frère de Boileau , raconta qu'ayant osé critiquer le poème de la Pueclle eu présence rie Chapelain, celui-ci lui avait ré'

VIE DE MOLIÈRE

de MM. Roiiault et Mignard ', -qui le dédommageaient de Ions les cliagiins qu'il avait d'ailleurs. C'était à ces deiix niessieuis qu'il se livrait sans réserve. « Ne me plaignez- .. vous pas , leur disait-il un jour , d'être d'une profession et " dans une situation si opposées aux sentiments et à l'Iiuu meurque j'ai présentement.' J'aime la vie tranquille, et Il la mieiuie est agitée par une infinité de détails communs et " turbulents , sur lesquels je n'avais pas compté dans les <i commencements, et auxquels il faut absolument que •c je me donne to\it entier , malgré moi. .\vec toutes les (irén cautions dont un homme peut être capable, je n'ai pas laissé " de tomber dans le désordre où tous ceux qui se marient « sans réflexion ont accoutumé de tomber. — Olil oh! dit .. M. Rohault. — Oui , mon cher monsieur Rohault , je suis " le plus malheui eux de tous les honmies , ajouta Molière , <i et je n'ai que ce f[ue je mérite. Je n'ai pas pensé que j'c- " tais trop austère pomune société domestique. J'ai cru ([ue " ma femme devait assujettir ses manières à sa vertu et à .1 mes intentions; et je sens bien que dans la situation où .. elle est,elleeùtencoreétéplusmalheureusequejenelesHis, >i si eJle l'avait fait. Elle a de l'enjouement, de l'esprit; elle " est sensible au plaisir de le faire valoir; tout cela m'om- .■ brage malgré moi. J'y trouve à redire, je m'en plains. .. Cette fenmie , cent fois plus raisonnable que je ne le suis , « veut jouir agréablement de la vie, elle va son chemin; et " assurée par son innocence, elle dédaigne de s'assujettir " aux précautions que je lui demande. Je prends cette né- « gligence pour du mépris ; je voudrais des marques d'amitié

pondu : <■ C'est bien à vous d'en juger, vous qui ne savez " pas lire, » et qu'il lui avait répliqué : " Je ne sais que trop lire <i depuis que vous faites imprimer. » Boileau et Racine trouvèrent celte réplique fort piquante , et voulurent en faire une épigramme qu'ils tournèrent ainsi :

Froid , sec et dur auteur, digne objet de satire , De ne flavoir pas lire oses-tu me blâmer? ' Hélas ! pour mes péchés , je n'ai que trop su lire , Depuis que tu fais imprimer.

Racine soutint qu'il valait mieux écrire: Démon peu de lecture^ pour éviler que le second hémistiche du second vers ne rimât avec le premier et le troisième. Molière soutint au contraire (|U'il fallait conserver de ne savoir pas lire: « Cette façon , .1 dit-il , est plus naturelle , et il faut sacrilier toute régularité H à la justesse de l'expression. C'est l'art même qui doit nous Il apprendre h nous affranchir des règles de l'art. >■ Boileau fut si frappé de la justesse de celte décision , qu'U la mit en vers dans le quatrième chant de YArt poétique :

Quelquefois dans sa course un esprit vigoureux. Trop resserré par l'art , sort des régies prescrites , Kt de l'art même apprend à franchir les limites.

■On lit dans les Mémoires de Racine le fils , qu'un soir à souper chez Molière, la Fontaine fut accablé des railleries de ses meilleurs amis , au nombre desquels se trouvait Racine. Ils ne l'appelaient tous que le bon homme, à cause de sa simplicité. La r'ontaine essuya leurs railleries avec tant de douceur, que Molière , qui en eut enfin pitié , dit tout bas à son voisin : •< Ils ontbeau se trémousser, ils n'effaceront pas le bon homme. » Nous avons réuni ces trois anecdotes pour donner une idée de la société de Molière , et de ces entretiens pleins de charme auxquels Racine , Boileau , la Fontaine, etc. durent souvent leurs plus heureuses inspirations. ( Voyez Mémoires sur lu vie de Racine, page 68; fie de Molière, écrite en 1724; Commentaires de Brossette sur la quatrième Satire de Boileau, tome V, page 30 , et tome IV, page 44. )

' Rohault, célèbre physicien , auteur de plusieurs ouvrages (lue les savants consultent encore. On croit qu'il servit de modèle au philosophe du Bourgeois gentilhomme : il mourut en 1675. Quant à Mignard , l'auteur se trompe sur l'époque de l'amitié qui s'établit entre ce grand peintre et Molière. H y avait plus de treize ans que cette amitié existait. Molière fit la connaissance de Mignard à Avignon , en i657.

" pour croire que l'on en a pour moi , et que l'on eût plus « de justesse dans sa conduite pour que j'eusse l'esprit trann quille. Mais ma femme , toujours égale et libre dans la « sienne, qui serait exemidede tout .soupçon pour toutau- <i Ire homme moins inquiet que je ne le suis, me laisji; iiu- !■ pitoyablement dans mes peines; et occupée seulement du '1 désir de plaùe en général, comme toutes les femmes, sans « avoir de dessein particulier, elle rit de ma faiblesse. En- « core si je pouvais jouir de mes amis aussi souvent que « je le souhaiterais pour m'étourdir sur mes chagrins et sur 'i mou inquiétude; mais vos occupations indispensables et « les miennes m'ùtent cette satisfaction. >. M. Rohault étala à Molière toutes les maximes d'une saine philosophie, pour lui faire entendre qu'U avait tort de s'abandonner à ses déplaisirs. « Eh ! lui répondit Molière, je ne saurais être phi- « losophe avec une femme aussi aimable que la mienne; ■' et peut-être qu'en ma place vous passeï iez encore de plus ■1 mauvais quarts d'heure. «

Chapelle n'entrait pas si intimement ilans les plaintes de Molière; il était contrariant avec lui, et il s'occupait beaucoup plus de l'esprit et de l'enjouement que du cceur et des affaires domestiques, quoique ce fût m» très-honnête homme. Il aimait tellement le plaisir, qu'il s'en était fait une habitude. Mais Molière ne pouvait plus lui répondre de ce cotélà, à cause de son incommodité; ainsi quand Chapelle voulait se réjouir à Auteuil, il y menait des convives pour lui tenir tête ; et il n'y avait persoime qui ne se fît un plaisir de le suivre. Connaître Molière était un mérite que l'on cherchait à se doimer avec empressement : d'ailleurs M. Chapelle soutenait sa table avec honneur. Il fit un jour partie avec .MJI. de J.... ', de N.... , et de L.... , pour aller se réjouir à Auteuil avec leur ami. « Kous venons souper avec vous, « dirent-ils à Molière. — J'en aurais, dit-il, plus de plaisir " si je pouvais vous tenir compagnie; mais ma santé ne me " le permettant pas, je laisse à M. Chapelle le .soin de vous « régaler du mieux qu'U pouna. » Us aimaient trop Molière pour le contraindre; mais Us lui demandèrent du moins Baron. « Messieurs, leur répondit Molière, je vous vois n en humeur de vous divertir toute la nuit; le moyen que n cet enfant puisse tenir! il en serait incommodé ; je vous « prie de le laisser. — Oh parbleu ! dit M. de L..., la fêle ne « serait pas bonne sans lui , et vous nous le donnerez. >■ Il fallut l'abandonner; et Molière prit son lait devant eux, et s'alla coucher.

Les convives se mirent à table : les commencements du repas furent froids ; c'est l'ordinaire entre gens qui savent ménager le plaisir ; etces messieurs excellaient dans cette étude : mais le vin eut bientiit réveillé Chapelle, et le tourna du cflté de la mauvaise humeur. « Parbleu! dit-il, je suis un « grand fou de >enir m'enivrer ici tous les jours pour faire (1 honneur à Molière; je suis bien las de ce train-là; et ce <i qui me fâche, c'est qu'il croit que j'y suis obligé. » L;' troupe, presque toute ivre, approuva les plaintes (le Chapelle. On continue de boue, et Insensiblement on changea de discours. A force de raisonner sur les choses qui font ordinairement la matière de semblables repas entre gens de cette espèce, on tomba sur la morale vers les trois heures du matin. « Que notre vie est peu de chose! dit Chapelle: « qu'eUe est remplie de traverses! Nous sommes à l'affût « pendant trente ou quarante années pour jouir d'un nio- '< ment de plaisir, que nous ne trouvons jamais! Notre jen- « ncsse est harcelée par de maudits parents qui veulent que « nous nous mettions un fatras de fariboles dans la tête. Je " me soucie morbleu bien, ajouta-t-il, que la leite tourne,

' Les convives que Grimarest n'ose nommer étaient Jonsac, Nantouillel, Lulli, Despréaux, et quelques autres.

. ou 11! «ileil ; que ce fou de Pcscartes ail raison , ou cet ex- ■ Iraxa^ant J'ArisloIc. J'avais pourtant un cnragi? de prérep- .. Ii'iu- <pii nie rrliatlail loiijmirs res fadaises-ià, el qui me c. faisait sans cesse ri'toiiilier sur son Épinire; encore passe .. pour ce pliilosoplie-là , c'était celui qui avait le plus de « raison. Nous ne sommes pas débarrassés de ces luus-lii , ■■ qu'on nous étourdit les oreilles d'un étalilissenient. Toutes •■ ces femmes, dit-il encore en haussant la voix, sont des ■■ animaux qui sont ennemis jurés de notre repos. Oui , mor- .. bitu ! chagrins, injustices, malheur de tous t»>!és dans ■1 celte vie ! — Tu as , parbleu , raison , mon cher ami , ré- •■ ponditj.... en l'embrassant; sans ce plaisir-ci, queferions- •> nous? La vie est un pauvre partage; quittons-la, de peur « que l'on ue sépare d'aussi bons amis que nous le sommes; ■I allons nous noyer de compagnie; la rivière est à no'.re " portée. — Cela est vrai, dit M... .;nous ne pouvons jamais « mieux prendre notre temps pour mourir bons amis et " dans la joie; et nuire mort lèra du bruit. « Ainsi ce glorieux dessein lut approuvé tout d'une voix. Ces ivrognes se lèvent , cl vont gaiement à la rivière. Baron courut avertir du monde , cl éveiller Molière , qui fut eft'rayé de cet extiavagant projet , parce qu'il connaissait le vin de ses amis. IVndant qu'U se levait, les convives avaient gagné la rivière, et s'étaient déjà saisis d'un petit bateau jwur prendre le large , afin de se noyer en plus grande eau. Des domestiques et des gens du lieu furent promplemeni à ccsdéiiauchés.qui étaient déjà dans l'eau , et les repêchèrent. Indignés du secours qu'on venait de leur donner, ils mirent l'épée à la main, counirenl sur leurs ennemis, les poursuivirent juscpie dans Auleuil, el les voulaient tuer. Ces pauvres gens se sauvent la plupart clic/. Molière, qui voyant ce vacamic, dit à ces furieux : « Qu'est-ce doue, messiem's, rpie ces co- « quins-là vous ont fait? — Conuiient, morbleu, dit J...., n qui était le plus opiniâtre à se noyer, ces malheureux " nous empêcheront de nous noyer ? Écoule, mon cher Mo- " lière, tu as de l'esprit, vois si nous avons tort : fatigués des >< peines de ce monde , nous avons fait dessein de passer en « l'autre pour être mieux ; la rivière nous a paru le plus c. court chemin pour nous y rendre ; ces marauds nous l'ont •• bouché. Pouvons-nous faire moins que de les en punh- ? — t. Comment! vous ave?, raison, répondit Molière. Sortez « d'ici, coquins, que je ne vous assomme, dit-il à ces pau- <i vrcs gens , paraissant en colère. Je vous trouve bien hardis « de vous opposer à de si belles actions ! » Us se reliièrent , marqués de quelques coups d'épée.

■> Comment! messieurs, poursuit Molière, que vousai-je il fait, pour former un si beau projet sans m'en faire part? " Quoi 1 vous voulez vous noyer sans moi ? Je vous croyais Il plus de mes amis. — 11 a , parbleu , raison , dit Chapelle ; " voilà une injustice que nous lui faisions. Viens doue le " noyer avec nous. — Oh! doucement, répondit Molière; « ce n'est point icijjne affaire à entreprendre mal à pro- « pos : c'est la dernière action de noire vie , il n'en faut pas " manquer le mérite. On serait assez malin pour lui donner « un mauvais jour si nous nous noyions à l'heure qu'il est; « ou dirait à coup sur que nous l'aurions fait la nuit , comme « des désespérés, ou comme des gens ivres. Saisissons le « nionient qui nous fasse le plus d'honneur, et qui réiionde n à notre conduite. Demain, sur les huit à neuf heures du Cl malin, bien à jeuu et devant tout le monde, nous irons c< nous jeter, la tète devant, dans la rivière. — J'approuve <i fort ses raisons, dit X..., et il n'y a pas le petit mot à dire. — ■1 Morbleu , j'enrage , ditL....; .Molière a toujours cent fois ■1 plus desprit (jue nous. Voilà ipii est fait , reineltons la n partie à demain, et allons nous coucher, car je m'endors. » Sans la présence d'esprit de .Molière , il serait infailliblc-

VIK DE MOLIKRE.

nient arrivai du malheur, tant ces messieurs élaiint ivres, et animé-s contre ceux qui les avaient empêchés de .se nojer. .Mais rien ne le désolait plus ipied'aNoir alTairi' à de pareilles gens, et c'était cela qui bien souvent le dégoiltait de Chapelle, cepejidant leur ancienne amitié prenait toujours li- dessus '. On sait ipie les trois premiers actes de la coméijie du Tartuffe de Molière furent représentés à Versailles dès le mois de mai de l'année IC04, et qu'au mois de septembre de la même année ces trois actes furent joués pour la seconde fois à Villcrs-Coterets, avec applaudissenu-nt. I.a pièce entière parut la première et la secomle fois au naincy, au mois de novembre suivant, et en 1065; mais Paris ne l'avait point encore vue en Ififi". Molière .sentait la diiriiullé de la faire passer dans le public. Il le prévint par des lectures; mais il n'en lisait que jusqu'au quatrième acte • : de sorte (|ue tout le monde élail fort embarrassé comment il tirerait Orgon de dessous la table. Quand il crut avoir sutlisammenl préparé les esprits, le 5 d'août 1CC7, il fait afficher le Tartuffe. Mais il n'eut pas élé représenté une fois, que les gens austères se révoltèrent contre cette pièce. On représenta au roi qu'il était de conséquence cpie le ridicule de l'hypocrisie ne parût point sur le théâtre. Molière , disait-on , n'était pas préposé pour reprendre les personnes qui se couvrent du manteau de la dévotion , pour enfreindre les lois les plus saintes, eli^our troubler la tranquillité domestique des familles. Enlin ceux qui faisaient ces représentations au roi donnèrent de bonnes raisons , puisque Sa Majesté jugea à propos de défendre le Tartuffe '. Cet ordre fut un coup de

' Voltaire a voulu jeter quelques doutes sur ce fait. Il est facile cependant de l'appuyer d'un témoignage irrécusable, puisque Racine le lils , qui le rapporte dans ses Mémoires , d'après Grimaresl, ajoute que Boileau « racontait souvent celle 11 folie de sa jeunesse , et que ce souper, quoique peu croyable . (1 est très-véritable. » ( Voyez OEuvres de Jeun Racine , édition de Lefèvre , 1. 1 , p. 67 ; voyez aussi l'excellente KoUcc de Saint- Marc a la tète des Œuvres de Chapelle. )

^ On trouve dans un ouvrage contemporain une anecdote fort piquante sur une lecture de Tarluf/c faite chez la céliJire Ninon de Lenclos. " le me rappelle, dit l'auteur, une particu- '1 larilé que je tiens de Molière lui-roème, qui nous la raconta Cl peu de jours avant la première représentation du Tarttiffr. Cl On parlait du pouvoir de l'imitation. Nous lui demandâmes ce pourquoi le même ridicule qui nous échappe souvent dans « l'original nous frappe a coup sur dans la copie : il nous ré- 11 pondit que c'est parce que nous le voyons alors par les yeux ■i de l'imitateur, qui sont meilleurs que les noires; car, ajouta- ■1 t-il , le talent de l'apercevoir par soi-même n'est pas donné a 11 loul le monde. Là-dessus il nous cita Léonlium (Ninon), .. comme la perso-.ine qu'il connaissait sur qui le ridicule fais.iil .1 une plus prompte impression ; cl il nous apprit qu'ayant ele 11 la veille lui lire son Tartuffe (selon sa coutume de la con- 11 sulter sur tout ce qu'il faisait ), elle le paya en même mouDaic 1. par le récil d'une aventure qui lui était arrivée avec un 11 scOléral à peu près de cette espèce, dont elle lui fil le porc. Irait avec des couleurs si vives et si naturelles, que si s.v 11 pièce n'eut pas été faite, nous disait-il, il ne l'aurait jaro.ii* ■1 entreprise , tant il se serait cru incapable de rien mettre sur « le théâtre d'aussi parfait que le Tartuffe de Léonlium ( ISicc non ). Vous savez si MoUèrc était un bon juge en ces sortes de Cl matières. Puisque Léonlium (Nhion) est frappée plus que 11 personne du ridicule , il ue faut pas s'étonner qu'elle le rende 11 si bien. » ( Dialogue sur la musique des anciens, par l'abbé Chàteauneuf, un vol. in-12, 1725.)

3 On a lu dans vingt écrits, et entre autres dans ceux de Voltaire, que Jlolière recevant la défense au moment même ou on allait commencer la seconde représentation, dit aux nombreux spectateurs qu'elle avait attirés : ce Messieurs, ., nous allions vous donner le Tartuffe, mais monsieur le Cl premier président ne veut pas qu'on le Joue. >> Le fait n'est ni vrai ni vraisemblable. Molière , quel que fût son dépit , res-

VIE DE MOLIÈRE

loiidic pour les foiiiiUtieiis et pour l'aulcur. Ceux-là attciiilaient avec justice uu gain considérable de cette pièce, et Molièie croyait donner par cet ouvrage une dernière main à sa léputation. Il avait marqué le caractèie de l'iiypocrisie de traits si vifs et si délicats, qu'il s'était imaginé que, bien loin qu'on dût attaquer sa pièce, on lui saurait gré d'avoir donné de l'Iiorrenr pom- un vice si odieux. Il le dit lui-même dans sa préface à la tête de cette pièce : mais il se trompa, et il devait savoir par sa propre expérience ([ue le public n'est pas docile. Cependant Molière rendit compte au roi des lionnes intentions qu'il avait eues en travaillant h cette pièce. Ue sorte que Sa Majesté ayant vu par elle-même qu'il n'y avait rien dont les personnes de piété et de probité pussent se scandaliser, et qu'au contraire on y condiatlait un vice qu'elle a toujours eu soin elle-même de détruiie par d'autres voies, elle permit apparemment à Molière de remettre sa pièce sur le tliéitre.

Tous les connaisseurs en jugeaient favorablement; et je rapporterai ici une remarque de M. Ménage, pour justifier ce que j'avance. « Je lisais hier le Tartuffe, de Molière. Je ■< lui en avais autrefois entendu lire trois actes chez Jt. de « Montmort ', où se trouvèrent aussi M. Chapelain , M. l'abbé " de Marolles, et quelques autres personnes. Je dis à M..., " lorsqu'il empêclia qu'on ne le jouit, quec'était une pièce « dont la morale était excellente, et qu'il n'y avait rien qui '1 ne pût être utile au public. >■

Molière laissa passer (pielque temps avant que de hasarder une seconde fois la représentation du Tartuffe ; et l'on donna pendant ce temps-là Scaramoiiche ermite , qui passa dans le public sans que personne s'en plaignit. Louis XIV ayant vu cette pièce, dit, en parlant au prince de Coudé " : •> Je vou-

poclnit trop les bienséances et la vérité, il se respectait trop lui-même, pour se permettre publiquement un quolibet si offensant et si calomnieux. Le premier président de Lamoipnon , l'ami de Racine et de Boileau , l'Ariste du Lutrin , ne pouvait en aucune manière être comparé à Tarluffe. Il était d'une piété sincère, que nul ne révoquait en doute; mais si l'on refuse de croire il ses vertus, on ajoulera foi aux faits et aux dates. La troupe de Molière ne jouait que trois fois par semaine, le mercredi , le vendredi et le dimanche. Le Tartufje fut représenté pour la première fois le vendredi 5. La défense arriva le lendemain 6, et c'est le dimanche 7 que devait se donner la seconde représentation. Il est donc faux que la défense ait été notiliée aux comédiens à l'instant où ils se disposaient à entrer en scène. L'annonce de Molière ne put se faire non plus le lendemain , puisqu'il dater du jour de ladéfense le théâtre fut ferme pendant cinquante jours; interruption qui ne fut point commandée par l'autorité, et i|ui eut pour cause le départ subit de la Grange et de la ThorilUère. (A.)

' Ce Montmort n'était point le fameux parasite, mais Habert, seigneur de Montmort, conseiller au parlement, et membre de l'Académie française, qui donna une édition des OEnvres de Gassendi, avec une préface latine très-bien écrite. Ce magistrat était lié avec Chapelain , et avec les hommes les plus célèbres de son temps : il mourut en 1079.

' Nous rétablissons ici cette anecdote telle qu'elle se trouve dans le Ménagiana, tom. IV, pag. 174. Le grand Condé avait pour Molière une amitié toute particulière : souvent il renvo> ait chercher pour s'entretenir avec lui. Un jour il lui dit, en présence de personnes qui me l'ont rapporté : « Molière, je vous <c fais venir peut-être trop souvent , je crains de vous distraire « de votre travail ; ainsi je ne vous enverrai plus chercher, mais « je vous prie, i\ toutes vos Iieures ^ides, de me venir trouver; « faites-vous annoncer par un valet de chambre, je quitterai « tout pour être avec vous. » Lorsque Molière venait , le prince congédiait ceux qui étaient avec lui, et il élait souvent des trois et quatre heures avec Molière. On a entendu ce grand prince, pn sortant de ces conversations, dire publiquement : « Je nem'enn nuiejamaisavecMolière;c'est unhommequifournitdetout, ! u son érudition et son jugement ne s'épuisent jamais. >> (Gui-

« drais bien savoir pourquoi les gens ([ui se scandalisent si " fort de la comédie de Molière, ue disent pas un mot de celle « de Scaraniouche. — C'est, répondit le piince, que la co- " médiedeScaramouchejoue le ciel et la religion, doutées « messieurs ne se soucientguère, tandis que celle de Molière " les joue eux-mêmes ; et c'est ce qu'ils ne peuvent souffrir. ..

Molière ne laissait point languir le public sans nouveauté ; toujours heureux dans le choix de ses caractères, il avait travaillé sur celui du Misanthrope , il le donna au public; mais il sentit, dès la première représentation, que le peuple do Paris voulait plus rire qu'admirer, et que pour vingt personnes qui sont susceptibles de sentir des traits délicats et élevés , il y en a cent qui les rebutent ftuite de les connaître. Il ne fut pas plus tôt rentré dans son cabinet qu'il travailla au Médecin malgrélui, pour s,onleaif\f Misanthrope , dont la seconde représentation fut encore plus faible que la première, ce qui l'obligea de se dépêcher de fabriquer son Faf/otier'; en quoi il n'eut pas beaucoup de peine, puisque c'était une de ces petites pièces, ou approchant, que sa troupe avait représentées sur-le-champ dans les commencements ; il n'avait qu'à transcrire. La troisième représentation du 3[isantlirope fut encore moins heureuse que les précédentes. On n'aimait point tout ce sérieux qui est répandu dans celle pièce. D'ailleurs le marquis était la copie de plusieurs originaux de conséquence, qui décriaient l'ouvrage de toute leur force. «Je n'ai pu pourtant faire mieux, et sûrement je ne n ferai pas mieux, » disait Molière à tout le monde.

M. de Visé crut se faire un mérite auprès de Molière de défendre le Misant/irope ; il lit une longue lettre qu'il donna à Ribou pour mettre à la tête de cette pièce. Molière , qui eu fut irrité, envoya chercher son libraire, le gronda de ce qu'il avait imprimé cette rapsodie sans sa participation , et lui défendit de vendre aucun exemplaire de sa pièce, où elle fiil ; et il brùla tout ce qui en restait; mais après sa mort, on l'a

M\IiEST, Jicpnnae à ta critique de ta Fie de A/, de Molière. ) On trouve dans les Anecdotes litti'riiires qu'un abbé ayant cru faire sa cour au grand Condé en lui présentant une épilaphe de Molière : « Ah ! lui dit ce prince, que celui dont tu me pré- '( sentes l'épitaphe n'est-il en état de faire ta tienne! » (Tome II , page 48.)

■ Ce faitest singulier, piquant : il plail à notre malice, en nous offrant une preu\'e signalée de la vanilé et de l'inconséquence des jugements publics; il tend même à rehausser la gloire de Molière, en nous le montrant supérieur à son siècle : enfin, il peut servir, au besoin, à consoler la vanité de quelque auteur dont l'ouvrage n'aura pas été accueilli au gré de ses espérances. Mais le dirai-je ici? le fait est faux, entièrement faux. Je sais que j'attaque ici une centaine de recueils d'anecdotes , et autant d'ouvrages de critique littéraire. Je n'ai qu'une arme, mais elle est sure : c'est le registre même de la comédie, tenu jour par jour avec une exaclilude qui ne fait grâce d'aucun détail. Le Misnnllirope fut joué dans les mois de juin et de juillet , c'està-dire dans la saison la plus défavorable aux spectacles, et il eut vingt-une représentations consécutives dont il lit seul tous les frais , aucune petite pièce , ni ancienne , ni nouvelle , n'ayant été donnée à la suite. De ces représentai ions, dont le nointire suflisait alors pour constater un plein succès, quatre des dernières seulement n'atteignirent pas tout à fait ;i la somme qui était considérée comme bonne et satisfaisante recette. Loin que le Misanthrope ait été soutenu par le Médecin mali)rê tui , cette dernière pièce , jouée six jours après qu'on eut cessé de jouer la première, le fut onze fois de suite avec d'autres ouvrages ; après quoi les deux pièces furent données ensemble, et ne le furent (pie cinq fois. Ainsi croule de tous cotés la petite fable bàlie sur la destinée du Misantlirope à sa naissance. ( A. ) — Un passage des Mémoires de Dangeau appuie les observations précédentes sur le succès qu'obtint le iM/sureWiro/jc, puisqu'on y litque<c cette ■. pièce fit grand bruit , eut un grand succès à Paris avant d'être «jouée à la cour. » ( Mémoires de Dangeau, 10 mai I09u.)

VŒ DK MOLIKKE.

ii'iilipiiméc '. M. de Visé, tpii aiiiiail forlà voir la Minière, M'nt siiuiior rlu'Z ollc lomi^inc jour. MiilicTChtliailaravalii-

ii'iiiiMil sur le siiji-1 <li' s,i Iclfir, ni lui <l ant do liiimws

laisiMis |i()iir souliailcr ii»'il ne se lui point avisé de défendre sa pièce.

Les hypoeriles avaient été tellement irrités par le Tarluffc, que l'on lit courir dans Paris un livre terrilile, (pie l'on mettait sur le compte de Molière pour le perdre. C'est a cette occasion ipi'il mit dans le iJisanlhrope les vers suivants :

l't lion content eucor du lorl <|uo l'on me fait ,

Il court parmi le monde un livre abominable ' ,

i;i de (pii la lecture est même condamnable;

Un livre à mériter la dernière rifjucur,

Dont le fourbe a lu front de me faire l'auteur.

El bi-dcssu.s on voit Oronte qui nuinnure,

Kl liiclie iiiécliamment d'appujer rimpo.slure;

Lui qui d'un bonnète bomme à la cour tient le ran;^.

On voit par celle remarque que le Turtiiffe l'ut ]m\i: a\ aiil li^ Misan llinipe ^, et avant le Médecin nuilijrc lui; et qu'ainsi la date de la première représentation de ces deux dernières pièces, (pie l'on a mise dans les Œuvres de Molière, n'est pas V(''rilable, puisque l'on marque qu'elles ont été jouées dès le mois do mars et de juin de l'année lOCC.

Molièii^ avait lu son Misanthrope à toute la cour avant (jne de le faire représenter'*; chacun lui en disait son sentiment, mais il ne suivait que le sien ordinaii émeut, parce (pi'il aurait été souvent obligé de refondre ses pièces, s'il avait suivi tous les avis qu'on lui doimait; et d'ailleurs il arrivait (pielqiiefois (|ue ces avis étaient intéressés. Molière ne traitait point de caractères, il ne plaidait aucun trait, qu'il n'eilt des V lies fixes. C'est pourquoi il ne voulut point ôter du Misanthrope, « Ce grand llandrin ((ui crachait dans un puits pour " faire des ronds , " que madame Henriette d'Angleterre lui avait dit de supprimer lorsqu'il eut l'honneur de lire sa pièce à cette princesse. Elle regardait cet endroit comme un trait indigne d'un si bon ouvrage ; mais Molière avait son original , il voulait le mettre sur le théâtre ^.

Au mois de décembre de la même année , il donna au roi

' Elle ne fut réimprimée qu'en ins2, et on ne la trouve pas dans la seconde édilion duMismitlirupe, publiée chez Claude lîarbin, un peu plus d'un an après la mort de Molière. Celle circonsbmee suflirait pour prouver la vérilé de l'anecdote racontée par Grimarest, lorsqu'on ne saurait pas quejusqu'alors de Visé avait été un des plus acharnés détracteurs de Molière, cl (pie plus tard il se lit l'apologiste de l'abbé Colin dans le compte qu'il rendit des Femmes sitvanles. ( Voyez le Mercure gniaiil, année 1762.)

' On ignore le titre de ce livre.

3 Les trois premiers actes du Tartuffe furent joués le 12 mai IB6i, à la sixième journée des Plaisirs de l'Ile euehanlèc ; mais la représentation de la pièce entière n'eul lieu que le 5 août I(!(î7. Ainsi (irimarest se trompe lors(iu'il dit que le Tartuffe parut avant le Misanthrope et le Médeein matyrè lui , qui furent représentés dans l'été de I(i60. (Desp. )

4 On sait que les ennemis de Molière voulurent persuader au duc de Montausier, fameux par sa vertu sauvage , que c'était lui que Molière jouait dans le Misanthrope. Le duc de Montausier alla voir la pièce , et dit en sortant : « Je n'ai garde de vou- 11 loir du mal à Molière; il faut que l'original soit bon, puisque n la copie est si belle ! » Et comme on insistait pour l'irriter , il ajouta : " Je voudrais bien ressembler au Misanthrope ; c'est un .1 honnête homme ! » (lie du duc de Montausier, tome II, page 129. ) Dangeau rapporte cette anecdote avec des circonstances ((ui dénaturent également le caractère de I\L de Montausier et celui de Molière. Il mérite d'autant moins de foi , qu'il n'a consigné ce récil dans ses Mémoires qu'en IGM, à l'époque de la mort du duc de .Montausier, c'est-a-dire plus de v ingt-quatre ans après la première représenlation du Misanthrope.

^ Molière ne se rendait pas toujours au\ ('onseils qu'on lui donnait, el il avait raison. Cependant il était loin de croire a

le divertissement des deux premiers actes d'une pa.sturalc (pi'il avait faite; c'est .Melicerte. Mais il ne jugea pas! propos, ayac raison, d'en fairit le troisième acte, ni de faire imprimer les deux premiers, qui n'ont vu le jour qu'après sa mort.

Le Sicilien fut trouvé une a{p-éable petite pièce à la com et à la ville, en If.117 ; et VAinphiInjnn passa tout d'une voix au mois de janvier IfinN.Cependautunsavanlassen'en vonhil point tenir compte a MoliiVe. •■ Comment! disait-il , il a loin " pris sur Rotroii , et Itolioii sur Plautc. Je ne vois pas [Kiur- • (|uoi on applaudit a des plagiaires '. C'a toujours été, ajoii- 1. tait-il, le caractère de Moliènf : j'ai l'ait mes éludes avec " lui; et un jour qu'il apporta des vers .'i son ré^^ent, celui-<l " reconnut qu'il les avait pillés; l'aulieassura fortement ipi'ils " étaient de sa fa(;on; mais api es que le n^^ient lui eut ren proche son men.songe, et (pi'il lui eut dit (|u'il les avait pris .. dans Théophile, Molière le lui avoua, et lui dit qu'il les y " avait prisavec d'autant plus d'assurance, (|u'il ne cruvait « pas (pi'un jésuite put lire Théopliile. Ainsi, di.sait ce pédant 11 Ji mon ami , si l'on examinait bien les ouv rages de Molii'^rc , " on les trou verait tous pillés de cette force-lk ; et même (piand 11 il ne sait où prendre, il se répète sans iirécaution. » De semblables critiiiues n'emi)éclièrcnt pas le cours de VAmpItitnjon , que tout Paris vit avec beaucoup de plaisir, comme un spectacle bien rendu en notre langue, et à notre goût'.

Après (lue .Molière eut repris avec succès son Arure, au mois de janvier 1668, commejcl'ai déjà dit, il projeta de donner son Georges Dnndin. Mais un de ses amis lui lit entendre qu'il y avait dans le monde un Dandin qui pourrait bien se reconnaître dans sa pièce, et qui était en état par sa famille non-seulement de la décrier, mais encore de le faire re-

la perfection de ses ouvrages. Un Jour, a la lecture de ce ver» de Boileau parlant de lui :

11 plait à tout le monde , et ne saurait se plaire ,

il s'écria , serrant la main du satirique : n Voila la plus grande 11 vérilé (jue vous ayez jamais dite; je ne suis pas du nombre de 11 ces esprits sublimes dont vous parlez; mais, tel que je suis, 11 je n'ai jamais rien fait dont je sois vérilalilemeut content. » (OEurrcsde Boileau, par Saint-Marc, tome I, page 49.) Ce qui doit faire admirer encxjre plus la modestie de Molière, c'est qu'il tint ce discoui's dans la même année ou les trois premiers actes du Tartuffe furent joués a la cour. (B.)

' Les ennemis de Molière confondaient à dessein le plagiat avec l'imitation. Imiter, ce n'est pas copier, c'est ajouter a son modèle, c'est lutter avec lui d'invention et de génie : el voila ce que Molière a fait avec un rare bonheur dans Amphitryon. Aussi a-t-on dit de lui qu'il était original lorsqu'il imilail. Les ouvrages de A'irgile et de Vida suflisent pour établir la différence qui existe entre l'imitateur et le plagiaire : Virgile imite Homère, et ne le pille pas; il est quelquefois sou égal. Vida copie Virgile; il dénature ses vers pour les voler, et dans s»"j> larcins mèmei il reste toujours au-dessous du poète (|u'il dépouille. Nous avons cru nécessaire d'établir ici les véritables principes , atin de repousser une fois pour toutes les reproches de ce genre qui se trouvent répétés plusieurs fois dans le cours de cet ouvrage.

^ Madame Dacier lit unedissertation pour prouver que r.^niphitrijon de Piaule était fort au-dessus du moderne; mais ayant ouï dircque Molière voulait faire unecomédie des femmes savantes, elle supprima sa dissertation. (V.) — Ceci est une erreur qui a passé comme beaucoup d'autres, à la faveur du nom de Voltaire. Ce fut seulement dix ans après la mort de Molière, en 1083, que madame Dacier publia sa traduction de trois comédies (le Piaule, aiec une dissertation de son Amphitryon, ou elle déclare qu'elle avait résolu d'examiner la pièce de Molière; mais qu'elle croit la chose inutile après l'examen de la comédie latine. Mademoiselle Lefebvre^ depuis madame Dacier) n'avait que dix-sept ans a l'époque ou V.Jmphitrijon de Molière fut représente pour la première fois.

VIE DE MOLIERE

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pentL- d'y avoir travaillé. « Vous avez raison, dit Molière à « son ami ; mais je sais uu sur moyen de me concilier l'iiomine » dont vous me pailez : j'irai lui lire ma pièce. » Au spectacle, où il était assidu, Molière lui demanda une de ses heures perdues pour lui faire une lecture. L'homme en question se tiouva si fort honoré de ce compliment , que toutes aflaires cessantes, il donna parole pour le lendemain;etilcoiuTittout Palis pour tirer vanité de la lecture de cette pièce. « Molière, Cl (Usait-il à tout le monde, me lit ce soir ime comédie : voulez- <■ vous en être? » Molière trouva une nombreuse assemblée, et son homme qui présidait. La pièce fut trouvée excellente ; et lorsqu'elle fut jouée , personne ne la faisait mieux valoir que celui dont je viens de pailer, et qui pourtant aurait pu s'en fâcher ; une partie des scènes que Molière avait traitées dans sa pièce étant arrivées à celte personne. Ce secret de faire passer sur le théâtre un caractère à son original a été trouvé si bon, que plusieurs auteurs l'ont mis en usage depuis avecsuccès. Le Georges Dandin fut donc bien reçu à la cour au mois de juillet 1668 , et à Paris au mois de novembre suivant.

Quand Molière vit que les hypocrites , qui s'étaient si fort offensés de son Imposteur, étaient calmés, il se prépara à le faire paraître une seconde fois. Il demanda à sa troupe , plus par conversation que par intérêt , ce qu'elle lui donnerait s'il faisait renaître cette pièce. Les comédiens voiUurent absolument qu'il y eût double part , sa vie durant , toutes les fois qu'on la jouerait; ce qui a toujours été depuis très-régulièrement exécuté. On afliche le Tartuffe : les hypocrites se réveillent; ils courent de tous côtés pour aviser aux moyens d'éviter le ridicule que Molière allait leur donner sur le théâtre, malgré les défenses du roi. Rien ne leur paraissait plus efllonté, rien plus criminel, que l'entreprise de cet auteur; et aceoutumés à inconunoder tout le monde et à n'être jamais iuconmiodés, ils portèrent de toutes parts leurs plaintes importunes pour faire réprimer l'insolence de Molière , si son annonce avait son effet. L'assemblée fut si nombreuse , que les personnes les plus distinguées furent heureuses d'avoir place aux troisièmes loges. On allume les lustres ; et l'on était près de commencer la pièce, quand il arrive de nouvelles défenses de la représenter , de la part des personnes préposées pour faire exécuter les ordres du roi. Les comédiens firent aussitôt éteindre les lumières, et rendre l'argent à tout le monde. Celle défense était judicieuse, parce que le roi était alors en Flandre ; et l'on devait présumer que Sa Majesté ayant défendu la première fois qu'on jouât cette pièce , Molière voulait profiter de son absence pour la faiie passer. Tout cela ne se fit pourtant pas sans un peu de rumeur de la part des spectalem s , et sans beaucoup de chagrin du côté des comédiens. La permission que Molière disait avoir de Sa Majesté pour jouer sa pièce n'était pomt par écrit ; on n'était pas obligé de s'en rapporter à lui. Au contraire , après les défenses du roi , on pouvait prendre pour une témérité la hardiesse que Molière avait eue de remettre le Tartuffe sur le théâtre , et peu s'en fallut que cette affaire n'eût encore de plus mauvaises suites pour lui ; on le menaçait de tous côtés. Il en vit dans le moment les conséquences ; c'est pourquoi il dépêcha en poste sur-le-champ la Thorillière et la Grange pour aller demander au roi la protection de Sa ÎMajesté dans une si fâcheuse conjoncture ' . Les hypocrites triomphaient ; mais leur joie ne dura qu'autant de temps qu'il en fallut aux deux comédiens pour apporter l'ordre du roi , qui voulait qu'on jouât le Tartuffe.

Le lectem- jugera bien , sans que je lui en fasse la descrip-

' La Grange publia , en 1682, une édition des Œuvres de Molière , et il se permit d'altérer le texte de plusieurs pièces ; entre autres celui AiVAvare, du Tartuffe kI des Fourberies de Scapin.

lion, quel plaisii' l'ordre du roi a|iportiL dans la troupe, et parmi les personnes de spectacles ; mais surtout daus le cd-ur de Slolière , qui se vit justifié de ce qu'il avait avancé. Si on avait connu sa droiture et sa soumission , on aurait été persuadé qu'il ne se serait point hasardé de représenter le l'artuffe une seconde fois , sans en avoir auparavant pris l'ordre de Sa Majesté. A dater de celle époque, les représentations se succédèrent sans interruption.

Molière n'était pas seulement bon acteur et excellent auteur, il avait toujours som de cultiver la philosophie. Chapelle et lui ne se passaient rien sur cet article-là : celui-là pour Gassendi ; celui-ci pour Descartes. En revenant d' Au teuil un jour, dans le bateau de Molière, ils ne furent pas longtemps sans faire naître une dispute. Us prbent un sujet grave pour se faire valoir devant un minime qu'ils trouvèrent dans lembateau, et qui s'y était mis pour gagner les Bons-Hommes. « J'en fais juge le bon père , si le système de Descartes n'est « pas cent fois mieux imaginé que tout ce que M. de Gassendi Il nous a ajusté au théâtre pour nous faire passer les rêveries ■1 d'Épicure. Passe pour sa inorale; mais le reste ne vaut pas 'i la peine que l'on y fasse attention. N'est-il pas vrai, mon « père.' » ajouta Molière au minime. Le religieux répondit par un kom: hom! qui faisait entendre aux philosophes qu'il élait connaisseur dans cette matière ; mais il eut la prudence de ne se point mêler dans une conversation si échaulTée, surtout avec des gens qui ne paraissaient pas ménager leur adversaire. 11 Oh ! parbleu , mon père , dit Chapelle , qui se crut 11 affaibli par l'apparente approbation du minime, il faut que 11 Molière convienne que Descartes u'a formé son système 11 que comme un mécanicien qui imagine une belle machine 11 sans faire attention à l'exécution : le système de ce philo- 11 sophe est contraire à une infinité de phénomènes de la na- 11 ture, que le bon homme n'avait pas prévus. » Le minime sembla se ranger du côté de Chapelle par un second hom ! hom! Molière, outré de ce qu'il triomphait, redouble ses efforts avec une chaleur de philosophe, pour détruire Gassendi par de si bonnes raisons , que le religieux fut obligé de s'y rendre par un troisième hom ! hom ! obligeant , qui semblait décider la question en sa faveur. Chapelle s'échauffe, et criant du haut de la tête pour converlii' son juge , il ébranla son équité par la force de son raisonnement. « Je conviens Il que c'est l'homme du monde qui a le mieux rêvé, ajouta 11 Chapelle ; mais , morbleu ! il a pillé ses rêveries partout ; et 11 cela n'est pas bien; n'est-il pas vrai, mon père.' » dit -il au minime. Le moine, qui convenait de tout obligeamment, donna aussitôt un signe d'approbation, sans proférer une seule parole. Molière, sans songer qu'il était au lait, saisit avec fureur le moment de rétorquer les argmnents de Chapelle. Les deux philoso[)hes en étaient aux convulsions et presque aux invectives d'une dispute philosophique, quand ils arrivèrent devant les Bons-Hommes. Le religieux les pria qu'on le mit à terre. Il les remercia giacieusement , et applaudit fort à leur profond savoir sans intéresser son mérite : mais avant que de sortir du bateau , il alla prendre sous les pieds du batelier sa besace, qu'il y avait mise en entrant; c'était un frère lai. Les deux pliilosophes n'avaient point vu son enseigne ; et honteux d'avoir perdu le fruit de leur dispute devant un homme qui n'y entendait rien, ils se regardèrent l'un et l'autre sans se rien dire. Molière, revenu de son abattement , dit à Baron, qui était de la compagnie, mais d'un âge à négliger une pareille conversation : " Voyez, petit garçon, ce •1 que fait le silence , quand il est observé avec conduite. — 11 Voilà comme vous faites toujours, Molière, dit Chapelle , 11 vous me commettez sans cesse avec des ânes qui ne peu vent 11 savoir si j'ai raison. Il y a une heure que j'use mes poumons, 11 et je n'en suis pas plus avancé. »

Chapelle reprochait toujours à Molière son humeur rêvcus*"

VIK DE MOLIKUK.

il vouliiil MH'il (M il'ui"! si'cic'lo aussi asiiiable qu« la sicnni' ; il le VDiilail en tniil assiijelllr fi s.)ii raiacti-re, cl i|iie sans s'cniliairasscr de rien II fiU toujours préparé h la ji)ie. « Oh ! « monsieur, lui répondit Molière, vous êtes bien plais;int. Il « vous est aisé de vous taire ce système de vivre ; vous éU's n isolé de tout, et vous pouvez penser quinze jours durant ■' un Imn mot, sans que personne vous trouble ; et aller après, « toujours (liaud de vin, le débiter partout aux dépens de « vos amis; vous n'avez que cela à faire. Mais si vous étiez, Il connue moi, occupé de plaiie au roi , et si vous aviez qua- Il ranle ou cinquante personnes qui n'entendent point raison , ■1 à faire vivre et il conduire, un tliéiWrc à soutenir, et des Il ouvrages à faire pour ménager votre réputation , vous n'au- <i riez pas envie de rire , sur ma parole; et vous n'auriez point Il tant d'attention à votre bel esprit et à vos bons mots, qui Il ne laissent pas de vous l'aire bien des eimemis. — Mon pau- « vre Molière, «'•pondit Chapelle, tous ces ennemis seront Il mes amis dès que je voudrai les estimer, parce queje suis I. d'humeur et en état de ne les point craindic; et si j'avais Il des ouvrages à faire, j'y travaillerais avec tranquillité, et Il peut-être seraient-ils moins remplis que les vôtres de choses •I basseset triviales ; car vous avez beau faire, vous ne sam-icz Il quitter le goii l île la farce. — S i je travaillais pour l'honneur. Il répondit Molière, mes ouvrages seraient tournés tout au- .1 tremcnl : mais il faut que je parle à une foule de peuple, Il et à peu de gens d'esprit, pour soutenir ma troupe ; ces gens- II là ne s'accommoderaient nullement île votre élévation dans Il le style et dans les sentiments; et vous l'avez vu vous-même, <i quand j'ai hasardé quelque chose d'un peu passable, avec Il (luelle peine il m'a fallu en arracher le succès! Je suis silr Il (pie vous, qui me blâmez aujourd'hui, vous me louerez Il quand je serai mort. Mais vous, qui faites si fort l'habile .. homme, et qui passez, à cause de votre bel esprit, pour Il avoir beaucoup de partàmespièces, je voudrais bien vous Il voira l'ouvrage : je travaille présentement sur un caractère Il oii j'ai besoin de telles scènes; faites-les, vous m'obligerez, Il etjemeferaibonneurd'avouerunsecourscommelevôtre. " Chapelle accepta le défi ; mais lorsqu'il apporta son ouvrage à Molière , celui-ci , après la première lecture , le rendit à Chapelle. Il n'y avait aucun goût de théâtre ; rien n'y était dans la nature : c'était plutôt un recueil de bons mots que des scènes suivies. Cet ouvrage de M. Chapelle ne serait-il point l'original du Tartuffe, qu'une familledeParis,jalouscavcc justice de la réputation de Chapelle, se vante de posséder écrit et raturé de sa main? Mais, à en venir à l'examen, on y trouverait sûrement de la différence avec celui de Molière ' . Voici une sc^ne très-comique qui se passa entre Molière et im deces courtisans qui marquentparla singularité. Celuici , sur le rapport de quelqu'un qui voulait apparemment se moquer de lui, fut trouver l'autre en grand seigneur. .. Il Il m'est revenu, monsieur de Molière, dit-il avec hauteur « dès la porte, qu'il vous prend fantaisie dem'ajuster au théà- II tre, sous le litre à' Extravagant : serait-il bien vrai? — K Moi , monsieur ! lui répondit Molière , je n'ai jamais eu des- II sein de travailler sur ce caractère, j'attaquerais trop de Il monde ; mais si j'avais Ji le faire , je vous avoue , monsieur, •I que je ne pourrais mieux faire que de prendre dans votre Il personne le contraste que j'ai accoutumé de donner au ri- II dicule, pour le faire sentir- davantage. — Ah ! je suis bien

' Celte conversation de Molière cl rhistoire du Tartuffe de Chapelle sont d'une absurdité inconcevable. L'anecdote si connue de la scène des Filcheux, conliée à la plume de Chapelle, cl dont il se tira si mal, est sans doute l'origine de ce dernier conte. Le reste ne mérite pas que nous nous y arrêtions. Heureusement il n'en est pas de même des scènes suivantes , qui ne manquent ni de naturel ni de vraisemblance.

I aise <iuc vous me connaissiez un peu , lui dit le comte ; et

II j'étais étonné que vous m'eussiez si mal observé. Je venais ri arrêter votre travail , car je ne crois pas que vous eussiez « passé outre. — .Mais, monsieur, lui repartit .Molière, qu'a- II viez-vous à craindre? Vous cùt-on reconnu dans uncarat- .1 tère si opposé au vôtre? — Tubicu ! répondit le comte, il Il ne faut qu'un geste (|ui me ressemble pour me désigner, et Il c'en serait assez pour amener tout Paris à votre pièce : je Il sais l'attention que l'on a sur moi. — Non, monsieur, dit Il Molière ; le respect queje dois à une personne de votre rang Il doit vous être garant de mon silence. —Ah! Iran, répondit Il le comte , je suis bien aise que vous soyez de mes amis ; je •I vous estime de tout mon coeur, et je vous ferai plaisir dans les Il occasions. Je vous prie, ajouta-t-il, mettez-moi en contraste 11 dans rpielque pièce ; je vous donnerai un mémoire de mes 11 bons endroits. — Ils se présentent à la première vue, lui Il répliqua Molière; mais pourquoi voulez-vous faire briller ■I vos vertus sur le théâtre ? elles paraissent assez dans le Il monde , personne ne vous ignore. — Cela est vrai , répon- ■I dit le comte; mais je serais ravi que vous les rapprochasn siez toutes dans leurpoint de vue; on parlerait encore plus •I de moi. Écoutez , ajouta-l-il , je tranche fort avec N.... ; met- II tcz-nous ensemble, cela fera une bonne pièce : quel titre Il lui donneriez-vous ? — -Mais je ne pourrais , lui dit Molière, Il lui en donner d'autre que œlui A'ExIrarajant. Il serait 11 excellent, par ma foi, lui repartit le comte, car le pauvre Il hommen'extravague pas mal : faitescela , je vous en prie ; Il je vous vciTai souvent pour suivre votre travail. .Adieu , 11 monsieur de Molière, songez à notre pièce; il me tarde 11 qu'elle paraisse. « La fatuité de ce courtisan mit Molière de mauvaise humeur au lien de le réjouir, et il ne perdit pas l'idée de le mettre bien sérieusement au théûtre; mais il n'en a pas eu le temps.

Molière trouva mieux son compte dans la scène suivante que dans celle du courtisan ; il se mit dans le vrai à son aise , et donna des marques désintéressées d'une parfaite sincérité; c'était où il Iriompliait. Un jeune homme de vingt-deux ans, beau et bien fait, le vint trouver un jour, et après les compliments, lui découvrit qu'étant né avec toutes les dispositions nécessaires pour le théâtre, il n'avait point de passion plus forte que celle de s'y attacher; qu'il venait le prier de lui en procurer les moyens, et lui faire connaître que ce qu'il avançait était véritable. Il déclama quehpies scènes détachées, sérieuses et comiques, devant Molière, qui fiit surpris de l'art avec lequel ce jeune homme faisait sentir les endroits toui hauts. Il semblait qu'il les eût travaillés vingt années , tant il était assuré dans ses Ions ; ses gestes étaient ménagés avec esprit ; de sorte que Molière vil bien que ce jeune homme avait été élevé avec soin. Il lui demanda comment il avait appris la déclamation. « J'ai toujours eu Il ùiclination de paraître en public, lui dit-il; les régents sous 11 qui j'ai étudié ont cultivé les dispositions que j'ai appor- II tées en naissant; j'ai tâché d'appliquer les règles à l'exé- 11 cution, et je me suis fortifié en allant souvent à la comé- II die. — Et avez-vous du bien ? lui dit Molière. — Mon père .1 est un avocat assez à son aise, liù répond le jeune homme.

„ Eh bien ! lui répliipia Molière, je vous conseille de pren-

II dre sa profession; la nôtre ne vous convient point; c'est •1 la dernière ressoui-ce de ceux qui ne sauraient mieux faire, 11 ou des libertins qui veulent se soustraire au travail. D'ail- II leurs, c'est enfoncer le poignard dans le co-ur de vos parents que de monter sur le théâtre ; vous en savez les raisons : je me suis toujours repriKhé d'avoir donné ce déplaisir à ma famille ; et je vous avoue que si c'était à rccommenrcr, je ne choisirais jamais cette profession. Vous croyez peutêtre, ajouta-l-il , qu'elle a ses agréments ; vous vous trompez. 11 est vrai que nous sommes en apparence recherchés

VIE DE MOLIERE

n des grands seigneurs, mais ils nous assujettissent à leurs n plaisirs; et c'est la plus triste de toutes les situations , que « d'être l'escIaTe de leur fantaisie. Le reste du monde nous n regarde comme des gens perdus , et nous méprise, .\insi , « monsieur, (juittez un dessein si contraire à votre bonheur n et à Totre repos. Si vous étiez dans le besoin , je pourrais Il TOUS rendre mes services ; mais , je ne tous le cèle point , a je vous serais plutôt un obstacle. » Le jeune homme donnait quelques raisons pour persister dans sa résolution, quand Chapelle entra, un peu pris de vin; Molière lui fit entendre ce jeune homme. Chapelle en fut aussi étonné que son aini. Il Ce seia là , dit-il , un excellent comédien ! — On ne vous » consulte pas sur cela, répond Mohère à Chapelle. Repré- « sentez- vous, ajouta-t-il au jeune homme, la peine que nous Cl avons : incommodés ou non , il faut être prêt à marcher <i au premier ordre , et à donner du plaisir quand nous som- <i mes bien .souvent accablés de chagrin ; à souffrir la rusti- « cité de la plupart des gens avec qui nous avons à vivre , et « à captiver les bonnes grâces d'un public qui est en dioit de <i nous gourmander pour l'argent qu'il nousdonne. Non, mon- « sieur, crojez-moi , encore une fois , dit-il au jeune homme , « ne vous abandonnez point au dessein que vous aiez pris ; « faites-vous avocat ; je vous réponds du succès. — Avocat ! •1 dit Chapelle; eh ti I il a trop de mérite pour brailler à un <i barreau ; et c'est un vol qu'il fait au publics'il ne se fait pré- II dicateur ou comédien. — En vérité, lui répond Molière, il ■i faut que vous soyez bien ivre pour parler de la sorte; et « vous avez mauvaise grâce de plaisanter sur une affahe aussi n sérieuse que celle-ci, où il est question de l'honneur et de K l'étabhssement de monsieur. — Ah ! puisque nous sommes Il sur le sérieux , répliqua Chapelle , je vais le prendre tout 11 de bon. Aimez-vous le plaisù ? dit-il au jeune homme. — « Je ne serais pas fâché de jouir de celui qui peut m'étre per- « mis , répondit le fils de l'avocat. — Eh bien donc , répondit « Chapelle, mettez-vous dans la tète que, malgré loutce que 11 Molière vous a dit, vous en aurez plus en six mois de théâ- •1 tre qu'en six années de barreau. » Molière, qui n'avait en vue que de convertir le jeune homme, redoubla ses raisons pour le faire ; et enfin il réussit à lui faire perdje la pensée de se mettre à la comédie, n Oh ! voilà mon liarangueur qui « triomphe, s'écria Chapelle; mais, morbleu! vous réponu drcz du peu de succès de monsieur dans le parti que vous ■1 lui faites embrasser. «

Chapelle avait de la sincérité, mais souvent elle était fondée sur de faux principes, d'où on ne pouvait le faire revenir; et quoiqu'il n'eût envie d'offenser persoime, il ne pouvait résister au plaisir de dhe sa pensée , et de faire valoir un bon mot aux dépens de ses amis. Un jour qu'il dînait en nombreuse compagnie avec M. le marquis de M... , dont le page , pour tout domestique, servait à boire, il souffrait de n'en point avoir aussi souvent que l'on avait accoutumé de lui en donner ailleurs ; la patience lui échappa à la fin. n Eh ! je vous « prie , marquis , dit-il à M. de M... , donnez-nous la monnaie « de votre page. »

Chapelle se serait fait un scrupule de refuser une partie de plaisir ; il se livrait au premier venu sur cet article-là ; il ne fallait pas être son ami pour l'engager dans ces repas qui se prolongent jusqu'à l'extrémité de la nuit : il suffisait de le connaître légèrement. Mohère était désolé d'avoir un ami si agréable et si honnête homme, attaqué de ce défaut; il lui en faisait souvent des reproches , et M. Chapelle lui promettait toujours merveilles, sans rien tenir. Molière n'était pas le seiU de ses amis à qui sa conduite fit de la peine. M. des P... ' le rencontrant im jour au Palais , lui en parla à c<rur ouvert. 11 Eh quoi ! lui dit-il , ne reviendiez-vous point de

■ M. Despréaux.

■1 cette fatigante crapule qui vous tuera à lu fin ? Encore , si Il c'était toujours avec les mêmes personnes , vous pourriez 11 espérer de la bonté de votre tempérament de tenu- bon •1 aussi longtemps qn'eirs ; mais quand une troupe s'est ou- 11 trée avec vous, elle s'écarte; les uns vont à l'aimée, les Il autres à la campagne , où ils se reposent , et pendant ce Il temps-là une autre compagnie les relève ; de manière que Il vous êtes nuit et jour à l'atelier. Croyez-vous, de bonne n foi, pouvoh- êtie toujours le plastron de ces gens-là sans Il succomber.' D'ailleurs, vous êtes tout agréable, ajouta Il M. des P... ; faut-il prodiguer cet agiément indifféremment Il à tout le monde? Vos amis ne vous ont plus d'obligation Il quand vous leur donnez de votre temps pour seréjouiravec Il vous , puisque vous prenez le plaisir avec le premier venu Il qui vous le propose , comme avec le meilleur de vos amis. Il Je pourrais vous dire encore que la religion, votre répu- 11 tation même , devraient vous arrêter, et vous faire faire de Il sérieuses réflexions sur votre dérangement. — ..\h ! voilà Il qui est fait, mon cher ami; je vais entièrement me mettre Il en règle, répondit Chapelle la larme à l'œil, tant il était " touché ; je suis charmé de vos raisons , elles sont excellen- 11 tes, et je me fais un plaisir de les entendre ; redites-les-moi, Il je vous en conjure , afin qu'elles me fassent plus d'inipres- 11 sion. Mais, dit-il , je vous écouterai plus conunodément Il dans le cabaret qui est ici proche : entrons-y , mon cher Il ami , et me faites bien entendie raison , car je veux revenir 11 de tout cela. » M. des P... , qui croyait être au moment de convertir Chapelle, le suit ; et en buvant un coup de bon vhi , lui étale une seconde fois sa rhétorique; mais le vin venait toujours, de manière que ces messieurs, l'un en prêchant, et l'autre en écoutant , s'enivrèrent si bien qu'il fallut les reporter chez eux '.

Si Chapelle était incommode à ses amis par son indifférence , Mohèie ne l'était pas moins dans son domestique par son exactitude et par son arrangement. 11 n'y avait personne, quelque attention qu'il eût, qui y pût répondre : une fenêtre ouverte ou fermée un moment devant ou après le temps qu'il rajrait ordonné, mettait Molière en convulsion ; il était petit dahs ces occasions. Si on lui avait dérangé un livre, c'en était assez pour qu'il ne travaillât de quinze jours ; il y avait peu de domestiques qu'il ne trouvât en défaut; et la vieille servante Laforêt y était prise aussi souvent que les autres, quoiqu'elle dût être accoutumée à cette fatigante régularité que Mohère exigeait de tout le monde; et même il était prévenu que c'était une vertu; de sorte que celui de ses amis qui était le plus réguher et le plus arrangé était celui qu'il estimait le plus.

Il était très-sensible au bien qu'il pouvait faire dire de tout ce qui le regardait : ainsi il ne négligeait aucune occasion de tirer avantage dans les choses conmiunes, et comme dans le sérieux; et il n'épargnait pas la dépense pour se satisfaire, d'autant plus qu'il était naturellement très-Ubéral; et l'on a toujours remarqué qu'U donnait aux pauvres avec plaisu, et qu'il ne leur faisait jamais des aumônes ordinaires.

Il n'aimait point le jeu, mais il avait assez de penchant pour le sexe; la de... l'amusait quand il ne travaillait pas '. Un de ses amis, qui était surpris qu'mi homme aussi déli. cat que Molière eût si mal placé son inclination, voulut le dégoûter de cette comédienne. « Est-ce la vertu , la beauté .1 ou l'esprit, lui dit-il, qui vous font auner cette femme-là?

' Louis Racine raconte aussi cette anecdote. (Voyez Mémoires sur la vie de Jean Raci)ie,çage 29, tome I" des Œuvres de Racine , édition de Lefevre. )

= L'auteur désigne ici mademoiselle de Brie, actrice de la troupe de Molière.

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