LES FOURBERIES DE SCAPIN, ACTE 11, SCÈNE VIH
S':ill('r jftrr dnns iiii cnf^agompiit oomiiic celui-là! Ali! iili! joiiiu'sso iiiiperlineiite!
SCAPIN
IVlonsicur, voire serviteur.
ABGANTE.
lUinjour, Scapin.
SCAPIN
Vous rfivez à l'affaire de votre fils?
ARGANTE
Je t'avoue que cela me donne un furieux chagrin.
SCAPIN
Monsieur, la vie est mêlée de traverses ; il est bon de s'y tenir sans cesse préparé; et j'ai ouï dire , il y a loni;ti'nips, une parole d'un ancien que j'ai toujours retenue.
ABGANTE.
Quoi?
SCAPIN
Que pour peu qu'un père de famille ait été absent de chez lui , il doft promener son esprit sur tous les fâcheux accidents que son retour peut rencontrer ; se figurer sa maison brillée, son argent dérobé, sa femme morte, son fils estropié, sa fille subornée; et ce qu'il trouve qui ne lui est point arrivé, l'imputer à bonne fortune. Pour moi, j'ai pratiqué toujours cette leçon dans ma petite philosophie; et je ne suis jamais revenu au logis que je ne me sois tenu prêt à la colère de mes maîtres, aux réprimandes, aux injures, aux coups de pied au cul, aux bastonnades, aux étrivicres; et ce qui a manqué à m'arriver, j'en ai rendu grâce à mon bon destin.
ARGANTE
Voilà qui est bien; mais ce mariage impertinent, qui trouble celui que nous voulons faire, est une chose que je ne puis souffrir, et je viens de consulter des avocats pour le faire casser.
SCAPIN
Ma foi, monsieur, si vous m'en croyez, vous tScherez , par quelque autre voie , d'accommoder l'affaire. Vous savez ce que c'est que les procès en ce pays-ci , et vous allez vous enfoncer dans d'étranges épines.
ARGANTE
Tu as raison, je le vois bien. Mais quelle autre voie ? ;
SCAPIN
Je pense que j'en ai trouvé une. La compassion que m'a donnée tantôt votre chagrin m'a obligé à chercher dans ma t(!te quelque moyen pour vous tirer d'inquiétude; car je ne saurais voir d'honnêtes pères chaL^rinés par leurs enfants , que cela ne m'émeuve; cl de tout teiiq)s je me suis senti pour votre personne une inclination particulière.
ARGANTE
Je te suis obligé.
SCAPIN
J'ai donc été trouver le frère de celte fille qui a été épousée. C'est un de ces braves de profession , de ces gens qui sont tout coups d'épée , qui ne parlent que d'échiner, et ne font non plus du conscience de tuer un homme que d'avaler un verre de vin. Je l'ai mis sur ce mariage, lui ai fait voir quelle facilité offrait la raison de la violence pour le faire casser, vos prérogatives du nom de père, et l'appui que vous donneraient auprès de la justice, et votre droit, et votre argent, et vos amis. Enfin je l'ai tant tourné de tous les côtés, qu'il a prêté l'oreille aux propositions que je lui ai faites d'ajuster l'affaire pourquelque somme; et il donnera son consentement à rompre le mariage, pourvu que vous lui donniez de l'argent.
ARGANTE
Et qu'a-t-il demandé?
SCAPIN
Oh ! d'abord des choses par-dessus les maisons.
ABGANTE.
Et quoi?
SCAPIR.
Des choses extravagantes.
ARGANTE
Mais encore?
SCAPIN
Il ne parlait pas moins que de cinq ou six cents
pistoles.
ABG.ANTE.
Cinq ou six cents fièvres quartaines qui le puissent serrer! Se moque-t-il des gens?
SCAPIN
C'est ce que je lui ai dit. J'ai rejeté bien loin de pareilles propositions, et je lui ai bien fait entendre que vous n'étiez point une dupe , pour vous demander des cinq ou six cents pistoles. Enfin , après plusieurs discours, voici où s'est réduit le résultat de notre conférence. Nous voilà au temps, m'a-t-il dit, queje dois partir pour l'armée; je suis après à m'équiper, et le besoin que j'ai de quelque argent me fait consentir, malgré moi, à ce qu'on me propose. Il me faut un cheval de service , et je n'en saurais avoir un qui soit tant soit peu raisonnable , à moins de soixante pistoles.
ARGANTE
Eh bien ! pour soixante pistoles , je les donne.
SCAPIN
Il faudra le harnois et les pistolets; et cela ira bien
à vingt pistoles encore.
ABGANTE.
Mngt pistoles et soixante , ce serait quatre-vingts,
SCAPIN
Justement.
LES FOLRBEUIKS \)K SCAPI.N, ACTE 11, SCE.NE Vlll.
bî5
ARGAME.
C'est beaucoup : mais soit , je consens à cela.
SCAPIN
Il me faut aussi un cheval pour monter mon valet , qui coûtera bien trente pistoles.
Comment, diantre! Qu'il se promène; il n'aura rien du tout.
SCAPI.N.
Monsieur...
AKGANTE.
ISon : c'est un impertinent.
SCAPIN
Voulez-vous que son valet aille à pied .'
AEGANTE.
Qu'il aille comme il lui plaira, et le maître aussi.
SCAPIN
Mon Dieu , monsieur ! ne vous arrêtez point à peu de chose. K'aliez point plaider, je vous prie; et donnez tout, pour vous sauver des mains de la justice.
AKGANTE.
Eh bien ! soit ; je me résous à donner encore ces trente pistoles.
SCAPIN
Il me faut encore, a-t-ildit, un mulet pour porter...
ARGANTE
Oh! qu'il aille au diable avec son mulet! C'en est trop; et nous irons devant les juges.
SCAPIN
De grâce, monsieur...
Kon , je n'en ferai rien.
SCAPIN
Monsieur, un petit mulet.
ABGANTE.
.le ne lui donnerais pas seulement un âne.
SCAPIN
Considérez...
ABGANTE.
Non : j'aime mieux plaider.
SCAPIN
Eh ! monsieur, de quoi parlez-vous là , et à quoi vous résolvez-vous ? Jetez les yeux sur les détours de la justice. Voyez combien d'appels et de degrés de juridiction ; combien de procédures embarrassantes ; combien d'animaux ravissants par les griffes desquels il vous faudra passer : sergents, procureurs, avocats, greffiers, substituts, rapporteurs, juges, et leurs clercs. Il n'y a pas un de tous ces gens-là qui, pour la moindre chose, ne soit capable de donner lui soufflet au meilleur droit du monde. Un sergent baillera de faux exploits, sur quoi vous serez condamné sans que vous le sachiez. Votre procureur s'entendra .vm.itr.E.
avec votre partie, et vous vendra à beaiLX deniers comptants. Votre avocat, gagné de même, ne se trouvera point lorsqu'on plaidera votre cause, oudir-i des raisons qui ne feront que battre la campagne , et n'iront point au fait. Le greffier délivrera par contumace des sentences et arrêts contre vous. Le clerc du rapporteur soustraira des pièces, ou le rapporteur même ne dira pas ce qu'il a vu; et quand, par les plus grandes précautions du monde , vous aurez pare tout cela , vous serez ébahi que vos juges auront été sollicités contre vous, ou par des gens dévots, ou par des femmes qu'ils aimeront. Eh! monsieur, si vous le pouvez, sauvez-vous de cet enfer-là. C'est être damné dès ce monde que d'avoir à plaider : et la seule pensée d'un procès serait capable de me faire fuir jusqu'aux Indes.
ABGANTE.
\ combien est-ce qu'il fait monter le mulet.'
SCAPIN
Monsieur, pour le mulet, pour son cheval et celui de son lionnne,pour leharnois et les pistolets, et pour payer quelque petite chose qu'il doit à son hôtesse , il demande en tout deux cents pistoles.
ABGANTE.
Deux cents pistoles?
SCAPIN
Oui.
ABGANTE, sc protneitanf en colère.
Allons, allons : nous plaiderons.
SCAPIN
Faites reflexion...
ARGANTE
Je plaiderai.
SCAPIN
Ne vous allez point jeter...
Je veux plaider.
SCAPIN
- Mais pour plaider il vous faudra de l'argent. Il vous en faudra pour l'exploit; il vous en faudra pour le contrôle; il vous en faudra pour la procuration, pour la présentation, conseils, productions, et journées du procureur. Il vous en faudra pour les consultations et plaidoiries des avocats, pour le droit de retirer le sac, et pour les grosses d'écritures. Il vous en faudra pour le rapport des substituts , pour les épices de conclusion ', pour l'enregistrement du gref-
' Ancit-nneDienl les plaideurs donoaienl aux jiini's dps dragées et des confUures , pour les remercier du gain d'un procès ; c-t cela s'appelait des epires; parce qu'avant la découverte des Indes ou employait , dans ces friandises , les cpices au lieu de sucre ; les épiées du Palais , qui n'étaient d'abord qu'un présent volontaire , devinrent par la suite une véritable taxe qui se pavait en argent , et n'en cnnservait pas moins le nom i'rpkes. ( A- )
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