JULIE, LE VICOMTE
LE VICOMTE
Hé quoi , madame ! vous êtes déjà ici ?
Oui. Vous en devriez rougir, Cléante; et il n'est guère iionnéte à un amant de venir le dernier au rendez-vous.
LE VICOMTE
Je serais ici il y a une heure s'il n'y avait point de fàcheiLX au monde; et j'ai été arrêté en chemin par un vieux importun de qualité , qui m'a demandé tout exprès des nouvelles de la cour, pour trouver moyen de m'en dire des plus extravagantes qu'on puisse débiter; et c'est là, comme vous savez , le fléau des petites villes , que ces grands nouvellistes qui cherchent partout oîi répandre les contes qu'ils ramassent. Celui-ci m'a montré d'abord deux feuilles de papier, pleines jusques aux bords d'un grand fatras de balivernes, qui viennent, m'a-t-il dit, de l'endroit le plus silr du monde. Ensuite, comme d'une chose
fort curieuse, il m'a fait avec grand mystère une fatigante lecture de toutes les méchantes plaisanteries de la gazette de Hollande , dont il épouse les intérêts. Il tient que la France est battue en ruine par la plume de cet écrivain, et qu'il ne faut que ce bel esprit pour défaire toutes nos troupes; et de là s'est jeté à corps perdu dans le raisonnement du ministère, dont il remarque tous les défauts , et d'où j'ai cru qu'il ne sortirait point. A l'entendre pai'ler, il sait les secrets du cabinet mieux que ceux qui les font. La politique de l'État lui laisse voir tous ses desseins; et elle ne fait pas lui pas dont il ne pénètre les intentions. H nous apprend les ressorts cachés de tout ce qui se fait , nous découvre les vTies de la prudence de nos voisins, et remue, à sa fantaisie, toutes les affaires de l'Europe. Ses intelligences mêmes s'étendent jusques en Afrique et en Asie ; et il est informé de tout ce qui s'agite dans le conseil d'en-haut du Prétre-Jean ' et du grand Mogol.
JULIE
Vous parez votre excuse du mieux que vous pouvez, afin de la rendre agréable, et faire qu'elle soit plus aisément reçue.
LE VICOMTE
C'est là , belle Julie , la véritable cause de mon retardement ; et , si je voulais y donner ime excuse galante, je n'aurais qu'à vous dire que le rendez-vous que vous voulez prendre peut autoriser la paresse dont vous me querellez ; que m'engager à faire l'amant de la maîtresse du logis , c'est me mettre en
■ On appelait en France conseil d'en-haut le conseil où se discutaient , en présence du roi , les affaires dont le monarque voulait prendre une connaissance personnelle. On appela d'abord Prétre-Jean, un prince tartare qui combattit Gengis. Des religieux envoyés auprès de lui prétendirent qu'ils l'avaient converti, l'avaient nommé Jean au baptême, et même lui avaient conféré le sacerdoce; de là cette qualilication de Prétre-Jean , qui est devenue depuis , on ne sait pourquoi , celle d'un prmce nègre, moitié chrétien schismatique et moitié Juif. C'est de ce deruier qu'il est question ici. ( A. )