‹ Œuvres complètes de Molière avec des notes de tous les commentateursChapitre 1142 sur 1284 · LE VICOMTE, LA COMTESSE, JULIE, CRIQUET · texte numérisé non relu

LE VICOMTE, LA COMTESSE, JULIE, CRIQUET

LE VICOMTE

IMadame, je viens vous avertir que la comédie sera bientôt prête , et que , dans un quart d'heure , nous pouvons passer dans la salle.

LA COMTESSE

Je ne veux point de coliue , au moins. ( à Criquet. ) Que l'on dise à mon suisse qu'il ne laisse entrer personne.

LE YÎCOMTE.

En ce cas , madame , je vous déclare que je renonce à la comédie; et je n'y saurais prendre d« plaisir, lorsque la compagnie n'est pas nombreuse. Croyezmoi, si vous voulez vous bien divertir, qu'on dise à vos gens de laisser entrer toute la ville.

LA COMTESSE

Laquais, un siège. ( au vicomte , après qu'il s'est assis. ) Vous voilà verni à propos pour recevoir un petit sacrifice que je veux bien vous faire. Tenez , c'est un billet de JI. Tibaudier, qui m'envoie des poires. Je vous donne la liberté de le lire tout haut; je ne l'ai point encore vu.

LE vicoiMTE, après aroir lu tout bas le billet.

Voici un billet du beau style, madame, et qui mérite d'être bien écouté. « Madame , je n'aurais pas <• pu vous faire le présent que je vous envoie, si je « ne recueillais pas plus de fruit de mon jardin que « j'en recueille de mon amour. ■>

LA COMTESSE

Cela vous marque clairement qu'il ne se passe rien entre nous.

LE VICOMTE

« Les poires ne sont pas encore bien mûres ; mais I' elles en cadrent mieux avec la dureté de votre âme , " qui, par ses continuels dédains, ne me promet pas ■1 poires molles. Trouvez bon , madame , que , sans « m'engager dans une énumérationde vos perfections " et charmes , qui me jetterait dans un progrès à « l'infini, je conclue ce mot, en vous faisant consi- » dérerqueje suis d'un aussi franc chrétien que les « poires que je vous envoie, puisque je rends le bien « pour le mal; c'est-à-dire, madame, pour m'expli- « quer plus intelligiblement, puisque je vous pré- " sente des poires de bon-chrétien pour des poires « d'angoisse , que vos cruautés me font avaler tous « les jours.

Il TiBviniEU. votre esclave incligne. "

Voilà , madame , un billet à garder.

LA COMTESSE

Il y a peut-être quehiue mot qui n'est pas de l'académie ; mais j'y remarque un certain respect qui me plaît beaucoup.

JULIE

Vous avez raison, madame; et, monsieur le vicomte dût-il s'en offenser, j'aimerais un homme qui m'écrirait comme cela.

Page 1