‹ Œuvres complètes de Molière avec des notes de tous les commentateursChapitre 1181 sur 1284 · LES FEMMES SAVANTES, ACTE IH , SCÈNE V · texte numérisé non relu

LES FEMMES SAVANTES, ACTE IH , SCÈNE V

VADIUS

Le défaut des auteurs , dans leurs productions, C'est d'en tyranniser les conversations, D'hre au Palais , au Cours , aux ruelles , au\ tables , ])e leurs vers fatigants lecteurs infatigables. Pour moi, je ne vois rien de plus sot, à mon sens, Qu'un auteur qui partout va gueuser des encens; (Jui, des premiers venus saisissant les oreilles, Kn fait le plus souvent les martyrs de ses veilles. On ne m'a jamais vu ce fol entêtement; Kt d'un Grec là-dessus je suis le sentiment. Qui , par un dogme exprès , défend à tous ses sages L'indigne empressement de lire leurs ouvrages. Voici de petits vers pour des jeunes amants. Sur quoi je voudrais bien avoir vos sentiments.

TRissOTiN. [très.

'V^os vers ont des beautés que n'ont point tous les au-

VADIUS

Les Grâces et Vénus régnent dans tous les vôtres.

Vous avez le tour libre, et le beau choix des mots.

VADIUS

On voit partout chez vous Vithos et \e pathos.

TKISSOTIN.

IS'ous avons vu de vous des églogues d'un stjie Qui passe en doux attraits Tbéocrite et Virgile ' .

VADIUS

Vos odes ont un air noble , galant et doux , Qui laisse de bien loin votre Horace après vous.

THISSOTIN.

Est-il rien d'amoureux comme vos chansonnettes?

VADIUS

Peut-on rien voir d'égal aux sonnets que vous faites ?

TBISSOTIN.

Rien qui soit plus charmant que vos petits rondeaux ?

VADIUS

Rien de si plein d'esprit que tous vos madrigaux .'

TBISSOTIN.

Aux ballades surtout vous êtes admirable.

VADIUS

Et dans les bouts-rimés je vous trouve adorable.

TRISSOTIIV.

Si la France pouvait connaître votre prix ,

VADIUS

Si le siècle rendait justice aux beaux esprits ,

TBISSOTIN.

En carrosse doré vous iriez par les rues.

■ Ces deux vers font allusion à la complaisance de Ménage pour quelques églogues de sa façon , et surtout pour celle de Cfiristîne. En effet, cette églogue lui paraissait si belle, que dans plusieurs endroits de ses œuvres il répète ces mots : <■ J'ai " dit, dans mon églogue intitulée Christine. " Les églogues de Ménage étaient alors connues de tout le monde. ( Poctiei de Ménage, 1. 1, p. 101 ; EUnicrs, 1863. )

VADIUS

On verrait le public vous dresser des statues.

(à Trissotin.) Honi ! c'est une ballade , et je veux que tout net Vous m'en...

TBISSOTIN , à FCUKUS.

Avez-vous vu certain petit sonnet Sur la (lèvre qui tient la princesse L'ranie?

VADIUS

Oui ; hier il me fut lu dans une compagnie.

TBISSOTIN.

Vous en savez l'auteur?

VADIUS

Non ; mais je sais fort bien Qu'à ne le point flatter, son sonnet ne vaut rien.

TBISSOTIS.

Beaucoup de gens pourtant le trouvent admirable.

VADIUS

Cela n'empêche pas qu'il ne soit misérable ; Et , si vous l'avez vu , vous serez de mon goût.

TBISSOTIN.

Je sais que là-dessus je n'en suis point du tout , Et que d'un tel sonnet peu de gens sont capables.

VADIUS

Me préserve le ciel d'en faire de semblables !

TBISSOTIN.

Je soutiens qu'on ne peut en faire de meilleur : Et ma grande raison , c'est que j' en suis l'auteur.

VADIUS

Vous?

TBISSOTIN.

Moi.

VADIUS

Je ne sais donc comment se fit l'affaire.

TBISSOTIN.

C'est qu'on fut malheureux de ne pouvoir vous plaire.

VADIUS

Il faut qu'en écoutant j'aie eu l'esprit distrait, Ou bien que le lecteur m'ait gâté le sonnet. Mais laissons ce discours , et voyons ma ballade.

I^a ballade , à mon goût , est une chose fade :

Ce n'en est plus la mode, elle sent son vieux temps.

VADIUS

La ballade pourtant charme beaucoup de gens.

TBISSOTIN.

Cela n'empêche pas qu'elle ne me déplaise.

VADIUS

Elle n'en reste pas pour cela plus mauvaise.

TBISSOTIN.

Elle a pour les pédants de merveilleux appas.

VADIUS

Cependant nous voyons qu'elle ne vous plait pas.

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