‹ Œuvres complètes de Molière avec des notes de tous les commentateursChapitre 1256 sur 1284 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

ARGAN, BÉRALDE.

BÉBALDE

Vous voulez bien, mon frère, que je vous demande, avant toutes choses, de ne vous point échauffer l'esprit dans notre conversation.

ARGAN

Voilà qui est fait.

BÉBALDE.

De répondi'e , sans nulle aigreur, aux choses que je pourrai vous dire.

AEGAN.

Oui.

BÉBALDE.

Et de raisonner ensemble sur les affaires dont nous avons à parler, avec un esprit détaché de toute passion.

ABGAN.

Mon Dieu! oui. Voilà bien du préambule.

BÉRALDE.

D"où vient, mon frère, qu'ayant le bien que vous avez, et n'ayant d'enfants qu'une fille, car je ne compte pas la petite; d'où vient, dis-je, que vous parlez de la mettre dans un couvent?

AKGAN.

D'oîi vient , mon frère , que je suis maître dans ma famille, pour faire ce que bon me semble.'

BÉRALDE.

Votre femme ne manque pas de vous conseiller de vous défaire ainsi de vos deax filles , et je ne doute point que , par un esprit de charité , elle ne fût ra\ ie de les voir toutes deux bonnes religieuses.

ARGAX.

Oh ça! nous y voici. A"oiià d'abord la pauvre femme en jeu. C'est elle qui fait tout le mal , et tout le monde lui en veut.

BÉBALDE.

ISon, mon frère; laissons-la là : c'est une femme qui a les meilleures intentions du monde pour votre famille, et qui est détachée de toute sorte d'intérêt ; qui a pour vous une tendresse merveilleuse , et qui montre pour vos enfants une affection et une bonté qui n'est pas concevable : cela est certain. JN'en parlons point, et revenons à votre fille. Sur quelle pensée , mon frère , la voulez-vous donner en mariage au fils d'un médecin ?

Sur la pensée, mon frère, de me donner un gendre tel (|u"il me faut.

BEBALDE.

Ce n'est point là , mon frère, le fait de votre fille; il se présente un parti plus sortable pour elle.

ABGAN.

Oui; mais celui-ci, mon frère, est plus sortable pour moi.

BÉRALDE.

Mais le mari qu'elle doit prendre doit-il être, mon frère, ou pour elle, ou pour vous?

Ali G AS.

Il doit être, mon frère, et pour elle et pour moi ; et je veux mettre dans ma famille les gens dont j'ai besoin.

BÉBALDE.

Par cette raison-là, si votre petite était grande, vous lui donneriez en mariage un apothicaire.

AEGAN'.

Pourquoi non?

BÉBALDE.

Est-il possible que vous serez toujours embéguiné de vos apothicaires et de vos médecins , et que vous \ ouliez être malade en dépit des gens et de la nature?

ARGAN

Comment l'entendez- vous , mon frère?

.l'entends, mon frère, que je ne vois point d'homme qui soit moins malade que vous , et que je ne demanderais point une meilleure constitution que la vôtre. Une grande marque que vous vous portez bien , et que vous avez un corps parfaitement bien composé , c'est qu'avec tous les soins que vous avez pris, vous n'avez pu parvenir encore à gâter la bonté de votre tempérament , et que vous n'êtes point crevé de toutes les médecines qu'on vous a fait prendre.

ARGAN

Biais savez-vous, mon frère, que c'est cela qui me conserve; et que monsieur Purgon dit que je succomberais, s'il était seulement trois jours sans prendre soin de moi ?

BÉRALDE.

Si vous n'y prenez garde, il prendra tant de soins de vous, qu'il vous enverra en l'autre monde.-

ABGAN.

Mais raisonnons un peu, mon frère. Vous ne croyez donc pointa la médecine?

BÉRALDE.

IVon, mon frère; et je ne vois pas que pour son salut il soit nécessaire d'y croire.

ARGAN

Quoi ! vous ne tenez pas véritable une cliose établie par tout le monde , et que tous les siècles ont' révérée ?

BÉRALDE.

Bien loin de la tenir véritable, je la trouve, entre

LE MALADE IMAGINAIRE, ACTE III, SCENE 111

nous, iine des plus grandes folies qui soient parmi les hommes; et à regarder les rliosesen philosoplie, je ne vois point de plus plaisante momerie, je ne vois rifii de plus ridicide , (pi'un homme qui se veut mêler d'en guérir un autre.

ARGAN

l'ourquoi ne voulez-vous pas , mon frère , qu"un homme en puisse guérir un autre ?

BÉBALDE.

Par la raison , mon frère, que les ressorts de notre machine sont des mystères, jusqu'ici, où les hommes ne voientgoutte; et que la nature nous amis au-devant des yeux des voiles trop épais pour y connaître quelque chose.

AIIGA.W

Les médecins ne savent donc rien, a votre compte ?

BERALUE.

Si fait , mon frère. Ils savent la plupart de fort belles humanités, savent parler en beau latin, s.ivent nommer en grec toutes les maladies , les définir et les diviser; mais pour ce qui est de les guérir, c'est ce qu'ils ne savent pas du tout.

AUOAN.

Mais toujours faut-il demeurer d'accord que, sur cette matière, les médecins en savent plus que les autres.

Ils savent , mon frère , ce que je vous ai dit , qui ne guérit pas de grand'chose : et toute l'excellence de leur art consiste en un pompeux galimatias, en un spécieux babil , qui vous donne des mots pour des raisons, et des promesses pour des effets.

AnGA.\.

Mais enfin , mon frère , il y a des gens aussi sages et aussi habiles que vous ; et nous voyons que dans la maladie tout le monde a recours aux médecins.

BÉBALDE.

C'est une marque de la faiblesse humaine, et non pas de la vérité de leur art.

ABGAN.

Mats il faut bien que les médecins croient leur art véritable , puisqu'ils s'en servent pour eux-mêmes.

BÉBALDE.

' C'est qu'il y en a parmi eux qui sont eux-mêmes dans l'erreur populaire, dont ils profitent ; et d'autres qui en profitent sans y être. Votre monsieur Purgon, par exemple, n'y sait point de finesse; c'est un homme tout médecin, depuis la tête jusqu'aux pieds; un homme qui croit à ses règles plus qu'à toutes les démonstrations des mathématiques , et qui croirait du crime à les vouloir examiner; qui ne voit rien d'obscur dans la médecine, rien de douteux, rien de diflicile ; et qui, avec une impétuosité de prévention, une roideur de confiance, une brutalité de sens comnum

et de raison , donne au travers des purgations et des saignées, et ne balance aucune chose. Il ne lui faut point vouloir mal de tout ce qu'il pourra vous faire : c'est de la meilleure foi du monde qu'il vous ex|)édiera ; et il ne fera , en vous tuant , que ce qu'il a fait à sa femme et à ses enfants , et ce qu'en un besoin il ferait à lui-même'.

C'est que vous avez , mon frère, une dent de lait contre lui '. Mais enfin, venons au fait. Que faire donc quand on est malade ?

BÉRALDE.

l'.ien, mon frère.

ARGA.N

Rien?

BÉRALDE.

Rien. Il ne faut que demeurer en repos. La nature d'elle-même, quand nous la laissons faire, se tire doucement du désordre où elle est tombée. C'est notre inquiétude , c'est notre impatience qui giite tout ; et presque tous les hommes meurent de leurs remèdes, et non pas de leurs maladies.

AROAN.

Mais il faut demeurer d'accord , mon frère , qu'on peut aider cette nature par de certaines choses.

BERALDE.

!\Ion Dieu! mon frère, ce sont pures idées dont nous aimons à nous repaître; et de tout temps il s'est glissé parmi les hommes de belles imaginations que nous venons à croire parce qu'elles nous flattent, et qu'il serait à souhaiter qu'elles fussent véritables. Lorsqu'un médecin vous parle d'aider, de secourir, de souliiijer la nature, de lui ùter ce qui lui nuit et lui donner ce qui lui manque , de la rétablir, et de la remettre dans une pleine facilité de ses fonctions; lorsqu'il vous parle de rectifier le sang, de tempérer les entrailles et le cerveau, de dégonfleM» rate, de raccommoder la poitrine, de réparer le foie, de fortifier le cœur, de rétablir et conserver la chaleur naturelle, et d'avoir des secrets pour étendre la vie à de longues années, il vous dit justement le roman de la médecine. Mais quand vous en venez a la vérité et à l'expérience , vous ne trouvez rien de tout cela ; et il en est comme de ces be^iux songes , qui ne vous laissent au réveil que le déplaisir de les avoir crus.

■ Molière désigne peut-être ici le médecin Guénnut, qu'il av.nil (li\)ii mis sur la sréne dans Vy^moar médcein , et qui , d'à pri's le témoign.->j;e de Cuv-PaUn, a\ait tué, avec son remède favori ( l'anUmoine ) , sa femme , sa lille, son neveu , el deux de ses f^endres.

' L'expression même du proverlie en donne l'origine. Avoir une ilenl de lait eontre <|uelqu'un , c'est éprouver une ininiilit qui date île l'enfanee. ( Uklwnti. il<s Provnbrs )

LE MALADE LMAGINAIRE, ACTE III, SCÈNE IV

ABGAN.

C'est-à-dire que toute la science du monde est renfermée dans votre tête; et vous voulez en savoir plus que tous les grands médecins de notre siècle.

BÉBALDB.

Dans les discours et dans les choses, ce sont deux sortes de personnes que vos grands médecins. Entendez-les parler, les plus habiles gens du monde; voyez-les faire, les plus ignorants de tous les hommes.

AKGAN.

Ouais! vous êtes un grand docteur, à ce que je vois; et je voudrais bien qu'il y eiU ici quelqu'un de ces messieurs, pour rembarrer vos raisonnements, et rabaisser votre caquet. ^^ u i\a Ikf-j

Moi, mon frère, je ne prends point à tâcha de combattre la médecine; et chacun, à ses périls et fortune, peut croire tout ce qu'il lui plaît. Ce que j'en dis n'est qu'entre nous; et j'aurais souhaité de pouvoir un peu vous tirer de l'erreur où vous êtes , et pour vous divertir, vous mener voir, sur ce chapitre, quelqu'une des comédies de Molière.

ABGAN.

C'est un bon impertinent que votre Molière , avec SCS comédies! et je le trouve bien plaisant d'aller jouer d'honnêtes gens comme les médecins !

BÉBALDE.

Ce ne sont point les médecins qu'il joue, mais le ridicule de la médecine.

ABGAN.

C'est bien à lui à faire de se mêler de contrôler la médecine! Voilà un bon nigaud, un bon impertinent , de se moquer des consultations et des ordonnances , de s'attaquer au corps des médecins , et d'aller mettre sur son théâtre des personnes vénérables comme ces messieurs-là!

BÉBALDE.

Que voulez-vous qu'il y mette que les diverses professions des hommes.' On y met bien tous les jours les princes et les rois, qui sont d'aussi bonne maison que les médecins.

l ABGAN.

Par la mort non de diable! si j'étais que des médecins, je me vengerais de son impertinence; et quand il sera malade , je le laisserais mourir sans secours. Il aurait beau faire et beau dire , je ne lui ordonnerais pas la moindre petite saignée, le moindre petit lavement; et je lui dirais : Crève, crève; cela t'apprendra une autre fois à te jouer à la faculté.

BÉBALDE.

Vous voilà bien en colère contre lui.

ABGAN.

Oui. C'est un malavisé; et si les médecms sont sages, ils feront ce que je dis.

BEBALDE.

Il sera encore plus sage que vos médecins, car il ne leur demandera point de secours.

ABGAN.

Tant pis pour lui, s'il n'a point recours aux remèdes.

BÉBALDE.

11 a ses raisons pour n'en point vouloir, et il soutient que cela n'est permis qu'aux gens vigoureux et robustes , et qui ont des forces de reste pour porter les remèdes avec la maladie; mais que pour lui, il n'a justement de la force que pour porter son mal.

ABGAN.

Les sottes raisons que voilà ! Tenez , mon frère , ne parlons point de cet homme-là davantage ; car cela m'échauffe la bile, et vous me donneriez mon mal.

BÉBALDE.

Je le veux bien , mon frère ; et pour changer de discours, je vous dirai que sur une petite répugnance que vous témoigne votre ûlle, vous ne devez point prendre les résolutions violentes de la mettre dans un couvent; que pour le choix d'un gendre , il ne vous faut pas suivre aveuglément la passion qui vous emporte; et qu'on doit, sur cette matière, s'accommoder un peu à l'inclination d'une fdie , puisque c'est pour toute la vie , et que de là dépend tout le bonheur d'un mariage.

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