DON GARCIE DE NAVARRE, ACTE III, SCÈNE II
Ne m' attachent-ils point par d'assez puissants nœuds? Quoi! votre âme , seigneur, serait-elle obstinée A vouloir asservir toute ma destinée ?
Et faut-il que jamais il ne tombe sur nous L'ombre d'un seul bienfait , qu'il ne vienne de vous ? Ah ! souffrez, dans les maux où mon destin m'expose. Qu'aux soins d'un autre aussi je doive quelque chose; Et ne vous plaignez point de voir un autre bras Acquérir de la gloire où le vôtre n'est pas.
DON ALPHONSE
Oui , madame , mon cœur doit cesser de s'en plaindre ; Avec trop de raison vous voulez m'y contraindre ; Et c'est injustement qu'on se plaint d'un malheur. Quand un autre plus grand s'offre à notre douleur. Ce secours d'un rival m'est un cruel martyre; Mais , hélas ! de mes maux ce n'est pas là le pire : Le coup, le rude coup dont je suis attéré , C'est de me voir par vous ce rival préféré. Oui , je ne vois que trop que ses feux pleins de gloire Sur les miens dans votre âme emportent la victoire ; Et cette occasion de servir vos appas , Cet avantage offert de signaler son bras , Cet éclatant exploit qui vous fut salutaire , K'est que le pur effet du bonheur de vous plaire , Que le secret pouvoir d'un astre merveilleux , Qui fait tomber la gloire où s'attachent vos vœux. Ainsi tous mes efforts ne seront que fumée. Contre vos fiers tyrans je conduis une armée ; Mais je marche en tremblant à cet illustre emploi , Assuré que vos vœux ne seront pas pour moi , Et que , s'ils sont suivis , la fortune prépare L'heur des plus beaux succès aux soins de la Navarre. Ah ! madame, faut-il me voir précipité De l'espoir glorieux dont je m'étais flatté ! Et ne puis-je savoir quels crimes on m'impute , Pour avoir mérité cette effroyable chute?
DONE ELVIHE.
Ne me demandez rien avant que regarder Ce qu'à mes sentiments vous devez demander ; Et sur cette froideur qui semble vous confondre. Répondez-vous , seigneur, ce que je puis répondre, Car enfin tous vos soins ne sauraient ignorer Quels secrets de votre âme on m'a su déclarer. Et je la crois , cette âme , et trop noble et trop haute Pour vouloir m'obliger à commettre une faute. Vous-même dites-vous s'il est de l'équité De me voir couronner une infidélité ; Si vous pouvez m'offrir , sans beaucoup d'injustice , Un cœur à d'autres yeux offert en sacrifice ; Vous plaindre avec raison , et blâmer mes refus , Lorsqu'ils veulent d'un crime affranchir vos vertus! Oui, seigneur, c'est un crime; et les premières flammes Ont des droits si sacrés sur les illustres âmes .
Qu'il faut perdre grandeurs , et renoncer au jour, Plutôt que de pencher vers un second amour. J'ai pour vous cette ardeur que peut prendre l'estime Pour un courage haut , pour un cœur magnanime ; Mais n'exigez de moi que ce que je vous dois , Et soutenez l'honneur de votre premier choix. Malgré vos feux nouveaux , voyez quelle tendresse Vous conserve le cœur de l'aimable comtesse ; Ce que pour un ingrat ( car vous l'êtes , seigneur) , Elle a d'un choix constant refusé de bonheur ; Quel mépris généreux , dans son ardeur extrême, Elle a fait de l'éclat que donne un diadème ; Voyez combien d'efforts pour vous elle a bravés , Et rendez à son cœur ce que vous lui devez.
DON ALPHONSE
Ah ! madame , à mes yeux n'offrez point son mérite :
Il n'est que trop présent à l'ingrat qui la quitte;
Et si mon cœur vous dit ce que pour elle il sent ,
J'ai peur qu'il ne soit pas envers vous innocent.
Oui , ce cœur l'ose plaindre , et ne suit pas sans peine
L'impérieux effort de l'amour qui l'entraîne :
Aucun espoir pour vous n'a flatté mes désirs ,
Qui ne m'ait arraché pour elle des soupirs ;
Qui n'ait dans ses douceurs fait jeter à mon âme
Quelques tristes regards vers sa première flamme;
Se reprocher l'effet de vos divins attraits ,
Et mêler des remords à mes plus chers souhaits.
J'ai fait plus que cela, puisqu'il vous faut tout dire i
Oui, j'ai voulu sur moi vous ôter votre empire.
Sortir de votre chaîne , et rejeter mon cœur
Sous le joug innocent de son premier vainqueur.
Mais, après mes efforts, ma constance abattue
Voit un cours nécessaire à ce mal qui me tue ;
Et , ddt être mon sort à jamais malheureux ,
Je ne puis renoncer à l'espoir de mes vœux.
Je ne saurais souffrir l'épouvantable idée
De vous voir par un autre à mes yeux possédée ;
Et le flambeau du jour, qui m'offre vos appas,
Doit avant cet hymen éclairer mon trépas.
Je sais que je trahis une princesse aimable;
Jlais, madame, après tout mon cœur est-il coupable ?
Et le fort ascendant que prend votre beauté
Laisse-t-il aux esprits aucune liberté ?
Hélas ! je suis ici bien plus à plaindre qu'elle :
Son cœur, en me perdant , ne perd qu'un infidèle :
D'un pareil déplaisir on se peut consoler ;
Mais moi , par un malheur qui ne peut s'égaler.
J'ai celui de quitter une aimable personne ,
Et tous les maux encor que mon amour me donne.
DONE ELVIBE.
Vous n'avez que les maux que vous voulez avoir. Et toujours notre cœur est en notre pouvoir. 11 peut bien quelquefois montrer quelque faiblesse : Mais enfin sur nos sens la raison est maîtresse...
DON GARCIE DK NAVARRE, ACTE III, SCfiNE IV