‹ Œuvres complètes de Molière avec des notes de tous les commentateursChapitre 324 sur 1284 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

HORACE, ARNOLPHE

HOBACE.

Je reviens de chez vous, et le destin me montre Qu'il n'a pas résolu que je vous y rencontre. Mais j'irai tant de fois qu'enfin quelque moment...

ABNOLPHE.

Eh ! mon Dieu ! n'entrons point dans ce vain compli- Rien ne me fâche tant que ces cérémonies ; [ment : Et si l'on m'en croyait, elles seraient bannies. C'est un maudit usage ; et la plupart des gens Y perdent sottement les deux tiers de leur temps.

( // se couvre. ) Mettons donc sans façon '. Eh bien ! vos amourettes ?

' Mettons donc sans façon , pour mettons donc notre chapeau : locution tlliplique qui u'est plus d'usage, et dont on Uouve un second exemple dans la scène ii du Mariage forcé. I

Puis-je, seigneur Horace, apprendre où vous en êtes? J'étais tantôt distrait par quelque vision ; Jlais depuis là-dessus j'ai fait réflexion. De vos premiers progrès j'admire la vitesse, Et dans l'événement mon âme s'intéresse.

HOBACE.

IMa foi , depuis qu'à vous s'est découvert mon cœui- , II est à mon amour arrivé du malheur.

ABNOLPHE.

Oh! oh! comment cela .'

HOBACE.

La fortmie cruelle A ramené des champs le patron de la belle.

ABNOLPHE.

Quel malheur !

HOBACE.

Et de plus , à mon très-grand regret , II a su de nous deux le commerce secret.

ABNOLPHE.

D'où diantre a-t-il si tôt appris cette aventure.'

HOBACE.

Je ne sais ; mais enfin c'est une chose silre.

Je pensais aller rendre, à mon heure à peu près,

Ma petite visite à sesjeimes attraits.

Lorsque, changeant pour moi de ton et de visage,

Et servante et valet m'ont bouché le passage.

Et d'un « Retirez-vous, vous nous importunez, »

M'ont assez rudement formé la porte au nez.

ABNOLPHE.

La porte au nez !

HOBACE.

Au nez.

ABNOLPHE.

La chose est un peu forlc.

HOBACE.

J'ai voulu leur parler au travers de la porte ; Mais à tous mes propos ce qu'ils ont répondu , C'est, «A'ous n'entrerez point, monsieur l'a défendu. -

ABNOLPHE.

Ils n'ont donc point ouvert ?

HOBACE.

Non. Et de la fenêtre Agnès m'a confirmé le retour de ce maître. En me chassant de là d'un ton plein de fierté , Accompagné d'un grès que sa main a jeté.

ABNOLPHE.

Comment ! d'un grès ?

HOBACE.

D'un grès de taille non petite , Dont on a par ses mains régalé ma visite.

Diantre ! ce ne sont pas des prunes que cela ! Et je trouve fâcheiLx l'état où vous voilà.

1/KCOLE DKS FEMMKS, ACTE III, SCÈNE IV.

IIOnACE.

H l'st vrai , je suis mal par ce retour funeste.

AHNOLPHE.

Certes, j'en suis fâclié pour vous, je vous proteste.

IIOBACE.

('et homme me rompt tout.

ABNOLPHE.

Oui ; mais cela n'est rien , VA (le vous raccrocher vous trouverez moyen.

TIOBACn.

Il l'iuit bien essayer, par quelque intelligence. De vaincre du jaloux l'exacte vigilance.

ABNOLPHE.

Cela vous est facile ; et la fille , après tout, ^ ous aime.

HOnACE.

Assurément.

ARKOLPHE.

Vous en viendrez à bout.

UOUACE.

Je l'espère.

AKKOLPHE.

Le grès vous a mis en déroule; Mais cela m; doit pas vous étonner.

iionACE.

Sans doute; I',t j'ai compris d'abord que mon homme était là , Qui , sans se faire voir , conduisait tout cela. Mais ce qui m'a surpris , et qui va vous surprendre , C'est un autre incident que vous allez entendre; Un trait hardi qu'a fait cette jeune beauté, Kt qu'on n'attendrait point de sa simplicité. \\ le faut avouer, l'Amour est un grand maître : <",e qu'on ne fut jamais, il nous enseigne à l'être; Kt souvent de nos mœurs l'absolu changement devient par ses leçons l'ouvrage d'un moment. De la nature en nous il force les obstacles , Kt ses effets soudains ont de l'air des miracles. D'vn avare à l'instant il fait un libéral, V\i vaillant d'un poltron, un civil d'un brutal; Il rend agile à tout l'àme la plus pesante, Kt donne de l'esprit à la plus innocente. Oui, ce dernier miracle éclate dans Agnès; Car, tranchant avec moi par ces termes exprès : o Retirez-vous, mon Ame aux visites renonce; « .le sais tous vos discours, et voilà ma réponse. " Celte pierre ou ce grès , dont vous vous étonniez , Avec un mot de lettre est tombée à mes pieds , Kt j'admire de voir cette lettre ajustée Avec le sens des mots, et la pierre jetée. D'une telle action n'ètes-vous pas surpris ? L'anuiur sait-il pas l'art d'aiguiser les esprits .' Kt peut-on me nier que ses llammes puissantes Ke fassent dans ini eœur des choses étonnantes ?

Que dites-vous du tour et de ce mot d'écrit ? Kh ! n'admirez-vous point cette adresse d'esprit .' 'l'rouvex-vous pas plaisant de voir (juel personnage A joué mon jaloux dans tout ce badinage ? Dites.

AE.\OLPHE.

Oui, fort plaisant.

HOKACE.

Riez-en donc un peu.

( Arnolphe rit cTiin air forcé. ) Cet homme, gendarmé d'abord contre mon feu , Qui chez lui se retranche, et de grès fait parade, Comme si j'y voulais entrer par escalade ; Qui , pour nie repousser, dans son bizarre effroi , Anime du dedans tous ses gens contre moi , Kt qu'abuse h ses yeux , par sa machine même , Celle qu'il veut tenir dans l'ignorance extrême I Pour moi , je vous l'avoue, encor que son retour Kn un grand embarras jette ici mon amour, Je tiens cela plaisant autant qu'on saurait dire; Je ne puis y songer sans de bon cœur en rire; Kt vous n'en riez pas assez, à mon avis.

AR.xoLPHE , arec un rix forcé.

Pardonnez-moi , j'en ris tout autant que je puis.

HORACE

IMais il faut qu'en ami je vous montre sa lettre. Tout ce que sou eœur sent , sa main a su l'y mettre , Mais en termes touchants et tout pleins de bonté , De tendresse innocente et d'ingénuité.

De la manière enfin que la pure nature Kxprinie de l'amour la première blessure. Aii^OLPHE, 6a.s, à/)ar/.

\oil;'i, friponne, à quoi l'écriture te sert; Kt , contre mon dessein , l'art t'en fut découvert. HOBACE lit.

" Je veux vous écrire, et je suis bien en peine par " oii je m'y prendrai. J'ai des pensées que je désire- " rais que vous sussiez, mais je ne sais comment faire i< pour vous les dire, et je me délie de mes paroles. « Comme je commence à connaître qu'on m'a loun jours tenue dans l'ignorance, j'ai peur de mettre " quelque chose qui ne soit pas bien, et d'en dire <i plus que je ne devrais. Kn vérité, je ne sais ce que <i vous m'avez fait ; mais je sens que je suis fàehée à «' mourir de ce qu'on me fait faire contre vous, que '< j'aurai toutes les peines du monde à me passer de " vous, et que je serais bien aise d'être à vous. Peut- " être qu'il y a du mal à dire cela; mais cnlin je ne n puis m'empéeher de le dire, et je voudrais que cela " se put faire sans qu'il y en eût. On me dit fort que <■ tous les jeunes hommes sont des trompeurs , qu'il « ne les faut point écouter, et que tout ce que vous " me dites n'est que pour m'abuser; mais je vous as- <■ sure que je n'ai pu encore me figurer cela de vous ,

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