LA PRINCESSE DÉLIDE, ACTE III, SCÈNE V
des flammes de l'amour : mais ce qui est vertu en elle devient un crime dans un homme ; et , comme la beauté est le partage de notre sexe, vous ne sauriez ne nous point aimer sans nous déiober les hommages qui nous sont dus, et commettre une offense dont nous devons toutes nous ressentir.
EURYALE
Je ne vois pas, madame, que celles qui ne veulent point aimer doivent prendre aucun intérêt à ces sortes d'offenses.
LA PBINCESSE.
Ce n'est pas une raison, seigneur; et, sans vouloir aimer, on est toujours bien aise d'être aimée.
EURYALE
Pour moi, je ne suis pas de même; et, dans le dessein où je suis de ne rien aimer, je serais fâché d'être aimé.
LA PRINCESSE
Et la raison ?
EURYALE
C'est qu'on a obligation à ceux qui nous aiment , et que je serais fâché d'être ingrat.
LA PRINCESSE
Si bien donc que, pour fuir l'ingratitude , vous aimeriez qui vous aimerait !
EURYALE
Moi, madame? Point du tout. Je dis bien que je serais fâché d'être ingrat; mais je me résoudrais plutôt de l'être que d'aimer.
LA PRINCESSE
Telle personne vous aimerait peut-être , que votre cœur...
EURYALE
Non, madame. Rien n'est capable de toucher mon cœur. Ma liberté est la seule maîtresse à qui je consacre mes vœux; et, quand le ciel emploierait ses soins à composer une beauté parfaite, quand il assemblerait en elle tous les dons les plus merveilleux et du corps et de l'âme, enfin quand il exposerait à mes yeux un miracle d'esprit, d'adresse et de beauté, et que cette personne m'aimerait avec toutes les tendresses imaginables , je vouç l'avoue franchement , je ne l'aimerais pas.
LA PRINCESSE, à part.
A-t-on jamais rien vu de tel ?
MORON , à la princesse.
Peste soit du petit brutal ! J'aurais bien envie de lui bailler un coup de poing.
LA PRINCESSE, à por^
Cet orgueil me confond, et j'ai un tel dépit, que je ne me sens pas.
MOBON , bas, au prince.
. Bon courage, seigneur. Voilà qui va le mieu.\ du monde.
EURYALE, bas, a Moron.
Ah ! Moron , je n'en puis plus ! et je me suis faiV des efforts étranges.
LA PRINCESSE, à Eurijule.
C'est avoir une insensibilité bien grande, que de parler comme vous faites.
EURYALE
Le ciel ne m'a pas fait d'une autre humeur. Mais, madame, j'interromps votre promenade, et mon respect doit m'avertir que vous aimez la solitude.
SCÈiNE V.
LA PRINCESSE, MORON
MOBON.
11 ne vous en doit rien, madame, en dureté de cœur.
LA PRINCESSE
Je donnerais volontiers tout ce que j'ai au monde, pour avoir l'avantage de triompher.
MORON
Je le crois.
LA PRINCESSE
Ne pourrais-tu, Moron, me servir dans un tel dessein ?
MOBON.
Vous savez bien, madame, que je suis tout à votre service.
Parle-lui de moi dans tes entretiens; vante-lui adroitement ma personne et les avantages de ma naissance, et tâche d'ébranler ses sentiments par la douceur de quelque espoir. Je te permets de dire tout ce que tu voudras , pour tâcher à me l'engager.
MOBON.
Laissez-moi faire.
LA PRINCESSE
C'est une chose qui me tient au cœur. Je souliaite ardemment qu'il m'aime.
MOBON.
11 est bien fait, oui, ce petit pendard-là; il a bon air , bonne physionomie ; et je crois qu'il serait assez le fait d'une jeune princesse.
LA PRINCESSE
Enfin , tu peux tout espérer de moi , si tu trouves moyen d'enflammer pour moi son cœur.*
MOHON..
Il n'y a rien qui ne se puisse faire. Mais, madame, s'il venait à vous aimer, que feriez-vous, s'il vous plaît.'
LA PBINCESSE.
Ah! ce serait lors que je prendrais plaisir à triompher pleinement de sa vanité, à punir son mépris par mes froideurs, et à exercer sur lui toutes les cruautés que je pourrais imaginer.
LA PRINCESSE D'ÉLmE, TROISIÈME INTERMÈDE.
MORON
11 ne se rendra jamais.
LA PRINCESSE
Ah ! Moron , il faut faire en sorte qu'il se rende.
MORON
Non. Il n'en fera rien. Je le connais, ma peine serait inutile.
LA PRINCESSE
Si faut-il pourtant tenter toute chose, et éprouver si son âme est entièrement insensible. Allons, je veux lui parler, et suivre une pensée qui vient de me venir.
TROISIEME INTERMEDE.