CHARLOTTE, PIERROT
CHABLOTTE.
Notre dinse, Piarrot, tu t'es trouvé là bien à point !
'^ PIEEBOT.
Parguienne, il ne s'en est pas fallu l'époisseur d'une éplingue qu'ils ne sayant nayés tous deux.
CHABLOTTE.
C'est donc le coup de vent d'à matin qui les avait renvarsés dans la mar?
PIEBBOT.
Aga ', quien, Charlotte, je m'en vas te conter tout fin drait comme cela est venu ; car, comme dit l'autre, je les ai le premier avisés, avisés le premier je les ai. Enfin doncj'étions sur le bord de la mar, moi et le gros Lucas , et je nous amusions à batifoler avec des mottes de tarre que je nousjesquions à la tête; car, comme tu sais bian , le gros Lucas aime à batifoler, et moi, par fouas, je batifole itou. En batifolant donc, pisque batifoler y a , j'ai aparçu de tout loin queuque chose qui grouillait dans gliau, et qui venait comme envars nous par secousse. Je voyais cela fixiblement, et pis tout d'un coup je voyais que je ne voyais plus rian. Eh ! Lucas , c'ai-je fait , je pense que vlà des hommes qui nageant là-bas. Voire , ce m'at-il fait , t'as été au trépasseraent d'un chat , t'as la vue trouble'. Palsanguienne , c'ai-je fait , je n'ai point la \'ue trouble, ce sont de s hommes. Point du tout, ce m'a-t-il fait, t'as la barlue. Veux-tn gager, c'ai-je fait, que je n'ai point la barlue , c'ai-je fait, et que ce sont deux hommes, c'ai-je fait, qui nageant droit ici, c'ai-je fait? Morguienne , ce m'a-t-il fait, je gage que non. Oh! ça, c'ai-je fait, veux-tu gager dix sous que si? Je le veux bian, ce m'a-t-il fait, et, pour te montrer, vlà argent su jeu, ce m'at-il fait. Moi , je n'ai point été ni fou , ni étourdi ; j'ai bravement bouté à tarre quatre pièces tapées, et cinq sous en doubles, jerniguienne , aussi hardiment que si j'avais avalé un varTede vin; car je sis hasardeux, moi, et je vas à la débandade. Je savais bian ce que je faisais pourtant. Queuque gniais! Enfin donc, je
' Aga est une interjection d'admiration encore usitée dans quelques pays de France. Elle n'est point Urée du grec , comme plusieurs hellénistes l'ont pensé. La nature l'a fournie à nos ancêtres comme les autres interjections ah ! oh ! eh ! ( Mén. )
' Ce proverbe , fondé sur quelque superstition populaire , se trouve dans la Comédie des Proverbes, d'Adrien de Montiuc : « Tu as la berlue; je crois que ta as été au trépassemeni d'un chat , tu vois trouble. » ( A. )
LE FESTIN DE PIERRE
n'avons pas piitôt eu gagé, que j'avons vu les deux lionimes tout à plaiii , qui nous faisiant signe de les nller quérir; et moi de tirer auparavant les enjeux. A lions, Lucas, c'ai-jedit, tu vois bian qu'il nousappelont; allons vite à leu secours. Non, ce m'a-t-il dit, ils m'ont fait pardre. Oh! doue, tanquia, qu'à la parfm , pour le faire court, je l'ai tant sarmonné, que je nous sommes boutés dans une barque , et pis j'avons tant fait cahin caha, que je les avons tirés de gliau, cl pis^ëTes avons menés cheux nous auprès du feu, et pis ils se sant dépouillés tout nus pour se sécher, et pis il y en est venu encore deux de la même bande, qui s'équiant sauvés tout seuls ; et pis Mathurine est arrivée là, à qui l'en a fait les doux yeux. Vlà justement, Charlotte, comme tout ça s'est fait.
CHABLOTTE.
Ne m'as-tu pas dit, Piarrot , qu'il y en a un qu'est bien pu mieux fait que les autres?
PIEBKOT.
Oui, c'est le maître. Il faut que ce soit queuque gros, gros monsieu, car il a du dor à son habit tout depis le haut jusqu'en bas ; et ceux qui le servont sont des monsieux eux-mêmes; et stapandant, tout gros monsieu qu'il est , il serait par ma fiqué nayé si je n'aviomme été là.
CHAHLOTTE.
Aidez • un peu.
PIEBHOT.
Oh! parguienne, sans nous il en avait pour sa maine de fèves '.
CHABLOTTE.
Est-il encore cheux toi tout nu , Piarrot .'
PIEBBOT.
Nannain, ils l'avont r'habillé tout devant nous. Mon guieu , je n'en avais jamais vu s'habiller. Que d'histoires et d'engingorniaux ^ boutont ces messieux-là les courtisans !Jemepardraislà-dedans, pour moi ; et j'étais toutébobide voirça.Quien, Charlotte, ils a vont des cheveux qu i ne tenont poi nt à leu tête ; et ils boutont ça après tout, comme un gros bonnet de iilace. Ils ant des chemises qui ant des manches oij j'entrerions tout brandis, toi et moi. En glieu d'haut-de-chausse , ils portent un garde-robe ^ aussi large que d'ici à Pâques : en glieu de pourpoint de
' /irdez , abréviation de regardez.
' On dit figiirément, il en a pour sa mine de fèves, pour, il a été attrapé , il en a eu pour son compte. La mine est une mesure qui contient la moitié d'un setier.
3 £nginqnrninii.r , parure , ornement de cou. Ce mot patois est proljabienient composé de l'ancienne expression engin , invenUon , et de gorgèrc , gorgim , gorge , invention pour le cou. Ce qui a surtout frappé Pierrot, c'est ce grand mouchoir de cou à réseau avec quatre grosses koitpes de linge gui leur pendaient sur Vcstomac.
■* Les villagoises portaient alors sur leur jupon une espèce de l.nblicr appelé garde-robe. Ce mot a perdu cette signilicalion.
, ACTE 11, sâÈNE I.
-/•■■' petites brassières, qui ne leu venont pas jusqu'au bri-
chet ' ; et, en glieu de rabat, un grand mouchoir de couàréziau, aveuc quatre grosses houpes de linge qui leu pendont sur l'estomaque. Ils avont itou d'autres petits rabats au bout des bras, et de grands entonnoisdepassementauxjambes, et, parmi tout ça, tant de rubans, tant de rubans, que c'est une vraie piquié. Ignia pas jusqu'aux souliers qui n'en soyont farcis tout depis un bout jusqu'à l'autre; et ils sont faits d'une façon que je me romprais le cou aveuc.
CHARLOTTE
Par ma fi, Piarrot, il faut que j'aille voir un peu ça.
Oh! acoute un peu auparavant, Charlotte. J'ai queuque autre chose à te dire , moi.
CHABLOTTE.
Eh bian ! dis . qu'est-ce que c'est ?
PIEBBOT.
Vois-tu, Charlotte? il faut, comme j]t£autre, que je débonde mon cœur. Je t'aime, tu le sais bian, et je sommes pour être mariés ensemble ; mais, marguienne, je ne suis point satisfait de toi.
CHABLOTTE.
Quement , qu'est-ce que c'est donc qu'iglia ?
PIEBBOT.
Iglia que tu me chagraines l'esprit, franchement.
CHABLOTTE.
Et quement donc ?
PIEBBOT.
Tétiguienne , tu ne m'aimes point.
'' CHABLOTTE.
Ah ! ah ! n'est-ce que ça ?
PIEBBOT.
Oui, ce n'est que ça, et c'e^t bian assez.
CHABLOTTE.
Mon guieu, Piarrot, tu me viens toujou dire la même chose.
Je te dis toujou la même chose , parce que c'est toujou la même chose ; et si ce n'était pas toujou la même chose, je ne te dirais pas toujou la même
chose.
CHABLOTTE.
Mais qu'est-ce qu'il te faut? que veux-tu?
PIEBBOT.
Jerniguienne ! je veux que tu m'aimes.
CHABLOTTE.
Est-ce que je ne t'aime pas ? •■
PIEBBOT.^;^
Non, tu ne m'aimes pas ; et |i^je fais tout ce que je
■ Le creux qui est au haut de l'estomac. Ce mot dérive de l'allemand brechen , rompre , couper. ( MÉN. )