‹ Œuvres complètes de Molière avec des notes de tous les commentateursChapitre 489 sur 1284 · LE FESTIN DE PIERRE, ACTE III, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

LE FESTIN DE PIERRE, ACTE III, SCÈNE VI

notre vengeance, et lui laisse la liberté de jouir, durant quelques jours , du fruit de son bienfait.

DON ALONSE

Kon , non , c'est hasarder notre vengeance que de la reculer, et l'occasion de la prendre peut ne plus revenir. Le ciel nous l'offre ici , c'est à nous d'en profiter. Lorsque l'honneur est blessé mortellement, on ne doit point songer à garder aucunes mesures ; et si vous répugnez à prêter votre bras à cette action , vous n'avez qu'à vous retirer, et laisser à ma main la gloire d'un tel sacrifice.

DON CABLOS.

De grâce, mon frère...

DON ALONSE

Tous ces discours sont superflus : il faut qu'il meure.

DON C.\nLOS.

Arrêtez, vous dis-je, mon frère. Je ne souffrirai point du tout qu'on attaque ses jours; et je juré le ciel que je le défendrai ici contre qui que ce soit, et je saurai lui faire un rempart de cette même vie qu'il a sauvée ; et pour adresser vos coups , il faudra qije vous me perciez.

DON ALONSE

Quoi ! vous prenez le parti de notre ennemi contre moi ; et loin d'être saisi à son aspect des mêmes transports que je sens , vous faites voir pour lui des sentiments pleins de douceur !

DON CABLOS.

Mon frère , montrons de la modération dans une action légitime; et ne vengeons point notre honneur avec cet emportement que vous témoignez. Ayonsdu cœur dont nous soyons les maîtres, une valeur qui n'ait rien de farouche, et qui se porte aux choses par une pure délibération de notre raison, et non point par le mouvement d'une aveugle colère. Je ne veux point, mon frère, demeurer redevable à mon ennemi , et je lui ai une obligation dont il faut que je m'acquitte avant toute chose. Notre vengeance, pour être différée , n'en sera pas moins éclatante ; au contraire , elle en tirera de l'avantage; et cette occasion de l'avoir pu prendre la fera paraître plus juste aux yeux de tout le monde.

DON ALONSE

O l'étrange faiblesse , et l'aveuglement effroyable , de hasarder ainsi les intérêts de son honneur pour la ridicule pensée d'une obligation chimérique!

DON CABLOS.

Non , mon frère , ne vous mettez pas en peine. Si je fais une faute , je saurai bien la réparer, et je me charge de tout le soin de notre honneur ; je sais à quoi il nous oblige, et cette suspension d'un jour, que ma reconnaissance lui demande, ne fera qu'augmenter l'ardeur que j'ai de le satisfaire. Don Juan,

vous voyez que j'ai soin de vous rendre le bien que j'ai reçu de vous, et vous devez par là juger du reste, croire que je m'acquitte avec même chaleur de ce que je dois, et que je ne serai pas moins exact à vous payer l'injure que le bienfait. Je ne veux point vous obliger ici à expliquer vos sentiments, et je vous donne la liberté de penser à loisir aux résolutions que vous avez à prendre. Vous connaissez assez la grandeurde l'offense que vous nous avez faite, et je vous fais juge vous-même des réparations qu'elle demande. Il est des moyens doux pour nous satisfaire; il en est de violents et de sanglants : mais enfin, quelque choix que vous fassiez, vous m'avez donné parole de me faire faire raison pardon Juan. Songez à me la faire, je vous prie, et vous ressouvenez que, hors d'ici , je ne dois plus qu'à mon honneur.

DON JUAN

Je n'ai rien exigé de vous , et vous tiendrai ce que j'ai promis.

DON CABLOS.

Allons, mon frère; un moment dedoueeurne fait aucune injure à la sévérité de notre devoir.

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