SOS
De tous ces grands faiseurs de protestations ,
Ces affables donneurs d'embrassades frivoles,
Os obligeants diseurs d'inutiles paroles ,
Qui de civilités avec tous font combat,
Kt traitent du même air l'honnête homme et le fat.
Quel avantage a-t-on qu'un homme vous caresse,
Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse.
Et vous fasse de vous un éloge éclatant,
Lorsfju'au premier foquin il court en faire autant?
Non, non, il n'est point d'âme un peu bien située
Qui veuille d'une estime ainsi prostituée;
Kt la plus glorieuse a des régals peu chers ,
Dès qu'on voit qu'on nous mêle avec tout l'univers :
Sur quelque préférence une estime se fonde ,
Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde.
Puiscpie vous y donnez , dans ces vices du temps ,
Morbleu ! vous n'êtes pas pour être de mes gens ;
•le refuse d'un cœur la vaste complaisance
Qui ne fait de mérite aucune différence;
Je veux qu'on me distingue ; et, pour le trancher net.
L'ami du genre humain n'est point du tout mon fait.
PHILINTE
Mais, quand on est du monde, il faut bien que l'on ren- Quelques dehors civils que l'usage demande. [de
ALCESTE
Non, vous dis-je; on devrait châtier sans pitié Ce commerce honteux de semblants d'amitié. Je veux que l'on soit homme, et qu'en toute rencontre Le fond de notre cœur dans nos discours se montre , Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments Ne se mastiuent jamais sous de vains compliments.
PHILINTE
Il est bien des endroits où la pleine franchise Deviendrait ridicule, et serait peu permise; Et parfois , n'en déplaise à votre austère honneur. Il est bon de cacher ce qu'on a dans le cœur. Serait-il à propos, et de la bienséance, l^e dire à mille gens tout ce que d'eux l'on pense? Et quand on a quelqu'un qu'on hait ou qui déplaît , Lui doit-on déclarer la chose comme elle est ?
ALCESTE
Oui.
PHILINTE
Quoi ! vous iriez dire à la vieille Emilie . Qu'à son âge il sied mal de faire la jolie, Et que le blanc qu'elle a scandalise chacun '
ALCESTE
Sans doute.
A Dorilas, qu'il est trop importun ; Et qu'il n'est , a la cour, oreille qu'il ne lasse A conter sa bravoure et l'éclat de sa race?
ALCESTE
Fort bien.
MI)l.rf,HE.
PHILI.ME.
Vous vous moquez.
ALCESTE
Je ne me moque point, Et je vais n'épargner personne sur ce point. Mes yeux sont trop blessés, et la cour et la ville Ne m'offrent rien qu'objets à m' échauffer la bile; J'entre en une humeur noire, en un chagrin profond. Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils Je ne trouve partout que lâche flatterie , [font.
Qu'injustice, intérêt, trahison, fourberie; Je n'y puis plus tenir, j'enrage ; et mon dessein Est de rompre en visière à tout le genre humam.
BHILINTE.
Ce chagrin philosophe est un peu trop sauvage.
Je ris des noirs accès où je vous envisage ,
Et crois voir en nous deux, sous mêmes soins nourris.
Ces deux frères que peint F École des maris,
Dont...
Mon Dieu ! laissons là vos comparaisons fades.
PHILINTE
Non : tout de bon , quittez toutes ces incartades.
Le monde par vos soins ne se changera pas :
VA puisque la franchise a pour vous tant d'appas ,
Je vous dirai tout franc que cette maladie.
Partout où vous allez , donne la comédie;
Et qu'un si grand courroux contre les mœurs du temps
Vous tourne en ridicule auprès de bien des gens.
ALCESTE. [mande-.
Tant mieux , morbleu ! tant mieux, c'est ce que je de- Ce m'est un fort bon signe , et ma joie en est grande. Tous les hommes me sont à tel point odieux , Que je serais fâché d'être sage à leurs yeux.
PHILINTE
Vous voulez un grand mal à la nature humaine!
ALCESTE
Oui , j'ai conçu pour elle une effroyable haine.
PHILINTE
Tous les pauvres mortels, sans nulle exception.
Seront enveloppés dans cette aversion ?
Encore en est-il bien, dans lesiècle où nous sommes...
ALCESTE
Non , elle est générale, et je hais tous les hommes : Les uns, parce qu'ils sont méchants et malfaisants, Et les autres, pour être aux méchants complaisants, Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses. De cette complaisance on voit l'injuste excès Pour le franc scélérat avec qui j'ai procès. Au travers de son masque on voit à plein le traîne; Partout il est connu pour tout ce qu'il peut être; Et ses roulements d'yeux , et son toji radouci ,
3oe
N'imposent qti';i des gens (|ui ne sont point d'ici. On sait que ce pied-plat , digne qu'on le coiil'onde , Par de sales emplois s'est poussé dans le inonde , Et que par eux son sort, de splendeur revêtu , Fait gronder le mérite et rougir la vertu. Quelques titres honteux qu'en tous lieux on lui donne, Son misérable honneur ne voit pour lui personne : Nommez-le fourbe, infâme, et scélérat maudit, ■Jout le monde en convient, et nul n'y contredit, (.'.cpeiidant sa grimace est partout bienvenue; On l'accueille, on lui rit, partout il s'insinue; Kt s'il est, par la brigue, un rang h disputer. Sur le plus honnête homme on le voit l'emporter. Tétebleu ! ce me sont de mortelles blessures , De voir qu'avec le vice on garde des mesures ; Et parfois il me prend des mouvements soudains De fuir dans un désert l'approche des humains.
PHILINTE. [en peine,
Mon Dieu ! des mœurs du temps mettons-nous moins Et faisons un peu grâce à la nature humaine ; Ke l'examinons point dans la grande rigueur, Et voyons ses défauts avec quelque douceur. Il faut , parmi le monde, une vertu traitable : A force de sagesse, on peut être blâmable; La parfaite raison fuit toute extrémité , y.l veut que l'on soit sage avec sobriété. Cette grande roideur des vertus des vieux âges Heurte trop notre siècle et les commui s usages ; Elle veut aux mortels trop de perfection : Il faut fléchir au temps sans obstination; Et c'est une folie , à nulle autre seconde , De vouloir se mêler de corriger le monde. J'observe, comme vous, cent choses tous les jours Qui pourraient mieux aller, prenant un autre cours; Mais quoi qu'à chaque pas je puisse voir paraître , En courroux, comme vous, on ne me voit point être. Je prends tout doucement les hommes comme ils sont. J'accoutume -non âme à souffrir ce qu'ils font; Et je crois qu'à la cour, de même qu'à la ville, -Mon flegme est philosophe autant que votre bile.
ALCESTE
Mais ce flegme , monsieur, qui raisonne si bien , Ce flegme pourra-t-il ne s'échauffer de rien? Et s'il faut, par hasard, qu'un ami vous trahisse, Q*ie, pour avoir vos biens, on dresse un artifice, Ou qu'on tâcJie à semer de méchants bruits de vous, Verrez-voustout cela sans vous mettre en courroux?
PHILINTE
Oui , je vois ces défauts , dont votre âme murmure, Comme vices unis à l'humaine nature; Et mon esprit enfin n'est pas plus offensé I> voir un homme fourbe, injuste, intéressé. Que de voir des vautours affamés de carnage. Des singes malfaisants, e^ des loups pleins de rage.