‹ Œuvres complètes de Molière avec des notes de tous les commentateursChapitre 549 sur 1284 · LE MISANTHUOPK, ACTE I, SCÈNE U · texte numérisé non relu

LE MISANTHUOPK, ACTE I, SCÈNE U

ALCESTE

Monsieur...

OnONTK.

Quoi ! vous y résistez.' ALCESTE. [l'aire,

IMonsiiur, c'est trop d'honneur que vous me voulez Mais l';niiitié demande un peu plus île mystère ; Kl c'est assurément en profaner le nom «juc de vouloir le mettre à toute oecasion. Avec lumière et elioix cette union veut naître ; Avant que nous lier, il faut nous nùeux coimaitre ; i:t nous pourrions avoir telles complexions, Que tous deux du marché nous nous repentirions.

ORONTE

Parbleu! c'est là-dessus parler en homme sage,

Kt je vous en estime encore davantage.

Souffrons donc que le temps forme des nœuds si doux ;

Mais cependant je m'offre entièrement a vous.

S'il faut faire à la cour pour vous quelque ouverture ,

On sait qu'auprès du roi je fais quelque ligure ;

11 m'écoute, et dans tout il en use, ma foi ,

Laplus honnêtement du monde avecque moi.

Kniin je suis à vous de toutes les manières ;

Kt comme votre esprit a de grandes lumières ,

.fe viens , pour commencer entre nous ce beau nœud ,

Vous montrer un sonnet que j'ai fait depuis peu ,

i:t savoir s'il est bon qu'au public je l'expose.

ALCESTE

Monsieur, je suis mal propre à décider la chose. Veuillez m'en dispenser.

ORONTE

Pourquoi ?

J'ai le défaut D'être un peu plus sincère en cela qu'il ne faut.

ORONTE

C'est ce que je demande ; et j'aurais lieu de plainte , Si , m'exposant à vous pour me parler sans feinte , Vous alliez me trahir, et me déguiser rien.

ALCESTE

Puisqu'il vous plait ainsi , monsieur, je le veux bien.

OBONTE.

Sonnet. C'est un sonnet... L'espoir... C'est une dame Qui de quelque espérance avait Ilatté ma llamme. l'e.spoir... Ce ne sont point de ces grands vers poni- Maisdepetitsversdoux, tendres, etiangoureux. [peux,

ALCESTE

Nous verrons bien.

ORONTE

L'espoir... .le ne sais si le style P«urra vous en paraître assez net et facile. Et si du choix des mots vous vous contenterez.

ALCESTE

IS'ûus allons voir, monsieur.

OIlO^TE.

Au reste, vous saurrz Que je n'ai demeuré qu'un quart d'heure à le faire.

ALCESTE

\'oyons, monsieur; le temps ne fait rien à l'affaire. OROSTE lu. L'espoir, il est vrai , nous soulage.

Et nous berce un temps notre ennui ; Mais, Philis, le triste avantage.

Lorsque rien ne marche après lui !

PHILIKTE.

Je suis déjà charmé de ce petit morceau. ALCESTE, 6a»', n P/iilinle.

Quoi ! vous avez le front de trouver cela beau?

ORONTE

Vous eûtes de la complaisance ; Mais vous en deviez moins avoir.

Et ne vous pas mettre en dépense Pour ne me donner que l'espoir.

PniLIXTE.

Ml 1 qu'en termes galants ces choses-là sont mises!

ALCESTE, bas, à Philinte.

Morbleu '. \il complaisant, vous louez des sottises!

ORONTE

S'il faut qu'une attente éternelle Pousse à bout l'ardeur de mon zèle.

Le trépas sera mon recours.

Vos soins ne m'en peuvent distraire :

Belle Philis, on désespère Alors qu'on «spère toujours.

PHILINTE

La chute en est jolie, amoureuse, admirable.

ALCESTE, bas, à part.

La peste de ta chute ! empoisonneur, au diable! En eusses-tu fait une à te casser le nez !

PHILISTE

Je n'ai jamais oui de vers si bien tournés. AtcïSTiE., bas, à par t.

Morbleu!

ORONTE, « Philinte.

Vous me flattez ; et vous croyez peut-être...

PHILINTE

Non, je ne flatte point.

ALCESTE, èos, fl part.

Eh ! que fais-tu donc, traît re ?

OROKTE , à .-Jlcesle.

.Mais, pour vous, vous savez quel est notre traité. Parlez-moi , je vous prie , avec sincérité.

ALCESTE

Monsieur, cette matière est toujours délicate,

LE MISANTHROPE

Kt sur le bel esprit nous aimons qu'on nous flatte. Mais un jour, à quelqu'un dont je tairai le nom , Je disais , en voyant des vers de sa façon , [pire

Qu'il faut qu'un galant homme ait toujours grand em- Sur les démangeaisons qui nous prennent d'écrire; Qu'il doit tenir la bride aux grands empressements Qu'on a de faire éclat de tels amusements ; Et que par la chaleur de montrer ses ouvrages , On s'expose à jouer de mauvais personnages.

OBONTE.

Est-ce que vous voulez me déclarer par là Que j'ai tort de vouloir...

ALCESTE

Je ne dis pas cela. Mais je lui disais , moi , qu'un froid écrit assomme ; Qu'il ne faut que ce faible à décrier un homme ; Et qu'eùt-on d'autre part cent belles qualités , On regarde les gens par leurs méchants côtés.

ORONTE

Est-ce qu'à mon sonnet vous trouvez à redire?

ALCESTE

Je ne dis pas cela. Mais, pour ne point écrire, Je lui mettais aux yeux comme , dans notre temps , Cette soif a gâté de fort honnêtes gens.

OBONTE.

Est-ce que j'écris mal .' et leur ressemblerais-je .'

ALCESTE

Je ne dis pas cela. Mais enfin , lui disais-je ,

Quel besoin si pressant avez-vous de rimer?

Et qui diantre vous pousse avons faire imprimer?

Si l'on peut pardonner l'essor d'un mauvais livre ,

Ce n'est qu'aux malheureux qui composent jMur vivre.

Croyez-moi, résistez à vos tentations.

Dérobez au public ces occupations.

Et n'allez point quitter, de quoi que l'on vous somme ,

Le nom que dans la cour vous avez d'honnête honune,

Pour prendre de la main d'un avide imprimeur.

Celui de ridicule et misérable auteur.

C'est ce que je tâchais de lui faire comprendre.

Voilà qui va fort bien, et je crois vous entendre. Mais ne puis-je savoir ce que dansjiiun sonnet...

ALCESTE

Franchement, il est bon à mettre au cabinet '. Vous vous êtes réglé sur de méchants modèles ,

' Dn grand nombre de lermes ont \ ieilli depuis Moliii-e , et leur signification a été considérablement altérée. A cette épocjne lemotderufciHfï, exclusivement consacré à uniieu de recueillement et d'étude, n'avait point encore été détourné à l'acception qu'il a reçue des utiles et commodes innovations de l'architecture moderne. Du temps de Molière , des vers bons a nwllre aucahinci ne signiliaient autre chose que des vers indignes de voir le jour et de recevoir les honneurs de l'impression.

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