‹ Œuvres complètes de Molière avec des notes de tous les commentateursChapitre 568 sur 1284 · ACTE III, SCENE V · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE V

I Madame, l'amitié doit surtout éclater Aux choses qui le plus nous peuvent importer; Kt comme il n'en est point de plus grande importance Que celles de l'honneur et de la bienséance , Je viens, par un avis qui touche votre honneur, Témoigner l'amitié que pour vous a mon cœur. Hier j'étais chez des gens de vertu singulière , Où sur vous du discours on tourna la matière; Kt là, votre conduite avec ses grands éclats, Madame , eut le malheur qu'on ne la loua pas. Cette foule de gens dont vous souffrez visite , Votre galanterie, et les bruits qu'elle excite, Trouvèrent des censeurs plus qu'il n'aurait fallu , Kt bien plus rigoureux que je n'eusse voulu. Vous pouvez bien penser quel parti je sus prendre; Je fis ce que je pus pour vous pouvoir défendre ; Je vous excusai fort sur votre intention , Kt voulus de votre âme être la caution. Mais vous savez qu'il est des choses dans la vie Qu'on ne peut excuser, quoiqu'on en ait envie ; Kt je me vis contrainte à demeurer d'accord Que l'air dont vous vivez vous faisait un peu lorl ; Qu'il prenait dans le monde une méchante face ; Qu'il n'est conte fâcheux que partout on n'en fasse; Ktque, si vous vouliez, tous vos déportenients Pourraient moins donner prise aux mauvais jugers'on que j'y croie au fond l'honnêteté blessée; [ments. Me préserve le ciel d'en avoir la pensée ! RFais aux ombres du crime on prête aisément foi , Kt ce n'est pas assez de bien vivre pour soi. Madame , je vous crois l'âme trop raisonnable Pour ne pas prendre bien cet avis profitable, T'^t pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts.

CÉLIMÈNE

Madame, j'ai beaucoup de grâces à vous rendre; Un tel avis m'oblige; et loin de le mal prendre. J'en prétends reconnaître à l'instant la faveur Par un avis aussi qui touche votre honneur; Kt comme je vous vois vous montrer mon amie, Kn m'apprenant les bruits que de moi l'on ])ublie, Je veux suivre, à mon tour, un exemple si doux , Kn vous avertissant de ce qu'on dit de vous. Kn un lieu, l'autre jour, où je faisais visite. Je trouvai quelques gens d'un très-rare mérite. Qui , parlant des vrais soins d'une âme qui vit bien , Firent tomber sur vous, madame, l'entretien. Là, votre pruderie et vos éclats de zèle IVe furent pas cités comme un fort bon modèle; Cette affectation d'un grave extérieur.

Vos discours éternels de sagesse et d'honneur. Vos mines et vos cris aux ombres d'indécence Que d'un mot ambigu peut avoir l'innocence. Cette hauteur d'estime où vous êtes de vous,

LE MISA.MHROPK,

F.t ces yeux de pilié que vous jetez sur tous ,

Vos tV('iiiiciitcs lei-ons et vos aigres censures Sur (les clioscs qui sont innocentes et pures; Tout cela , si je puis vous parler franelieinent , Madame, fut bli'itné d'un commun sentiment. A quoi bon, disaient-ils, cette mine modeste, I'"t ce sage deiiors que dément tout le reste? File est à bien prier exacte au dernier point ; IMais elle bat ses gens, et ne les paye point. Dans tous les lieux dévots elle étale un grand zèle; Mais elle met du blanc, et veut paraître belle. File fait des tableaux couvrir les nudités; Mais elle a de l'amour pour les réalités. Pour moi , contre chacun je pris votre défense, Kt leur assurai fort que c'était médisance; Mais tous les sentiments combattirent le mien, Kt leur conclusion fut que vous feriez bien De prendre moins de soin des actions des autres, Et de vous mettre un peu plus en peine des vôtres; Qu'on doit se regarder soi-même un fort long temps Avant que de songer à condamner les gens; Qu'il fiiut mettre le poids d'une vie exemplaire Dans les corrections qu'aux autres on veut faire; Ft qu'encor vaut-il mieux s'en remettre , au besoin , A ceux à qui le ciel en a commis le soin. Madame, je vous crois aussi trop raisonnable Pour ne pas prendre bien cet avis profitable, Ft pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts.

ARSINOÉ

A quoi qu'en reprenant on soit assujettie, Je ne m'attendais pas à cette repartie, Madame, et je vois bien par ce qu'elle a d'aigreur, Que mon sincère avis vous a blessée au cœur.

CÉLIMÈNE

Au contraire, madame; et, si l'on était sage , Ces avis mutuels seraient mis en usage. On détruirait par là , traitant de bonne foi , Ce grand aveuglement où chacun est pour soi. Il ne tiendra qu'à vous qu'avec le même zèle Nous ne continuions cet oftice fidèle , Et ne prenions grand soin de nous dire entre nous Ce que nous entendrons, vous de moi , moi de voils.

ARSINOÉ

Ah! madame, de vous je ne puis rien entendre; C'est en moi que l'on peut trouver fort à reprendre.

CÉLIMÈNE

Madame , on peut , je crois , louer et bidmer tout ; Et chacmi a raison, suivant l'âge ou le goiît. II est une saison pour la galanterie.

Il en est une aussi propre à la pruderie. On peut, par politique, en prendre le parti, Quand de nos jeunes ans l'éclat est amorti ; Cela sert à couvrir de fâcheuses dissrâces.

ACTK m, SCENE V.

.le ne dis pas qu'un jour je ne suive vos traces : L'âge amènera tout ; et ee n'est pas le temps , Madame, comme on sait, d'être prude à \ingt ans.

ABSO'OF..

Certes, vous vous targuez d'un bien faible avantage, Et vous faites sonner terriblement votre âge '. Ce que de plus que vous on en pourrait avoir N'est pas un si grand cas ' pour s'en tant prévaloir; Et je ne sais pourquoi votre âme ainsi s'emporte. Madame, h me pousser de cette étrange sorte.

CÉLIMÈNE

Et moi , je ne sais pas , madame , aussi pourquoi On vous voit en tous lieux vous déchaîner sur moi. Faut-il de vos chagrins sans cesse à moi vous prendre? Et puis-je mais des soins qu'on ne va pas vous rendre ? Si ma personne aux gens inspire de l'amour. Et si l'on continue à m'offrir chaque jour Des vœux que votre cœur peut souhaiter qu'on m'ôle, Je n'y saurais que faire , et ce n'est pas ma faute ; Vous avez le cliamp libre, et je n'empê<.'lie pas Que, pour les attirer, vous n'ayez des appas.

ARSIXOi.

Hélas! et croyez-vous que l'on se mette en peine

De ce nombre d'amants dont vous faites la vaine,

Ft qu'il ne nous soit pas fort aisé déjuger

A quel prix aujourd'hui l'on peut les engager?

Pensez-vous faire croire, à voir comme tout roule.

Que votre seul mérite attire cette foule?

Qu'ils ne brûlent pour vous que d'un honnête amour.

Et que pour vos vertus ils vous font tous la cour ?

On ne s'aveugle point par de vaines défaites;

Le monde n'est point dupe ; et j'en vois qui sont faites

A pouvoir inspirer de tendres sentiments.

Qui chez elles pourtant ne fixent point d'amants;

Et de là nous pouvons tirer des conséquences [avances ;

Qu'on n'acquiert point leurs cœurs sans de grandes

Qu'aucun, pour nos beaux yeux, n'est notre soupirant.

Et qu'il faut acheter tous les soins qu'on nous rend.

Ne vous enflez donc point d'une si grande gloire

Pour les petits brillants ^ d'une faible victoire;

Et corrigez un peu l'orgueil de vos appas.

De traiter pour cela les gens de haut en bas.

Si nos yeiLX enviaient les conquêtes des vôtres.

Je pense qu'on pourrait faire comme les autres.

■ CcHe métapliore expressive , liiee du bruit de la cloche , se trouve aussi daos la Fontaine. Faire sonner son âge , c'est avertir tout le monde qu"on est jeune, comme une cloclic avertit d'un grand événement.

' /Vrs/ pas un si grandcas, pour dire, n'est pus une si grande chose. Cette locution , qui se trouve dans le Dictionnaire de l'Académie, édition de l6t>J, n'est plus d'aucun usage. ( .\. )

3 Ce mot de brillanls était autrefois d'un usage plus étendu qu'aujourd'liui : on disait , il y a bien des brilla nls . de grande 6n7/.;Hfe(/(iHi ce poème ; ces exemples .sont tirés du Dictionnaire de l'Académie, édition de luai. ( A. )

LE MISANTHROPE

Ne se point ménager , et vous faire bien voir Que l'on a des amants quand on en veut avoir.

CELIMÈNE.

Ayez -en donc, madame, et voyons cette affaire; Par ce rare secret efforcez -vous de plaire; l'^t sans...

ARSINOÉ

Brisons, madame, un pareil entretien.

Il pousserait trop loin votre esprit et le mien; r.t j'aurais pris déjà le congé qu'il faut prendre. Si mon carrosse encor ne m'obligeait d'attendre.

CELIMÈNE.

Autant qu'il vous plaira vous pouvez arrêter, Madame; et là-dessus rien ne doit vous hâter. Mais, sans vous fatiguer de ma cérémonie, .le m'en vais vous donner meilleure compagnie; Et monsieur , qu'à propos le hasard fait venir. Remplira mieux ma place à vous entretenir.

ALCESTE, CÉLIMÉNE, ARSINOÉ.

CÉLIMÈNE

Alceste, il faut que j'aille écrire un mot de lettre Que , sans me faire tort , je ne saurais remettre. Soyez avec madame ; elle aura la bonté D'excuser aisément mon incivilité.

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