MÉLICERTE, ACTE I, SCÈNE IV
EROXENE.
Kl nous venons ii'i cherclier votre alliance, Kt voir qui de nous deux aura la préférence.
LYCABSIS.
Nymphes...
DAPHNÉ
Pour ce bien seul nous poussons des soupirs.
LYCABSIS.
Je suis...
ÉBOXÈNE.
A ce bonheur tendent tous nos désirs.
C'est un peu librement exprimer sa pensée.
LYCABSIS.
Pourquoi ?
ÉBOXÈNE.
La bienséance y semble un peu blessée.
LYCABSIS.
Ah! point.
DAPHNÉ
Mais quand le cœur brille d"im noble feu , On peut, sans nulle honte, en faire un libre aveu.
LYCABSIS.
Je...
ÉBOXÈNE.
Cette liberté nous peut être permise , Et du choix de nos cœurs la beauté l'autorise.
LYCABSIS.
C'est blesser ma pudeur que me flatter ainsi.
ÉBOXÈNE.
Non, non, n'affectez point de modestie ici.
DAPHNÉ
Knfin tout notre bien est en votre puissance.
ÉBOXÈNE.
C'est de vous que dépend notre unique espérance.
Trouverons-nous en vous quelques difficultés ?
LYCABSIS.
Ah!
ÉBOXÈNE.
Nos vœux, dites-moi, seront-ils rejetés?
LYCABSIS.
Non , j'ai reçu du ciel une iïme peu cruelle : Je tiens de feu ma femme; et je me sens comme elle Pour les désirs d'autrui beaucoup d'humanité, Et je ne suis point homme à garder de fierté.
DAPHNÉ
Accordez donc Myrtil à notre amoureux zèle.
ÉBOXÈNE. -
Et souffrez que son choix règle notre querelle.
LYCABSIS.
Myrtil?
DAPHNÉ
Oui, c'est Myrtil que de vous nous voulons.
UOLIËRE,
EBOXENE.
De qui pensez-vous donc qu'ici nous vous parlons?
LYCABSIS.
Je ne sais; mais Myrtil n'est guère dans un âge Qui soit propre à ranger au joug du mariage.
Son mérite naissant peut frapper d'autres yeux; Et l'on veut s'engager un bien si précieux , Prévenir d'autres cœurs, et braver la fortune Sous les fermes liens d'une chaîne commune.
ÉBOXÈNE.
Comme par son esprit et ses autres brillants 11 rompt l'ordre commun et devance le temps , Notre flamme pour lui veut en faire de même, Et régler tous ses vœux sur son mérite extrême.
LYCABSIS.
Il est vrai qu'à son âge il surprend quelquefois; Et cet Athénien qui fut chez moi vingt mois , Qui, le trouvant joli, se mit en fantaisie De lui remplir l'esprit de sa philosophie, Sur de certains discours l'a rendu si profond , Que, tout grand que je suis , souvent il me confond. Mais , avec tout cela , ce n'est encor qu'enfance, Et son fait est mêlé de beaucoup d'innocence.
DAPHNÉ
Il n'est point tant enfant, qu'à le voir chaque jour Je ne le croie atteint déjà d'un peu d'amour; Et plus d'une aventure à mes yeux s'est offerte , Où j'ai connu qu'il suit la jeune Mélicerte.
ÉBOXÈNE.
Ils pourraient bien s'aimer; et je vois...
LYCABSIS.
Franc abus.
Pour elle passe encore, elle a deux ans de plus ; Et deux ans, dans son sexe , est une grande avance. Mais pour lui, le jeu seul l'occupe tout, je pense. Et les petits désirs de se voir ajusté Ainsi que les bergers de haute qualité.
Enfin nous désirons par le nœud d'hyménée Attacher sa fortune à notre destinée.
ÉBOXÈNE.
Nous voulons l'une et l'autre, avec pareille ardeur, Nous assurer de loin l'empire de son cœur.
LYCABSIS.
Je m'en liens honoré plus qu'on ne saurait croire. Je suis un pauvre pâtre; et ce m'est trop de gloire Que deux nyiuphes d'un rang le plus haut du pays Disputent à se faire un époux de mon fils. Puisqu'il vous plaît qu'ainsi la chose s'exécute, Je consens que son choix règle votre dispute; Et celle qu'à l'écart laissera cet arrêt Pourra, pour son recours, m'épouser, s'il lui plaît. C'est toujours même sang, et presque même chose.
!\l:iis le \oici. Souffrez qu'un ptii je le dispose. Il lient (luelijue moineau qu'il a pris fiaîchenicnl : i;t voilà ses amours et son altaolieiiient.
SCÈNK V.
i'.ROXKNK, lUPIINI^; F.ï T>V(;AUS1.S, dans le fond (la Ihiàtre; :\IYKTIL.
Mvin II,, 4P croijanl seul, cl lenanl un moineau dans une cage.
Innocente petite l)éte, Qui contre ce qui vous arrête Vous débattez tant à mes yeux , J)e votre liberté ne plaignez point la perte : Votre destin est glorieux , Je vous ai pris pour Mélicerte; Klle vous baisera , vous prenant dans sa main; Et de vous mettre en son sein Elle vous fera la grâce.
Est-il un sort au monde et plus doux et plus beau ? Et qui des rois , liélas ! Iieureux petit moineau , J\e voudrait être en votre place?
LYCARSIS.
Myrtil , Myrtil , un mot ! Laissons là ces joyaux ; Il s'agit d'autre chose ici que de moineaux. Ces deux nymphes, Myrtil , à la fois te prétendent , Et, tout jeune, déjà pour époux te demandent. ,Ie dois par un hymen t'engager à leurs vœux , Et c'e.st toi que l'on veut qui clioisisses des deux.
MYRTIL
Ces nymphes?
LYCARSIS.
Oui. Des deux tu peux en choisir une.
Vois quel est ton bonheur, et bénis la fortune.
MYRTIL
Ce choix qui m'est offert peut-il m'être un bonheur S'il n'est aucunement souhaité de mon cœur?
LYCARSIS.
Enfin , qu'on le reçoive ; et que , sans se confondre , A l'honneur qu'elles font on songe à bien répondre.
ÉROXÈNE.
Malgré cette fierté qui règne parmi nous,
Deux nymphes, ô INIyrtil ! viennent s'offrir à vous;
Et de vos qualités les merveilles écloses
font que nous renversons ici l'ordre des choses.
Nous vous laissons, Myrtil, pour l'avis le meilleur Consulter sur ce choix vos yeux et votre cœur ; Et nous n'en voulons point prévenir les suffrages Par un récit paré de tous nos avantages.
MYRTII.
C'est me faire un honneur dont l'éciat me surprend: Mais cet honneur, pour moi, je l'avoue, est tropgrahd
MÉEICEUTE, ACTK I, SCÈiNE V.
A vos rares bontés il faut que Je m'oppose; Pour mériter ce sort je suis trop peu de chose; El je serais facile, quels qu'en soient les appas. Qu'on vous blâmât pour moi de faireun choix trop bas.
ÉROXÈXE.
Contentez nos désirs, quoi qu'on en puisse croire. Et ne vous chargez point du soin de notre gloire.
DAPIIXÉ.
Non, ne descendez point dans ces humilités, El laissez-nous juger ce que vous méritez.
MYRTIL
Le choix qui m'est offert s'oppose à votre attente. Et peut seul empêcher que mon cœur vous contente. Le moyen de choisir de deux grandes beautés, Egales en naissance et rares qualités?
Rejeter l'une ou l'autre est un crime eftroyal)le, Et n'en choisir aucune est bien plus raisonnable.
ÉROXÈNE.
Mais en faisant refus de répondre à nos vœux , Au iieu d'une, Myrtil, vous en outragez deux.
Puisque nous consentons à l'arrêt qu'on peut rendre. Ces raisons ne font rien à vouloir s'en défendre.
MYRTIL
Eh bien ! si ces raisons ne vous satisfont pas , Celle-ci le fera : j'aime d'autres appas; Et je sens bien qu'un cœur qu'un bel objet engage , Est insensible et sourd à tout autre avantage.
LYCARSIS.
Comment donc! Qu'est ceci? Qui l'eilt pu présumer? Et savcz-vous , morveux , ce que c'est que d'aimer ?
MYRTIL
Sans savoir ce que c'est, mon cœur a su le faire.
LYCARSIS.
Mais cet amour me choque, et n'est pas nécessaire.
MYRTIL
Vous ne deviez donc pas , si cela vous dé|)lait , Me faire un cœur sensible et tendre comme il est.
LYCARSIS.
Mais ce cœur que j'ai fait me doit obéissance.
MYRTIL
Oui , lorsque d'obéir il est en sa puissance.
LYCARSIS.
;\Iais enfin, sans mon ordre il ne doit point aimer.
MYRTIL
Que n'empêcliiez-vous donc que l'on pût le chariiu'i '
LYCARSIS.
EJi bien ! je vous défends que cela continue.
MYRTIL
La défense, j'ai peur, sera trop tard venue.
LYCARSIS.
Quoi ! les pères n'ont pas des droits supérieurs?
MVBTIL. [cœurs.
r.ps dieu\, ^ui sont bien plus, ne forcent point les
LVCABSIS.
T,es dieui... Paix , petit sot. Cette philosophie Me...
DAPHNÉ
Ne TOUS mettez point en courroiLX , je vous prie.
LVCARSIS.
Non : je veux qu'il se donne à l'une pour époiu , Ou je vais lui donner le fouet tout devant vous. Ah ! al» ! je vous ferai sentir que je suis père.
DAPHXÉ.
Traitons , de grâce, ici les choses sans colère.
ÉnoxÈNE.
Peut-on savoir de vous cet objet si charmant Dont la beauté , Myrtil , vous a fait son amant .'
SIYBTIL.
Mclicerte, madame. Elle en peut faire d'autres.
ÉBOXÈNE.
Vous comparez , Jlyrtil , ses qualités aux nôtres ?
DAPHNÉ
Le choix d'elle et de nous est assez inégal.
MVBTIL.
Nymphes, au nom des dieux, n'en dites point de mal ; Daignez considérer, de grâce, que je l'aime , Et ne me jetez point dans un désordre extrême. Si j'outrage , en l'aimant , vos célestes attraits , Elle n'a point de part au crime que je fais ; C'est de moi, s'il vous plaît, que vient toute l'offense. Il est^Tai, d'elle à vous je sais la différence; Mais par sa destinée on se trouve enchaîné ; Et je sens bien enfin que le ciel m'a donné Pour vous tout le respect , nymphes , imaginable , Pour elle tout l'amour dont une âme est capable. Je vois, à la rougeur qui vient de vous saisir. Que ce que je vous dis ne vous fait pas plaisir. Si vous parlez, mon cœur appréhende d'entendre Ce qui peut le blesser par l'endroit le plus tendre ; Et pour me dérober à de semblables coups, Nymphes , j'aime bien mieux prendre congé de vous.
LYCABSIS.
Myrtil, holà! Myrtil ! Veux-tu revenir, traître.' H fuit ; mais on verra qui de nous est le maître. Ne vous effrayez point de tous ces vains transports ; Vous l'aurez pour époux , j'en réponds corps pour
[corps.
MÉLICERTE, ACTE II, SCÈNE l