‹ Œuvres complètes de Molière avec des notes de tous les commentateursChapitre 681 sur 1284 · SCENE PREÎilIÈRE · texte numérisé non relu

SCENE PREÎilIÈRE

MADAME PERNELLE, EOURE, MARIAKE, CLÉANTE, DAMIS, DORIKE, FLIPOTE.

MADAME PEBWELLE.

Allons, Flipote, allons; que d'eux je me déli\Te.

ELMIBE.

Vous marchez d'un tel pas, qu'on apeineàvous suivre.

MADAME PEB?JEI.LE.

Laissez, ma bru, laissez ; ne venez pas plus loin : Ce sont toutes façons dont je n'ai pas besoin,

ELMIBE.

De ce que l'on vous doit envers vous on s'acquitte. Mais, manière, d'oîi vient que vous sortez si vite.^

MADAME PEBNELLE.

C'est que je ne puis voirtout ce ménage-ci , Et que de me complaire on ne prend nul souci. Oui , je sors de chez vous fort mal édifiée : Dans toutes mes leçons j'y suis contrariée; On n'y respecte rien , chacun y parle haut. Et c'est tout justement la cour du roi Pétaud '.

DOEINE.

Si...

MADAME PEBNELLE.

Vous êtes , ma mie , une fille suivante , Un peu trop forte en gueule , et fort impertinente-; Vous vous mêlez sur tout de dire votre avis.

Mais...

MADAME PEBNELLE.

Vous êtes un sot , en trois lettres , mon fils ; C'est moi qui vous le dis , qui suis votre grand'nière ; Et j'ai prédit cent fois à mon fils, votre père. Que vous prenez tout l'air d'un méchant garnement , Et ne lui donneriez jamais que du tourment.

MAEIANE.

Je crois....

MADAME PEBNELLE.

Mon Dieu ! sa sœur, vous faites la discrète,

Et vous n'y touchez pas, tant vous semblez doucette!

ais il n'est, comme on dit, pire eau que l'eau qui dort ;

t vous menez, sous chape, un train que je hais fort '.

• Le roi Pétaud est le clief que se choisissaient autrefois les mendiants réunis en corporation. Ce nom vient du latin pelo , je demande. Ce roi n'ayant pas plus de pouvoir que ses sujets , on donne par extension le nom de cour du roi Pétaud à une maison où tout ie monde commande. X B. )

' Mener un train sous chape ou sous cape, c'est-à-dire cacher ses mauvaises actions comme on cache sa tcte sous une cape. Ce mot vient de caput, et il désigne une sorte de manteau qui se termine par un capuchon. Chape ne se dit plus que de ccrtams vêtements ecclésiastiques , mais le mot cni>e se trouve dans plusieurs expressions proverbiales, comme rire sous cape,

ELMIBE.

Mais, ma mère...

MADAME PEBNELLE.

Jla bru , qu'il ne vous en déplaise , Votre conduite en tout est tout à fait mauvaise ; Vous devriez leur mettre un bon exemple avLX yeux; Et leur défunte mère en usait beaucoup mieux. Vous êtes dépensière ; et cet état me blesse , Que vous alliez vêtue ainsi qu'une princesse. Quiconque à son mari veut plaire seulement, Ma bru , n'a pas besoin de tant d'ajustement.

CLÉANTE

Mais, madame, après tout..

MADAME PEBNELLE.

Pour vous, monsieur son frère, Je vous estime fort , vous aime et vous révère : I\Iais enfin, si j'étais de mon fils, son époux, Je vous prierais bien fort de n'entrer pointchez nous. Sans cesse vous prêchez des maxiines de vivre Qui par d'honnêtes gens ne se doivent point suivre. Je vous parle un peu franc ; mais c'est là mon humeur, Et je ne mâche point ce que j'ai sur le cœm-.

DAMIS

Votre monsieur Tartuffe est bien heureux sans dou-

MADAME PEBNELLE. [te...

C'est un homme de bien , qu'il faut que l'on écoute ; Et je ne puis souffrir , sans me mettre en courroux , De le voir quereller par un fou comme vous.

DAMIS

Quoi ! je souffrirai , moi , qu'un cagot de critique Vienne usurper céans un pouvoir tjTannique ! Et que nous ne puissions à rien nous divertir, Si ce beau monsieur-là n'y daigne consentir!

S'il le faut écouter et croire à ses maximes , On ne peut faire rien qu'on ne fasse des crimes ; Car il contrôle tout , ce critique zélé.

MADAME PEBNELLE.

Et tout ce qu'il contrôle est fort bien contrôlé. C'est au chemin du ciel qu'il prétend vous conduire : Et mon fils à l'aimer vous devrait tous induire.

DAMIS

Non , voyez-vous, ma mère, il n'est père, ni rien, Qui me puisse obliger à lui vouloir du bien ; Je trahirais mon cœur de parler d'autre sorte. Sur ses façons de faire à tous coups je m'emporte; J'en prévois une suite, et qu'avec ce pied-plat Il faudra que j'en vienne à quelque grand éclat.

DOBINE.

Certes, c'est un« cliose aussi qui scandalise.

De voir qu'un inconnu céans s'inipatronise; [liers,

Qu'un gueux, qui, quand il vint, n'avait pas de sou-

vendre sous cape, men^ un train sous cape, n*avoir que tu cape et Vépée.

380 LE TARTIFFE,

Kt dont l'habit entier valait bien six deniers, En vienne jusque-là que de se méconnaître , De contrarier tout , et de faire le maître.

MADAME PEBNELLE.

Hé ! merci de ma vie ! il en irait bien mieux Si tout se gouvernait par ses ordres pieux.

DORINE

H passe pour un saint dans votre fantaisie :

Tout son fait, croyez-moi, n'est rien qu'hypocrisie.

MADAME PERNELLE

Voyez la langue!

DORINE

A lui , non plus qu'à son Laurent , Je ne me fierais, moi, que sur un bon garant.

MADAME PERNELLE

J'ignore ce qu'au fond le serviteur peut ^tre ; Mais pour homme de bien je garantis le maître. Vous ne lui voulez mal et ne le rebutez Qu'à cause qu'il vous dit à tous vos vérités. C'est contre le péché que son cœur se courrouce , Et l'intérêt du ciel est tout ce qui le pousse.

DORINE

Oui; mais pourquoi, surtoutdepuisuncertaintemps, Ne saurait-il souffrir qu'aucun hante céans.' En quoi blesse le ciel une visite honnête. Pour en faire un vacarne à nous rompre la tête.' Veut-on que là-dessus je m'explique entre nous?...

( montrant Elmire. ) Je crois que de madame il est , ma foi , jaloux.

MADAME PEBiNELLE.

Taisez-vous, et songez aux choses que vous dites. Ce n'est pas lui tout seul qui blâme ces visites ; Tout ce tracas qui suit les gens que vous hantez , Ces carrosses sans cesse à la porte plantés , Et de tant de laquais le bruyant assemblage. Font un éclat fâcheux dans tout le voisinage. Je veiLx croire qu'au fond il ne se passe rien : Mais enfin on en parle, et cela n'est pas bien.

Hé! voulez-vous, madame, empêcher qu'on ne cause?

Ce serait dans la vie une fâcheuse chose ,

Si , pour les sots discours où l'on peut être mis ,

H fallait renoncer à ses meilleurs amis.

Et quand même on pourrait se résoudre à le faire,

Croiriez-vous obliger tout le monde à se taire?

Contre la médisance il n'est point de rempart.

A tous les sots caquets n'ayons donc nul égard ;

Efforçons-nous de vivre avec toute innocence ,

Et laissons aux causeurs une pleine licence.

DORINE

Daphné, notre voisine, et son petit époux, ÎNe seraient-ils point ceux qui parlent mal de nous? Ceux de qui la conduite offre le plus à rire Sont toujours sur autrui les premiers à médire;

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