‹ Œuvres complètes de Molière avec des notes de tous les commentateursChapitre 702 sur 1284 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

TAKTUFFE.

Et je ne veux aussi , pour grâce singulière , Que montrer à vos yeux mon âme tout entière , Et vous faire serment que les bruits que j'ai faits Des visites qu'ici reçoivent vos attraits Ne sont pas envers vous l'effet d'aucune haine , Mais plutôt d'un transport de zèle qui m'entraine, Et d'un pur mouvement...

ELMIEE.

Je le prends bien ainsi , Et crois que mon salut vous donne ce souci. TABTUFFE , prenant la main d'Elmire , et lui serrant les doigts.

Oui, madame, sans doute; et ma ferveur est telle....

ELSURE.

Ouf! vous me serrez trop.

TABTUFFE.

C'est par excès de zèle.

De vous faire aucun mal je n'eus jamais dessein , Et j'aurais bien plutôt...

(// met la main sur les genoux d'Elmire. )

ELMIRE

Que fait là votre main?

TARTUFFE

Je tàte votre habit : l'étoffe en est moelleuse.

ELMIRE

Ah! de grâce, laissez, je suis fort chatouilleuse. (Elmire recule son fauteuil , et Tartuffe se rapproche d'elle. ) TABTUFFE, maniant le fichu d'Elmire.

Mon Dieu! que de ce point l'omTage est merveilleux ! On travaille aujourd'hui d'un air miraculeux ; Jamais, en toute chose, on n'a vu si bien faire.

Il est vrai. Mais parlons un peu de notre affaire. On tient que mon mari veut dégager sa foi , Et vous donner sa fille. Est-il vTai? dites-moi.

TARTUFFE

Il m'en a dit deux mots; mais, madame, à vrai dire , Ce n'est pas le bonheur après quoi je soupire ; Et je vois autre part les merveilleux attraits De la félicité qui fait tous mes souhaits.

ELMIRE

C'est que vous n'aimez rien des choses de la terre.

TARTUFFE

Mon sein n'enferme pas un cœur qui soit de pierre.

ELMIRE

Pour moi,jecroisqu'au ciel tendent tous vos soupirs, Et que rien ici-bas n'arrête vos désirs.

TARTUFFE

L'amour qui nous attache aux beautés éternelles N'étouffe pas en nous l'amour des temporelles; Nos sens facilement peuvent être charmés Des ouvrages parfaits que le ciel a formés. Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles ; Mais il étale en vous ses plus rares merveilles ;

Il a sur votre face épanché des beautés

Dont les yeux sont surpris et les cœurs transportés

Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature ,

Sans admirer en vous l'auteur de la nature ,

Et d'un ardent amour sentir mon cœur atteint,

Au plus beau des portraits où lui-même il s'est peint

D'abord j'appréhendai que cette ardeur secrète

Ne fût du noir esprit une surprise adroite ;

Et même à fuir vos yeux mon cœur se résolut ,

Vous croyant un obstacle à faire mon salut.

Mais enfin je connus , ô beauté tout aimable,

Que cette passion peut n'être point coupable ;

Que je puis l'ajuster avecque la pudeur;

Et c'est ce qui m'y fait abandonner mon cœur.

Ce m'est , je le confesse , une audace bien grande

Que d'oser de ce cœur vous adresser l'offrande ;

Mais j'attends en mes vœux tout de votre bonté.

Et rien des vains efforts de mon infirmité.

En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude;

De vous dépend ma peine ou ma béatitude;

Et je vais être enfin, par votre seul arrêt.

Heureux si vous voulez; malheureux s'il vous plaît.

ELMIRE

La déclaration est tout à fait galante;

Mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante.

Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein,

Et raisonner un peu sur un pareil dessein.

Un dévot comme vous , et que partout on nomme...

TARTUFFE

Ah! pour être dévot, je n'en suis pas moins homme: Et , lorsqu'on vient à voir vos célestes appas. Un cœur se laisse prendre et ne raisonne pas. Je sais qu'un tel discours de moi parait étrange ; Mais , madame , après tout , je ne suis pas un ange ; Et si vous condamnez l'aveu que je vous fais. Vous devez vous en prendre à vos charmants attraits. Dès que j'en vis briller la splendeur plus qu'humaine , De mon intérieur vous filtes souveraine ; De vos regards divins l'ineffable douceur Força la résistance où s'obstinait mon cœur; Ellesurmonta tout, jeûnes, prières, larmes. Et tourna tous mes vœux du côté de vos charmes. Mes yeux et mes soupirs vous l'ont dit mille fois ; Et, pour mieiLx m'expliquer, j'emploie ici la voix. Que si vous contemplez , d'une âme un peu bénigne. Les tribulations de votre esclave indigne ; S'il faut que vos bontés veuillent me consoler. Et jusqu'à mon néant daignent se ravaler. J'aurai toujours pour vous, ô suave merveille, Une dévotion à nulle autre pareille.

Votre honneur avec moi ne court point de hasard , Et n'a nulle disgrâce à craindre de ma part. Touscesgalantsdecour, dont les femmes sont folles, Sont bruyants dans leurs faits et vains dans leurs i.aiolfs;

3i).| LE TARTUFFE, ACTE 111, SCENE V

De leurs progrès sans cesse on les voit se targuer,

Ils n'ont point (le faveurs qu'ils n'aillent divnltruer;

Et li'ur lanf,'ue indiserète, en qui Ponseconlic,

Déshonore l'autel.oii leur cœur sacrifie.

Mais les gens comme nous brfllent d'un feu discret.

Avec qui, pour toujours, on est sûr du secret.

Le soin que nous prenons de notre renommée

Répond de toute chose à la personne aimée ;

Et c'est en nous qu'on trouve, acceptant notre cœur,

De l'amour sans scandale et du plaisir sans peur.

ELMIBE.

Je vous écoute dire, et votre rhétorique En termes assez forts à mon âme s'explique. N'appréhendez-vous point que je ne sois d'humeur A dire à mon mari cette galante ardeur; Et que le prompt avis d'un amour de la sorte Ne piU bien altérer l'amitié qu'il vous porte?

TARTUFFE

Je sais que vous avez trop de bénignité , Et que vous ferez grâce à ma témérité; Que vous m'excuserez, sur l'humaine faiblesse, Des violents transports d'un amour qui vous blesse , Et considérerez , en regardant votre air, Que l'on n'est pas aveugle , et qu'un homme est de ELMiRE. [chair.

D'autres prendraient cela d'autre façon peut-être ; Mais ma discrétion se veut faire paraître. Je ne redirai point l'affaire à mon époux ; Mais je veux en revanche une chose de vous : C'est de presser tout franc , et sans nulle chicane , L'union de Valère avecque Mariane, De renoncer vous-même à l'injuste pouvoir Qui veut du bien d'un autre enrichir votre espoir; Et...

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