‹ Œuvres complètes de Molière avec des notes de tous les commentateursChapitre 731 sur 1284 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

SOSIE

Qui va là ? Heu ! ma peur à chaque pas s'accroît !

Messieurs , ami de tout le monde.

Ah ! quelle audace sans seconde

De marcher à l'heure qu'il est!

Que mon maître couvert de gloire ,

Me joue ici d'un vilain tour !

Quoi ! si pour son prochain il avait quelque amour, M'aurait-il fait partir par une nuit si noire.' Et pour me renvoyer annoncer son retour

Et le détail de sa victoire , Ne pouvait-il pas bien attendre qu'il fût jour ?

Sosie, à quelle servitude

Tes jours sont-ils assujettis!

Notre sort est beaucoup plus rude

Chez les grands que chez les petits.

■ Bruit pour réputation. C'est le rumor ou le/oma des Latins. Ce mot , pris dans celle acception , était encore en usage du temps de Molière.

Ils veulent que pour eux tout soit, dans la nature,

Obliiié de s'immoler, .leur et nuit , grêle , vent , péril , chaleur, froidure , Dès qu'ils parlent , il faut voler.

Vingt ans d'assidu service K'en obtiennent rien pour nous.

Le moindre petit caprice Kous attire leur courroux.

Cependant notre âme insensée S'acharne au vain honneur de demeurer près d'eux , Et s'y veut contenter de la fausse pensée [reux.

Qu'ont tous les autres gens que nous sommes heu- Vers la retraite en vain la raison nous appelle , En vain notre dépit quelquefois y consent ; Leur \Tie a sur notre zèle Un ascendant trop puissant , Kt la moindre faveur d'un coup d'œil caressant Nous rengage de plus belle.

Mais enfin, dans l'obscurité, .le vois notre maison , et ma frayeiur s'évade. Il me faudrait, pour l'ambassade, Quelque discours prémédité.

Je dois aux yeux d'AIcmène un portrait militaire Du grand combat qui met nos ennemis à bas ; Mais comment diantre le faire, Si je ne m'y trouvai pas } ÎS'importe, parlons-en et d'estoc et de taille.

Comme oculaire témoin.

Combien de gens font-ils des récits de bataille Dont ils se sont tenus loin !

Pour jouer mon rôle sans peine.

Je le veux un peu repasser.

Yoici la chambre où j'entre en courier que l'on mène , Et cette lanterne est Alcmène , A qui je me dois adresser.

{Sosie pose sa lanterne à terre.)

Madame, Amphitryon, mon maître et votre époux... (Bon ! beau début !) l'esprit toujours plein de vos char- M'a voulu choisir entre tous [mes ,

Pour vous donner avis du succès de ses armes, Et du désir qu'il a de se voir près de vous. « Ah ! vraiment , mon pau\Te Sosie , » A te revoir j'ai de la joie au cœur. » Madame , ce m'est trop d'honneur.

Et mon destin doit faire envie.

(Bien répondu !) « Comment se porte Amphitryon ? »

Madame , en homme de courage , Dans les occasions où la gloire l'engage. ( Fort bien ! belle conception ! ) « Quand viendra-t-il , par son retour charmant , « Rendre mon âme satisfaite? >> Le plus tôt qu'il pourra , madame , assurément , Mais bien plus tard que son cœur ne souhaite. (Ah!) « IMais quel est l'état où la guerre l'a mis ?

AINIPHITRYON, ACTE I, SCEiNE II. 41 1

• Que dit-il ? Que fait-il .' Contente un peu mon unie. »

Il dit moins qu'il ne fait , madame, Et fait trembler les ennemis.

(Peste! où prend mon esprit toutes ces gentillesses?) « Que font les révoltés ? dis-moi , quel est leur sort? » Ils n'ont pu résister, madame, à notre effort; Nous les avons taillés en pièces , Mis Ptérélas leur chef à mort.

Pris Télèbe d'assaut ; et déjà dans le port

Tout retentit de nos prouesses.

« Ah! quel succès! odieux! Qui l'eût pu jamais croire! <> Raconte-moi, Sosie, un tel événement. » Je le veux bien , madame; et, sans m'enfler de gloire. Du détail de cette nctoire Je puis parler très-savamment.

Figurez-vous donc que Télèbe ■ , Madame , est de ce côté ; (Sosie marquetés lieuxsur samain, ouàterre.) C'est une ville, en vérité.

Aussi grande quasi que Thèbe.

La rivière est comme là.

Ici nos gens se campèrent; Et l'espace que voilà.

Nos ennemis l'occupèrent.

Sur un haut ' , vers cet endroit , Était leur infanterie ; Et plus bas , du côté droit , Était la cavalerie.

Après avoir aux dieux adressé les prières, Tous les ordres donnés , on donne le signal. Les ennemis, pensant nous tailler des croupières. Firent trois pelotons de leurs gens à cheval ; Mais leur chaleur par nous fut bientôt réprimée ,

Et vous allez voir comme quoi.

Voilà notre avant-garde à bien faire animée; Là , les archers de Créon, notre roi ; Et voici le corps d'armée,

{on fait un peu de bruit.) Qui d'abord... Attendez , le corps fl'armée a peur; J'entends quelque bruit , ce me semble.

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