AMPHITRYON , ACTE II , SCENE I
4ir
MEBCUBE, à part.
La Nuit, qu'il nie faut avertir, N'a plus qu'à plier tous ses voiles, Et pour effacer les étoiles , I.e Soleil de son lit peut maintenant sortir. CLÉANTHis, arrêtant Mercure.
Quoi ! c'est ainsi que l'on me quitte !
MEECUHE.
Et comment donc ? Ne veux-tu pas
Que de mon devoir je m'acquitte ,
Et que d'Amphitryon j'aille suivre les pas?
CLÉANTHIS.
Riais avec cette brusquerie Traître, de moi te séparer!
MEBCUBE.
I,e beau sujet de fâcherie !
Nous avons tant de temps ensemble à demeurer !
CLÉANTHIS.
Mais quoi ! partir ainsi d'une façon brutale , Sans me dire un seul mot de douceur pour régale ■ !
MEBCUBE.
Diantre! où veux-tu que mon esprit
T'aille chercher des fariboles?
Quinze ans de mariage épuisent les paroles ; Et depuis un long temps nous nous sommes tout dit.
CLÉANTHIS.
Regarde , traître , Amphitryon ; Vois combien pour AIcmène il étale de flamme : Et rougis , là-dessus , du peu de passion
Que tu témoignes pour ta femme.
MEBCUBE.
Hé ! mon dieu ! Cléanthis , ils sont encore amants.
Il est certain âge oîi tout passe ; Et ce qui leur sied bien dans ces commencements , En nous , vieux mariés , aurait mauvaise grâce. Il nous ferait beau voir attachés face à face ,
A pousser les beaux sentiments !
CLÉANTHIS.
Quoi ! suis-je hors d'état , perfide, d'espérer Qu'un cœur auprès de moi soupire ?
MEBCUBE.
Non , je n'ai garde de le dire ; Mais je suis trop barbon pour oser soupirer, Et je ferais crever de rire.
CLÉANTHIS.
Mérites-tu, pendard, cet insigne bonheur De te voir pour épouse une femme d'honneur ?
MEBCUBE.
Mon dieu ! tu n'es que trop honnête ; Ce grand honneur ne me vaut rien.
' Ce mot était en usage du temps de Molière. On le trouve dans la première édition du Dictionnaire de l'Académie, donnée en 1694. Il serait facile aujourd'hui de corriger ainsi le vers :
Sans me dire dd seal mot de douceur conjugale. (.\ ). UOLIKRE.
Ne sois point si fenmie de bien , Et me romps un peu moins la tête.
CLÉANTHIS.
Comment ! de trop bien vivre on te voit me blâiner !
MEECOEE.
La douceur d'une femme est tout ce qui me charme; Et ta vertu fait un vacarme Qui ne cesse de m'assommer.
CLÉANTHIS.
Il te faudrait des cœurs pleins de fausses tendresses , De ces femmes aux beaux et louables talents , Qui savent accabler leurs maris de caresses , Pour leur faire avaler l'usage des talents.
MEBCUBE.
Ma foi, veux-tu que je te dise?
Un mal d'opinion ne touche que les sots ; Et je prendrais pour ma devise :
« Rloins d'honneur , et plus de repos. »
CLÉANTHIS.
Comment ! tu souffrirais , sans nulle répugnance, Que j'aimasse un galant avec toute licence?
MEBCUBE.
Oui , si je n'étais plus de tes cris rebattu ,
Et qu'on te vît changer d'humeur et de méthode.
J'aime mieux un vice commode
Qu'une fatigante vertu.
Adieu , Cléanthis , ma chère âme ;
Il me faut suivre Amphitryon.
CLÉANTHIS , seule.
Pourquoi , pour punir cet infâme , Mon cœur n'a-t-il assez de résolution ?
Ah ! que dans cette occasion
J'enrage d'être honnête femme!