AMPHITRYOIN, ACTE I, SCÈNE IV
Mais ils pourraient ici découvrir ma venue,
Qu'il est à propos de cacher.
Mon amour, que gênaient tous ces soins éclatants Où me tenait lié la gloire de nos armes. Aux devoirs de ma charge a volé les instants
Qu'il vient de donner ù vos charmes.
Ce vol qu'à vos beautés mon cœur a consacré Pourrait être blâmé dans la bouche publique,
Et j'en veux pour témoin unique
Celle qui peut m'en savoir gré.
ALCMÈNE
Je prends , Amphitryon , grande part à la gloire Que répandent sur vous vos illustres exploits ;
Et l'éclat de votre victoire Sait toucher de mon cœur les sensibles endroits : Mais , quand je vois que cet honneur fatal
Éloigne de moi ce que j'aime, .le ne puis m'empêcher, dans ma tendresse extrême
De lui vouloir un peu de mal , Et d'opposer mes vœux à cet ordre suprême
Qui des Thébains vous fait le général.
C'est une douce chose, après une victoire. Que la gloire oii l'on voit ce qu'on aime élevé ; IMais, parmi les périls mêlés à cette gloire, Un triste coup , hélas ! est bientôt arrivé. De combien de frayeurs a-t-on l'àine blessée ,
Au moindre choc dont on entend parler!
Voit-on, dans les horreurs d'une telle pensée.
Par où jamais se consoler
Du coup dont on est menacée ?
Et de quelque laurier qu'on couronne un vainqueur, Quelque part que l'on ait à cet honneur suprême , Vaut-il ce qu'il en coûte aux tendresses d'un cœur Qui peut, à tout moment, trembler pour ce qu'il aime?
JUPITER
Je ne vois rien en vous dont mon feu ne s'augmente; Tout y marque à mes yeux un cœur bien enflammé; Et c'est, je vous l'avoue, une chose charmante De trouver tant d'amour dans un objet aimé. Mais, si je l'ose dire, un scrupule me gêne. Aux tendres sentiments que vous me faites voir ; Et pour les bien goûter, mon amour, chère AIcmène, Voudrait n'y voir entrer rien de votre devoir; Qu'à votre seule ardeur, qu'à ma seule personne , Je dusse les faveurs que je reçois de vous ; Et que la qualité que j'ai de votre époux Ne fût point ce qui me les donne.
ALCMÈNE
C'est de ce nom pourtant que l'ardeur qui me brûle
Tient le droit de paraître au jour; Et je ne comprends rien à ce nouveau scrupule
Dont s'embarrasse votre amour.
JUPITER
Ah ! ce que j'ai pour vous d'amour et de tendresse
Passe aussi celle d'un époux ; Et vous ne savez pas, dans des moments si doux ,
Quelle en est la délicatesse :
Vous ne concevez point qu'un cœur bien amoureux Sur cent petits égards s'attache avec étude.
Et se fait une inquiétude
De la manière d'être heureux.
En moi , belle et charmante AIcmène, Vous voyez un mari , vous voyez un amant; Mais l'amant seul me touche, à parler franchement; Et je sens, près de vous, que le mari le gêne. Cet amant, de vos vœux jaloux au dernier point, Souhaite qu'à lui seul votre cœur s'abandonne;
Et sa passion ne veut point
De ce que le mari lui donne.
Il veut de pure source obtenir vos ardeurs , Et ne veut rien tenir des nœuds de l'hyménée. Rien d'un fâcheux devoir qui fait agir les cœurs. Et par qui tous les jours des plus chères faveurs
La douceur est empoisonnée.
Dans le scrupule enfin dont il est combattu. Il veut, pour satisfaire à sa délicatesse. Que vous le sépariez d'avec ce qui le blesse. Que le mari ne soit que pour votre vertu, Et que de votre cœur de bonté revêtu L'amant ait tout l'amour et toute la tendresse.
ALCMÈNE
Amphitryon, en vérité, Vous vous moquez de tenir ce langage; Et j'aurais peur qu'on ne vous crût pas sage. Si de quelqu'un vous étiez écouté.
JUPITER
Ce discours est plus raisonnable,
AIcmène, que vous ne pensez. Mais un plus long séjour me rendrait trop coupable. Et du retour au port les moments sont presses. Adieu. De mon devoir l'étrange barbarie
Pour un temps m'arrache de vous ; Mais, belle AIcmène, au moins, quand vous verrez
Songez à l'amant , je vous prie. [l'époux ^
ALCSliîNE.
Je ne sépare point ce qu'unissent les dieux. Et l'époux et l'amant me sont fort précieux.