ALCMÈNE, AMPHITRYON, CLÉANTHIS, SOSIE
ALCMÈNE , sans voir Amphitryon.
Allons pour mon époux, Cléanthis, vers les dieux,
Nous acquitter de nos hommages.
Et les remercier des succès glorieux Dont Tlièbes , par son bras , goûte les avantages.
{apercevant Amphitryon. ) Odieux!
AMPHITRYON
Fasse le ciel qu'Amphitryon vainqueur Avec plaisir soit revu de sa femme !
Et que ce jour, favorable à ma flamme, Yous redonne à mes yeux avec le même cœur ! Que j'y retrouve autant d'ardeur Que vous en rapporte mon âme !
Quoi! de retour si tôt?
AMPHITRYON
Certes, c'est en ce jour IMe donner de vos feux un mauvais témoignage ;
Et ce « Quoi ! si tôt de retour ? » En ces occasions n'est guère le langage
D'un cœur bien endammé d'amour.
J'osais me flatter en moi-même Que loin de vous j'aurais trop demeuré. L'attente d'un retour ardemment désiré Donne à tous les instants une longueur extrême ;
Et l'absence de ce qu'on aime , Quelque peu qu'elle dure, a toujours trop duré.
ALCMÈNE
.Te ne vois...
AMPHITRYON
Non, Alcmcne, à son impatience On mesure le temps en de pareils états; Et vous comptez les moments de l'absence En personne qui n'aime pas.
Lorsque l'on aime comme il faut, Le moindre cloignement nous tue ; ' Et ce dont on chérit la vue
Ne revient jamais assez tôt.
De votre accueil , je le confesse , Se plaint ici mon amoureuse ardeur ;
Et j'attendais de votre cœur D'autres transports de joie et de tendresse.
J'ai peine à comprendre sur quoi Vous fondez les discours que je vous entends faire;
Et si vous vous plaignez de moi ,
Je ne sais pas , de bonne foi ,
Ce qu'il faut pour vous satisfaire.
Hier au soir, ce me semble, à votre heureux retour, On me vit témoigner une joie assez tendre,
Et rendre aux soins de votre amour Tout ce que de mon cœur vous aviez lieu d'attendre.
AMPHITHYON.
Comment?
ALCMÈNE
Ne fis-je pas éclater à vos yeux Les soudains mouvements d'une entière allégresse ? Et le transport d'un cœur peut-il s'expliquer mieux , Au retour d'un époux qu'on aime avec tendresse?
AMPHITRYON
Que me dites-vous là?
ALCMÈNE
Que même votre amour Montra de mon accueil une joie incroyable; Et que, ni'ayant quittée à la pointe du jour. Je ne vois pas qu'à ce soudain retour Ma surprise soit si coupable.
AMPHITRYON
Est-ce que du retour que j'ai précipité
Un songe cette nuit , Alcmène , dans votre âme
A prévenu la vérité; Et que, m'ayant peut-être en dormant bien traite,
Votre cœur se croit vers ma flamme
Assez amplement acquitté?
ALCMÈNE
Est-ce qu'une vapeur, par sa malignité,
Amphitryon , a, dans votre âme.
Du retour d'hier au soir brouillé la vérité; Et que du doux accueil duquel je m'acquittai ,
Votre cour prétend à ma flamme
Ravir toute l'honnêteté ?
AMPHITRYON
Cette vapeur, dont vous me régalez.
Est un peu , ce me semble, étrange.
AI.CMi;NE.
C'est ce qu'on peut donner pour change Au songe dont vous me parlez.
AMPHITRYON
A moins d'un songe , on ne peut pas , sans doute Excuser ce qu'ici votre bouche me dit.
AMPHITRYON, ilCTE II, SCÈNE II.
AXCMENE.
A moins d'une vapeur qui vous trouble l'esprit , On ne peut pas sauver ce que de vous j'écoute.
AMPHITRYON
Laissons un peu cette vapeur, Alcmène.
ALCMÈNE
Laissons un peu ce songe, Amphitryon.
AMPHITRYON
Sur le sujet dont il est question Il n'est guère de jeu que trop loin on ne mène.
ALCMÈNE
Sans doute ; et , pour marque certaine , .Te commence à sentir un peu d'émotion.
AMPHITRYON
Est-ce donc que par là vous voulez essayer A réparer l'accueil dont je vous ai fait plainte.'
ALCMÈNE
Est-ce donc que par cette feinte.
Vous désirez vous égayer.'
AMPHITRYON
Ail! de grâce , cessons, Alcmène, je vous prie, Et parlons sérieusement.
ALCMÈNE
Amphitryon, c'est trop pousser l'amusement ; Finissons cette raillerie.
AMPHITRYON
Quoi ! vous osez me soutenir en face Que plus tôt qu'à cette heure on m'ait ici pu voir ?
ALCMÈNE
Quoi ! vous voulez nier avec audace Que dès hier en ces lieux vous vîntes sur le soir.'
AMPHITRYON
îloi! je vins hier?
ALCMÈNE
Sans doute ; et , dès devant l'aurore , Vous vous en êtes retourné.
AMPHITRYON, à fait .
Ciel ! un pareil débat s'est-il pu voir encore ! Et qui de tout ceci ne serait étonné ? Sosie!
SOSIE
E lie a besoin de six grains d'ellébore , Monsieur ; son esprit est tourné.
AMPHITRYON
Alcmène , au nom de tous les dieux , Ce discours a d'étranges suites !
Reprenez vos sens un peu miea\ , Et pensez à ce que vous dites.
ALCMÈNE
J'y pense mûrement aussi ; Et tous ceux du logis ont vu votre arrivée. 3'ignore quel motif vous fait agir ainsi ; Mais si la chose avait besoin d'être prouvée, S'il était vrai qu'on piU ne s'en souvenir pas .
De qui puis-je tenir, que de vous, la nouvelle
Du dernier de tous vos combats , Et les cinq diamants que portait Ptérébs,
Qu'a fait dans la nuit éternelle
Tomber l'effort de votre bras ?
En pourrait-on vouloir un plus sûr témoignage?
AMPHITRYON
Quoi ! je vous ai déjà domié Le nœud de diamants que j'eus pour mon partage. Et que je vous ai destiné?
ALCMÈNE
Assurément il n'est pas difficile De vous en bien convaincre.
AMPHITRYON
Et comment ?
ALCMÈNE, monirant le nœud de diamanis à sa ceinture.
Le voici.
AMPHITRYON
Sosie !
SOSIE , tirant de sa poche un coffret. Elle se moque, et je le tiens ici , IMonsieur, la feinte est inutile.
AMPHITRYON , regardant le coffret.
Le cachet est entier.
ALCMÈNE, présentant à Amphitryon le nœud de diamants.
Est-ce une vision?
Tenez. Trouverez- vous cette preuve assez forte?
AMPHITRYON
Ah ciel ! ô juste ciel !
ALCMÈNE
Allez, Amphitryon, Vous vous moquez d'en user de la sorte; Et vous en devriez avoir confusion.
AMPHITRYON
Romps vite ce cachet.
SOSIE, ayant ouvert le coffret.
Ma foi , la place est vide.
Il faut que, par magie, on ait su le tirer, Ou bien que de lui-même il soit venu , sans guide. Vers celle qu'il a su qu'on en voulait parer.
AMPHITRYON, à part.
Odieux, dont le pouvoir sur les choses préside. Quelle est cette aventure , et qu'en puis-je augurer Dont mon amour ne s'intimide ?
SOSIE, à Amphitryon.
Si sa bouche dit vrai , nous avons même sort , Et de même que moi , monsieur, vous êtes double.
AMPHITRYON
Tais-toi.
ALCMÈNE
Sur quoi vous étonner si fort?
Et d'où peut naître ce grand trouble ?
AMPHlTRYOïN ,
AMPHITRYON, àpart.
O cit'l ! (jucl étrange embarras' Je vois des incidents qui passent la nature ; ICt mon honneur redoute une aventure Que mon esprit ne comprend pas.
ALCMicNE.
Songez-vous , en tenant cette preuve sensible , A me nier encor votre retour pressé ?
AMPHITKYOiV.
IS'on ; mais , 5 ce retour, daignez , s'il est possible , Me conter ce qui s'est passé.
ALCMI'NE.
Puisque vous demandez un récit de la chose , Vous voulez dire donc que ce n'était pas vous?
AMPHITRYON
l'ardonnez-moi ; mais j'ai certaine cause Qiui me fait demander ce récit entre nous.
ALCMlîiNE.
Les soucis importants qui vous peuvent saisir Vous ont-ils fait si vite en perdre la mémoire?
AMPHITRYON
l'eut-étrc ; mais enfin vous me ferez plaisir De m'en dire toute l'histoire.
ALCMÈNE
L'histoire n'est pas longue. A vous je m'avançai ,
Pleine d'une aimable surprise ,
Tendrement je vous embrassai, Kt témoignai ma joie à plus d'une reprise.
AMPUiTRVON, àpart.
A!i! d'un si doux accueil je me serais passé.
AF.CMÈNE.
Vous me files d'abord ce présent d'importance , Que du butin conquis vous m'aviez destiné.
Votre cœur avec véhémence M'étala de ses feuK toute la violence.
Et les soins importuns qui l'avaient enchaîné, I,'aise de me revoir, les tourments de l'ab-sence, Tout le souci que son impatience
Pour le retour s'était donné; Etjamais voire amour en pareille occurrence, Ne me parut si tendre et si passionné. AMPHITRYON, àpart.
Peut-on pkn vivement se voir assassiné!
ALCMÈNE
Tous ces transports , toute cette tendresse, Comme vous croyez bien , ne me déplaisaient pas ,
Et, s'il faut que je le confesse, Mon cœur. Amphitryon , y trouvait mille appas.
AMPHITRYON
Ensuite, s'il vous plaît?
ALCMÈNE
Nous nous entrecoupâmes Di' mille questions qui pouvaient nous toucher. On servit. Tcteà tète enscmljli' nous soup.îmes;