SCÈNE PREMIÈRE
ÉRASTE, GROS-RENÉ
ÉRASTE
Veiix-tu que je te die? une atteinte secrète Ne laisse point mon âme en une bonne assiette. Oui , quoi qu'à mon amour lu puisses repartir, Il craint d'vtve la dupe , à ne te point mentir ; Qu'en faveur d'un rival ta foi ne se corrompe , Ou du moins qu'avec moi toi-même on ne te trompe.
' Gros-René, nom de théâtre de Duparc. Il parait que Molière voulait donner le nom de Oros-Roiié aux rôles qu'il faisait pour cet acteur, enninic Jodelct avait donné le sien au.1 rôles que Scarrnn avait faits pour lui.
' Mot !;rec : il signilie qui trudiiit d'une langue dans vne autre. Ce nom e.viirimeaarfuitemcnl la uiauie de MHaphrasle.
GROS-RENÉ
Pour moi , me soupromier de quelque mauvais tour, Je dirai ( n'en déplaise à monsieur votre amour ) Que c'est injustement blesser ma prud'liomie. Et se connaître mal en physionomie.
Les gens de mon minois ne sont point accusés D'être, grâces à Dieu, ni fourbes, ni rusés. Cet honneur qu'on nous fait , je ne le démens guères, Et suis homme fort rond de toutes les manières. Pour que l'on me trompât , cela se pourrait bien , Le doute est mieux fondé ; pourtant je n'cncrois rien. Jane vois point encore, ou je suis une bête. Sur quoi vous avez pu prendre martel en tête '. Lucile, à mon avis , vous montre assez d'amour; Elle vous voit , vous parle à toute heure du jour ; Et Valére, après tout, qui cause votre crainte, Semble n'être à présent souffert que par contrainte.
ÉRASTE
Souvent d'un faux espoir un amant est nourri : Le mieux reçu toujours n'est pas le plus chéri ; Et tout ce que d'ardeur font paraître les femmes Parfoisn'estqu'un beau voile à couvrir d'autres flam- Valère enfin , pour être un amant rebuté , [mes. IMontre depuis un temps trop de tranquillité ; Et ce qu'à ces faveurs , dont tu crois l'apparence , Il témoigne de joie ou bien d'indifférence , [pas , M'empoisonne à tous coups leurs plus charmants ap- Me donne ce chagrin que tu ne comprends pas , Tient mon bonheur en doute, et me rend difficile Une entière croyance aux propos de Lucile. Je voudrais, pour trouver un tel destin plus doux , Y voir entrer un peu de son transport jaloux , Et sur ses déplaisirs et son impatience. Mon âme prendrait lors une pleine assurance.
■ Martel , vieux mot qui sipnilie marteau. On dit ligurcmcnt avoir 7niirtel en tfle, pour se tourmenter, s'iuquieler, cite frappé sans cesse d'une pensée chagrine.