M. DE POURCEAUGNAC, ACTE I, SCÈNE XI
ses signes diagiiosti<iues et prognostiques ■ ; vous me permettrez, monsieur notre ancien, d'entrer en considération de la maladie dont il s'agit, avant que de toucher à la thérapeutique', et aux remèdes qu'il nous conviendra faire pour la parfaite curation d'icelle. Je dis donc, uionsieur, avec votre permission, que notre malade ici présent est mallieureusement alta(iué, affecté, possédé, travaillé de cette sorte de folie que nous nommons fort bien mélancolie hypocondriaque; espèce de folie frès-fàcheuse, et qui ne demande pas moins qu'un Esculaj)e comme vous , consomme dans notre art ; vous , disje, qui avez lilanclii, comme on dit, sous leharnois et auquel il en a tant passé par les niaios , de toutes les façons. Je l'appelle mélancolie hypocondriaque, pour la distinguer des deux autres; car le célèbre Galien établit doctement, à son ordinaire, trois espèces de cette maladie, que nous nommons mélancolie, ainsi appelée, non-seulement par les Latins, mais encore par les Grecs ; ce qui est bien à remarquer pour notre affaire; la première, qui vient du pi'opre vice du cerveau; la seconde, qui vient de tout le sang, fait et rendu atrabilaire ; la troisième, appelée hypocondriaipie , qui est la nôtre, laquelle procède du vice de quelque partie du bas-ventre et de la région inférieure, mais particulièrement de la rate , dont la chaleur et l'inflammation portent au cerveau de notre malade beaucoup de fuligines épaisses et crasses, dont la vapeur noire et maligne cause dépravation aux fonctions de la faculté princesse, et fait la maladie dont, par notre raisonnement, il est manifestement atteint et convaincu. Qu'ainsi ne soit : pour diagnostique incontestable de ce que je dis, vous n'avez qu'à considérer ce grand sérieux que vous voyez, cette tristesse accompagnée de crainte et de défiance, signes pathognonioniques et individuels de cette maladie , si bien marquée chez le divin vieillard Hippocrate; cette physionomie, ces yeux rouges et hagards, cette grande barbe , cette habitude du corps menue , grêle, noire et velue; lesquels signes le dénotent très-affecté de cette maladie , procédante du vice des hvpocondres; laquelle maladie, par laps de temps, naturalisée, envieillie , habituée, et ayant nris droit de bourgeoisie chez lui , pourrait bien dégénérer ou en manie, ou en phthisie, ou en apoplexie, ou même en fine frénésie et fureur. Tout ceci supposé, puisqu'une maladie bien connue est à de-
' On appelle signes diagnostiqup.slessymplompsquiindiqiionl la nature des maladies; et signe.s prognostiques ceux par lesquels on devine li's etfet.s que la maladie doit produire. ( L. B. )
' Autre terme de médecine qui indique la parlie de cette science qui enseisne la maoiére de traiter et de guérir les maladies. { L. B. )
mi guérie, car ignoti nidla est curatio morbi • , il ne vous sera pas difficile de convenir des remèdes que nous devons faire a monsieur. Premièrement, pour remédier à cette pléthore obturante, et à cette cacochymie luxuriante par tout le corps , je suis d'avis qu'il soit phlébotomisé libéralement, c'est-à-dire que les saignées soient fréquentes et plantureuses , en premier lieu, de la basilique, puis de la céphalique», et même, si le mal est opiniâtre, de lui ouvrir la veine du front, et que l'ouverture soit large, afin que le gros sang puisse sortir, et en même temps, de le purger, désopiler, et évacuer par purgatifs propres et convenables, c'est-à-dire par cholagogues', mélanogogues , et cxtera; et comme la véritable source de tout le mal est ou une humeur crasse et féculente, ou une vapeur noire et grossière qui obscurcit, infecte et salit les esprits animaux, il est à propos ensuite qu'il prenne un bain d'eau pure et nette, avec force petit-lait clair, pour purifier par l'eau la féculence de l'humeur crasse, et éclaircir, par le lait clair, la noirceur de cette vapeur : mais, avant toute chose, je trouve qu'il e.st bon de le réjouir par agréables conversations, chants et instruments de musique; à quoi il n'y a pas d'inconvénient de joindre des danseurs, afin que leurs mouvements, disposition et agilité, puissent exciter et réveiller la paresse de ses esprits engourdis , qui occasionne l'épaisseur de son sang, d'où procède la maladie. Voilà les reinèdes que j'imagine, auxquels pourront être ajoutés beaucoup d'autres meilleurs par monsieur notre maître et ancien, suivant l'expérience, jugement, lumière et suffisance qu'il s'est acquis dans notre art. Dixi.
SECOND MÉDECIN
A Dieu ne plaise, monsieur, qu'il lue tombe en pensée d'ajouter rien à ce que vous venez de dire! Vous avez si bien discouru sur tous les signes, les symptômes et les causes de la maladie de monsieur; le raisonnement que vous en avez fait est si docte et si beau, qu'il est impossible qu'il ne soit pas fou et mélancolique hypocondriaque; et, quand il ne le serait pas , il faudrait qu'il le devînt , pour la beauté des choses que vous avez dites, et la justesse du raisonnement que vous avez fait. Oui , monsieur, vous avez dépeint fort graphiquement , graphicè de-
' Il n'y a pas moyen de guérir une maladie qu'on ne connaît pas.
^ La basilique , veine qui monte le long de la partie interne de l'os du brasjusiiu'àraxill.'iire, ou elle se rend. V.^céphaliquf, Tune des veines du bras , qu'on croyait autrefois venir de la tète, et qu'on ouvrait par cette raison, dans le cas où la tète avait besoin d'être soulagée. ( Dictionn. de VJnidtmie. )
3 Ckolaffogitcs, remedi's propres à chasser la bile. Mélanogogues, remèdes propres à cliasseï la bile noire, que les anciens appelaient mélancotie. ( UvY. )
M. DE POURCEAUGiNAC , ACTE I, SCÈNE XII.
pinjcisli, tout ce qui appartient à cette maladie. Il ne se peut rien de plus doctement, sagement, ingénieusement conçu, pensé, imaginé, que ce que vous avez prononcé au sujet de ce mal , soit pour la diagnose , ou la prognose , ou la thérapie ■ ; et il ne me reste rien ici, que de féliciter monsieur d'être tombé entre vos mains , et de lui dire qu'il est trop heureux d'être fou , pour éprouver l'efficace et la douceur des remèdes que vous avez si judicieusement proposés. Je les approuve tous, manibus et pedibus descendo in tiiam senlendam ». Tout ce que j'y voudrais , c'est de faire les saignées et les purgations en nombre impair, numéro Deus impare gaudet^; de prendre le lait clair avant le bain ; de lui composer un fronteau i où il entre du sel, le sel est symbole de la sagesse; de faire blanchir les murailles de sa chambre, pour dissiper les ténèbres de ses esprits , album est disgregatirum visus^; et de lui donner tout à l'heure un petit lavement , pour servir de prélude et d'introduction à ces judicieux remèdes, dont, s'il a à guérir, il doit recevoir du soulagement. Fasse le ciel que ces remèdes, monsieur, qui sont les vôtres, réussissent au malade selon notre intention !
MONSIEUR DE POUKCEAUGIVAC.
Messieurs, il y a une heure que je vous écoute. Est-ce que nous jouons ici une comédie?
PKEMIER MÉDECIN.
Non, monsieur, nous ne jouons point.
MONSIEUR DE POUBCEAUGNAC.
Qu'est-ce que tout ceci? et que voulez-vous dire, avec votre galimatias et vos sottises ?
PBEMIER MÉDECIN.
Bon ! dire des injures! Voilà un diagnostique qui nous manquait pour la confirmation de son mal; et ceci pourrait bien tourner en manie.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC , à part.
Avec qui m'a-t-on mis ici ?
{Il crache deux ou trois fois.)
' Dinfinnac pour diagnostique, connaissance des symplonu's ; prvgiiose, jugemenl d'après les symplomos ; thérapie pour thérapeutique , traitement de la maladie. ( Diclioiut. de VAead. )
' Dans le sénat romain, quand quelqu'un , en opinant, avait ouvert un avis , ceux qui pensaient comme lui se rangeaient de son coté, et ceux qui étaient d'un sentiment contraire passaient du côté opposé. L'action des premiers s'exprimait par celte plirase, pedibus ire ou descendere in sententiam alicujus : phrase qu'il serait impossible de traduire littéralement en français, mais dont le sens est à peu près conservé dans l'expression ligurée, se ranger à l'avis de quelqu'un. ( A. )
5 a Le nombre impair réjouit les dieux. « Demi-vers de Virgile.
4 Ce mot se dit d'un médicament qu'on applique sur le front pour calmer les douleurs.
5 Sentence fort en usage dans les écoles : c'esl-à-dire : Le blanc blesse la vue ou la fatigue, sans doute à cause de son éclat. Cette citation à contre-sens n'est pas un des traits les moins comiques de celte scène.
PREMIER MEDECIN
Autre diagnostique : la sputation fréquente.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC
Laissons cela, et sortons d'ici.
PREMIER MÉDECIN
Autre encore : l'inquiétude de changer de place.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC
Qu'est-ce donc que toute cette affaire? et que me voulez-vous ?
PREMIER MÉDECIN
Vous guérir, selon l'ordre qui nous a été donné.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC
Me guérir ?
PREMIER MÉDECIN
Oui.
MONSIEUR DE POUBCEAUGNAC.
Parbleu! je ne suis pas malade.
PREMIER MÉDECIN
Mauvais signe , lorsqu'un malade ne sent pas son mal.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC
Je vous dis que je me porte bien.
PREMIER MÉDECIN
Nous savons mieux que vous comment vous vous portez; et nous sommes médecins qui voyons clair dans votre constitution.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC
Si vous êtes médecins, je n'ai que faire de vous; et je me moque de la médecine.
PREMIER MÉDECIN
Hom ! hom ! voici un homme plus fou que nous ne pensons.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC
Mon père et ma mère n'ont jamais voulu de remèdes, et ils sont morts tous deux sans l'assistance des médecins.
PREMIER MÉDECIN
Je ne m'étonne pas s'ils ont engendré un fils qui est insensé, {au second médecin.) Allons, procédons à la curation ; et par la douceur exhilarante de l'harmonie, adoucissons, lénifions et accoisons» l'aigreur de ses esprits, que je vois prêts à s'enflammer.