COMÉDIE EN CINQ ACTES
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Cette pièce fut jouée pour la première fois le 9 septembre 1968. Voici le jugement qu’en a porté Voltaire :
« Le même préjugé qui avait fait tomber le Festin de Pierre, parcequ’il était en prose, nuisit au succès de l’Avare. Cependant le public qui, à la longue, se rend toujôurs au bon, finit par donner à cet ouvrage les applaudissements qu’il mérite. On comprit alors qu’il peut y avoir de fort bonnes comédies en prose, et qu’il y a peut-être plus de difficulté à réussir dans le style ordinaire, où l’esprit seul soutient l’auteur, que dans la versification, qui, par la rime, la cadence et la mesure, ' prête des ornements à des idées simples, que la prose ^l’eurbellirait pas. Il y a dans l’Avare quelques idées prises daii8’ Plaute, et embellies par Molière. Piaule avait imaginé le premier de faire en même temps voler la cassette de l’Avare et de séduire sa fille ; c’est de lui qu’est toute l’invention de la scèile du jeune homme qui vient avouer le rapt, et que l’Avare prend pour le voleur. Mais on ose dire que Plaute n’a point assez profité de cette situation; il ne l’a inventée que pour la manquer. Que l’on en juge par ce seul trait : l’amant de la fille ne paraît que dans cette scène ; il vient sans être annoncé ni préparé, et la fille elle-même n’y parait point du tout. Tout le reste de la pièce est de Molière, caractères, critiques, plaisanteries; il n’a imité que quelques lignes, comme cet endroit où l’Avare, parlant, peut-être mal à propos, aux spectateurs, dit : « Mon voleur » n’csl-il point parmi vous? Ils me regardent tous, et se mel- » lent à rire ! » (Quid est quodridetis? novi omnes, scia fures hic esse complurcs.) Et cet autre endroit encore où, ayant examiné les mains du valet qu’il soupçonne, il demande à voir la troisième: Oslende terliam. Ces comparaisons de Piaule avec Molière sont toutes à l’avantage du dernier. »
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Cette opinion de Voltaire, qui se trompe rarement en matière de goût, est aussi celle de la plupart des critiques. Mais on a nié, avec quelque apparence de raison, que la froideur avec laquelle furent accueillies les premières représentations de l’Avare, ait tenu à ce que cette comédie était écrite en prose. Quant à la supériorité de notre auteur sur le comique latin, elle a été reconnue par tout le monde, et l’on est tombé d’accord sur ce point que tout en rendant le personnage d'Harpagon plus dramatique et plus moral, Molière a aussi rendu l’intrigue plus attachante et plus vive. Il a même peint sous des couleurs si vraies le vice qu’il voulait flétrir, qu’un avare disait de bonne foi qu'il y avait beaucoup à profiter de cet ouvrage, et qu’on pouvait en tirer d’excellents principes d’économie.
M. Aimé Martin raconte que Boileau, qui assistait à toutes les représentations, « opposait sa justice inflexible aux cris de la cabale ; on le voyait, dans les loges et sur les bancs du théâtre, applaudir ce nouveau chef-d’œuvre : et Racine, qui fut injuste une fois, lui ayant dit un jour, comme pour lui adresser un reproche : « Je vous ai vu à la pièce de Molière, et vous » riiez tout seul sur le théâtre. — Je vous estime trop, lui ré- » pondit Boileau, pour croire que vous n’y ayez pas ri, du moins » intérieurement. »
Geoffroy, qui se montre souvent aussi sévère que Boileau, surtout en ce qui touche les questions morales, place l’Avare au nombre des chefs-d’œuvre de Molière. « Avec quelle vigueur, dit-il, avec quelle fidélité de pinceau IMolière ne tracc-t-il pas son avare s’isolant de sa famille, voyant des ennemis dans ses enfants qu’il redoute, et dont il n’est pas moins redouté ; concentrant tontes ses affections dans son coffre, tandis que son fils se ruine d’avance par des dettes usurnircs, tandis que sa fille a une intrigue dans la maison avec son amant déguisé ! L’avare ne sait rien de ce qui se passe au sein de sa famille, rien de ce que font ses enfants ; il ne sait au juste que le compte de ses écus j c'est la seule chose qui le touche cl qui 1 intéresse c’est le seul objet de ses veilles, l’argent lui tient lieu d enfants, de parents et d'amis, voilà la morale qui résulte de l’admirable comédie de Molière; et s’il y a quelque tableau capable de faire
ha'ir et mépriser l'avarice, c’est celui-la Ce vice était assez
commun sons Louis XIV. Les nobles avaient seuls alors le privilège de se ruiner, soit en serv ant l'Ktat, soit en étalant un luxe au-dessus de leur fortune. La consolation des roturiers était de s’enrichir en volant l'État cl les nobles, et pour cacher leurs larcins, ils avaient soin d'enfouir leurs richesses. »
Contrairement à l'opinion de Voltaire, de Boileau et de Geoffroy Rousseau a taxé l’Avare d’immoralité ; « C’est un grand vice assurément d’élre avare et de prêter à usure: mais nen
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est-ce pas un plus grand encore à un fils de voler son père, de lui manquer de respect, de lui faire les plus insultants reproches; et quand ce père irrité lui donne sa malédiction, de répondre d’un air goguenard, qu’il n’a que faire de ses dons? Si la plaisanterie est excellente, en est-elle moins punissable ? Et la pièce 011 l’on fait aimer le fils insolent qui l’a faite, en est-elle moins une école de mauvaises mœurs? » — M. Saint-Marc Girardin, dans son Cours de littérature dramatique, au chapitre intitulé : Des Pères dans la comédie , et surtout dans les comédies de Molière, a discuté l’opinion de Rousseau :
« Au dix-huitième siècle, J. J. Rousseau attaquait donc la comédie et lui reprochait d’enseigner aux enfants l’oubli du respect qu’ils doivent à leurs parents, comme Aristophane autrefois, dans les Nuées, accusait la philosophie de pervertir l’esprit des jeunes gens et d’ébranler dans leur cœur la majesté du pouvoir paternel. Et c’est ainsi que la comédie et la philosophie, les deux arts les plus hardis du monde, l’im par la raillerie et l’autre par le doute, ont tour à tour, dans leurs querelles, reconnu et proclamé, l’une contre l’autre, la sainteté de ce pouvoir paternel qui est le vrai fondement des sociétés.
» Avant Rousseau, Bossuet et Nicole avaient parlé du théàti’e de la même manière ; et, avant Bossuet et Nicole, tous les Pères de l’Eglise l’avaient condamné. Essaierai-je de réclamer contre cet anathème? Essaierai-je de soutenir, comme les philosophes du dix -huitième siècle, que le théâtre est une école de morale? Non. Reconnaissons le mal où il est ; mais seulement mesuronsle , afin de ne pas le faire plus grand qu’il n’est. Ne préconisons pas le théâtre, mais ne le condamnons que pour les fautes qui lui appartiennent. Ne lui demandons pas la pureté de la morale chrétienne : quiconque veut trouver cette morale, doit aller la chercher â l’église. Ne lui demandons pas non plus la morale sévère et guindée du Portique : tant d’austérité l’épouvante. N attendons pas même de lui cette haine vertueuse que donne aux gens de bien la vue du mal : il est plutôt du parti de Philinte, qui
... prend tout doucement les hommes comme ils sont,
que du parti d’Alceste. Ne croyons pas cependant que le théâtre soit, de tous les genres de littérature, le plus dépourvu de moraie. Image de la vie humaine, le théâtre est moral comme 1 expérience, et, ajoutons-le, hélas! pour ne rien déguiser de son inefficacité, moral comme l’expérience d’autrui, qui touche et qui corrige peu.
» J’examinerai plus tard quels sont, quant à la morale, les dangers du théâtre. Je veux seulement aujourd’hui rechercher s il est vr.aiquc Molière ait voulu, comme l’en accuse J. J. Rous-
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seau, ébranler l’autorité paternelle. Remarquons d’abord que les pères, les maris, les vieillards que Molière raille gaiement, n(f sont pas ridicules par leur caractère de père, de mari et de vieillard, mais par les vices et les passions qui déshouorent en eux ce caractère même. Dans l’École des Maris, Sganarelle est ridicule, non parce qu’il est vieux, mais parce qu’étant vieux il est amoureux, et surtout un amoureux sévère et dur, ce qui est contraire au caractère de l’amour; et il est si vrai que Sganarelle n’est point ridicule à cause de son âge mais à cause de ses défauts, qu’à côté de lui est Ariste, son frère, vieux aussi et amoureux, mais aimable et indulgent, qui est le héros de la pièce, et que la jeune Léonore épouse de fort bon cœur. Ce n’est donc point la vieillesse que Molière ridiculise, ce sont les défauts qui la discréditent. J’en dirai autant d’Arnolfe dans TiÉco/e des Femmes : il n’est pas ridicule parce qu’il est vieux, mais parce qiril est grondeur et jaloux. George Dandin non plus n'est pas ridicule parce qu’il est marié, mais parce qu’il a fait un mariage de vanité : il paye la faute de son orgueil. Harpagon enfin nous amuse, non comme père, mais comme avare; et, si son fils lui manque de respect, c’est que, dans ce moment, l’avare, l’usurier et le vieillard amoureux, les trois vices ouïes trois ridicules d’Harpagon, cachent et dérobent le père.
La coméciie, en faisant punir les vices les uns par les autres, représente la justice du monde telle qu’elle est, justice qui s’exerce et qui s’accomplit à l’aide des passions humaines qui se combattent et se renversent tour à tour. C’est celte justice qu’expriment aussi les proverbes, qui ne sont que la comédie résumée en maximes, quand ils disent : A père avare fils prodigue. Lorsqtie les passions sont grandes et fortes, cette justice est terrible, et elle enfante l’émotion de la tragédie ; quand les passions sont plus petites et plus mesquines, cette justice est Biaisante et gaie : elle enfante alors le ridicule de la comédie.
» Une étude attentive des rôles du père et du fils, d’Harpagon et de Cléante, dans l'Avare, justifiera ces réflexions.
» Si je voulais, dans un sermon, dépeindre l’avarice et la rendre odieuse ; si je disais que cette passion fait fout oublier, l’honneur, l’amitié, la famille ; que l’avare préfère son or à scs énfants ; que ceux-ci, réduits par l’avarice de leur père aux plus grandes nécessités, s’habituent bientôt à ne plus le respecter, et que celte révolte des enfants est le châtiment de l’avarice du père; si je disais tout cela dans un sermon, qui s’en étonnerait? qui s’aviserait de prétendre qu’en parlant ainsi j’encourage les enfants à oublier le respect qu’ils doivent à leurs parents? Molière, dans la scène de l'Avare qu’accuse Jean-Jacques Rousseau, n’a pas fait autre chose que mettre en action le sermon que j’imagine. Quand le père oublie l’honneur, le fils
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oublie le respect qu’il doit à son père. Ne nous y trompons pas, en effet : c'est un beau titre que celui de père de famille, c’est presque un sacerdoce; mais c’est un titre qui oblige, et, s’il donne des droits, il impose aussi des devoirs. Je sais bien qu’un fils ne doit jamais accuser son père, même s’il est coupable; mais c’est là le précepte, ce n’est point, hélas! la pratique, sinon des fils vertueux. Or, Molière, dans l’Avare, n’a pas entendu le moins du monde nous donner Cléante pour un fils vertueux que nous devons approuver aux dépens de son père ; il a voulu seulement opposer l’avarice à la prodigalité, parce que ce sont les deux vices qui, contrastant le plus l’un avec l’autre, peuvent, par cela même, se choquer et se punir le plus efficacement. »
Cette ingénieuse et piquante appréciation est sans aucun doute, avec la comédie même de Molière, une réfutation sans réplique des paradoxes de Rousseau.
PERSONNAGES
HABPA60N, père de Cléanle et d'Klise, et amoureux de Mariane r.r.ÉANTE, lilsd'Harpagon, amant de Mariane’.
ÉLISE, lillc d'Harpügon, amante de Valère *.
VALÈRE. fils d'Anselme, et amant d’Élisc *.
.MARIANE, amante de Cléante, et aimée d'Harpagnn ‘.
ANSELME, père de Valère cl de Mariane.
EROSIXE, femme d'intrigue ‘.
MAITRE SIMON, courtier.
MAITRE JACQUES, cuisinier rt cocher d Harpagon ’.
LA FLÈCHE, valet de Cléante *.
DAME CLAUDE, servante d'Harpagon.
BHINDAVOINE, | , ■