‹ Œuvres complètes de MolièreChapitre 205 sur 593 · JOURDAIN, UN LAQUAIS · texte numérisé non relu

JOURDAIN, UN LAQUAIS

LE MAÎTRE DE PIllLOSOPiUE , raccommodant son collet.

Venons à notre leçon.

MONSIEUR JOURDAIN

Ah! monsieur, je suis fâché des coups qu’ils vous ont donnés.

LE MAÎTRE DE PIIILOSOPIUE

Cela n’est rien. Un philosophe sait recevoir comme il faut les choses; et je vais composer contre eux une satire du style de Juvénal, qui les déchirera de la belle façon. Laissons cela. Que voulez-vous apprendre?

MONSIEUR JOURDAIN

Tout ce que je pourrai ; car j’ai toutes les envies du monde d’ètre savant; et j’enrage que mon père et ma mère ne m’aient pas fait bien étudier dans toutes les sciences, quand j’étois jeune.

LE HUÎTRE DE PHILOSOPHIE

Ce sentiment est raisonnable; nam, sine doclrina, vila est quasi morlis imago. Vous entendez cela , et vous savez le latin, sans doute.

MONSIEUR JOURDAIN

Oui ; mais faites comme si je ne le savois pas. Expliquezmoi ce que cela veut dire, v

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE

Cela veut dire que, sans la science, la vie est presque une image de la mort.

MONSIEUR JOURDAIN

Ce latiu-Ià a raison.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE

N’avez-vous point quelques principes, quelques commencements des sciences?

MONSIEUR JOURDAIN

Oh ! oui, je sais lire et écrire.

Par où vous plaît-il que nous commencions *? Voulez-vous que je vous apprenne la logique ?

Dans les fiuées d Arisloplianc, Socralc fuit l.i mènin qucslion à Sticpsladi’; < Or çà, par où voulc/r-voiis comnipiiccr? que vonlea-vous apprcudie? Parlez; » \ous enseignerai-je a connallrc les mesures ou règles des vers oL de leur liar- > mnnie? > (Acie II, scène I, versd'.'fi el suivanis.)

LE BOURGEOIS GENTILHOMME

MONSIELIl JOURDAIN.

Qu’est-ce que c’esî que cette logique?

LE MAÎTRE DE IMIILOSOPIIIE

C’est elle qui enseigne les trois opérations de l’esprit.

MONSIEUR JOURDAIN

Qui sont-elles, ces trois opérations de l’esprit?

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE

La première, la seconde, et la troisième. La première est de bien concevoir, par le moyen des universaux; la seconde, de bien juger, par le moyen des catégories; et la troisième, de bien tirer une conséquence , par le moyen des figures : Barbara, Celarent, Darii, Ferio, Baraliplnn^.

MONSIEUR .’OURDAIN.

Voilà des mots qui sont trop rébarbatifs. Cette logique-là ne me revient point. Apprenons autre chose qui soit plus joli 2.

Voulez-vous apprendre la morale?

‘MONSIEUR JOURDAIN

La morale?

LF, MAÎTRE DE PHILOSOPHIE

Oui.

MONSIEUR JOURDAIN

Qu’est-cc qu’elle dit, cette morale?

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE

Elle traite de la félicité, enseigne aux hommes à modérer leurs passions, et...

MONSIEUR JOURDAIN

Non ; laissons cela. .le suis bilieux comme tous les diables , et il n’y a morale qui tienne : je me veux mettre eu colère tout mon soûl, quand il m’en prend envie.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE

Est-ce la physique que vous voulez apprendre?

MONSIEUR JOURDAIN

Qu’est-ce qu’elle chante, cette physique?

' LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE

La physique est celle qui explique les principes des choses

' Ces mots tcrvoienl ù ilcsigncr dans les anciennes écoles les diflerents mndes de syllogismes réguliers.

’ Arislopinnc so moque comme Molière de l'unseignemenl de la (ihilosophie ; mais dans le poêle grec la satire est injuste, parce qu’elle s’adresse à Secratc, tandis que dans le poêle français elle ne frappe que sur les pédants.

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