‹ Œuvres complètes de MolièreChapitre 245 sur 593 · ACTE IV, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE V

COVIELLE

Je le soutiendrai devant tout le inonde.

Vous m’obligerez. Quel sujet vous amène?

COVIELLE

Depuis avoir connu feu monsieur votre père, honnête gentilhomme, comme je vous ai dit, j’ai voyagé par tout le inonde.

MONSIEUR JOURDAIN

Par tout le monde?

COVIELIE.

Oui.

MONSIEUR JOURDAIN

Je pense qu’il y a bien loin en ce pays-Ià

COVIELLE

Assurément. Je ne suis revenu de tous mes longs voyages que depuis quatre jours ; et , par l’intérêt que je prends à tout ce qui vous touche, je viens vous annoncer la meilleure nouvelle du monde.

MONSIEUR JOURDAIN

Quelle?

COVIELLE

Vous savez que le fils du Grand Turc est ici'?

' < A celle époque, dit 1 auteur anouyme de la Vie de Molière, un amh.'issadcur turc cloil à la cour de France. Le roi, qui aimoil à briller, lui donna audience avec un habit superbe, chargé de pierreries. Cet envoyé, sortant des apparletnents, témoigna de 1 admiration pour la bonne mine et l'air majosluenx du roi sans dire im seul mol de la richesse des pierreries. Un courtisan, voulant savoir ce qu'il en pentoil, s'avisa de le meure sur ce chapitre, et eut pour réponse qu'il II) avoit rien la de fort admirable pour un homme qui avoit vu le Levant' et que lorsque le Grand Seigneur sortoil, son cheval étoil plus richement orné que riiabil qu’il venoit do voir. Colbert, qui entendit cette réponse, recom manda à Molière celui qui l'avoit faite; et comme Molière travailloit a'ors au Bourgeois gentilhomme, et qu’il savoit que l’Excellence luri|iie viendroit à la comédie, il imagina le spectacle ridicule qui sert de dénoùment à la pièce Je liens ce fait d’une personne encore vivante, qui étoit alors à la cour. Quant à rexeciilion, il est à remarquer que Lulli, qui étoit aussi excelient -rimacier qn excellent musicien, voulut chanter Ini-mêmc le rôle du mnphli • en nuoi personne n’a été capable de l’égaler. L’ambassadeur, qu’on vouloit mnrtilier nar coite extravagante peinture des cérémonies de sa nation, en lit une critique ort modérée : il trouva a redire qu’on donnât la baslonnade sur le dos au lieu de la donner sur la plante des pieds, comme c’est l’usage. Molière répondit qu’il I. avoit pas prétendu représenter au juste les cérémonies turques, mais en ilagiiior '"'C M»' fùtriaible; et il faut avouer (|ii’il a réussi. > [Vie de Molière, ccritc en 1724 par un auteur anonyme.) *

LE BOURGEOIS GENTILHOMME

MONSIEUR JOURDAIN

Moi? Non.

COVIEI.LE.

Comment! il a un train tout à fait magnifique ; tout le monde le va voir, et il a été reçu en ce pays comme un seigneur d’importance.

MONSIEUR JOURDAIN

Par ma foi, je ne savois pas cela.

COVIELLE

Ce qu’il y a d’avantageux pour vous, c’est qu’il est amoureux de votre fille.

MONSIEUR JOURDAIN

Le fils du Grand Turc?

CO VIELLE

Oui; et il veut être votre.gendre.

MONSIEUR JOURDUN.

Mon gendre, le fils du Grand Turc!

COVIELLE

Le fils du Grand Turc votre gendre. Comme je le fus voir, et que j’entends parfaitement sa langue, il s’entretint avec moi ; et , après quelques autres discours , il me dit : Acciam croc soler onch alla mouslaph gideliim amanahem varahini oussere carbulalh , c’est-à-dire : N’as-tu point vu une jeune belle personne, qui est la fille de monsieur Jourdain, gentilhomme parisien?

MONSIEUR JOURDAIN

Le fils du Grand Turc dit cela de moi?

COVIELLE

Oui. Comme je lui eus répondu que je vous connoissois particulièrement, et que j’avois vu votre fille : Ah! me dit-il , marababa sahem ! c’est-à-dire ; .Ah ! que je suis amoureux d'elle !

MONSIEUR JOURDAIN

Marababa sahem veut dire : Ah! que je suis amoureux d’elle?

COVIELLE

Oui.

MONSIEUR JOURDAIN

Par ma foi, vous faites bien de me le dire; car, pour moi, je n’aurois jamais cru que marababa sahem eût \oulu

Page 1