‹ Œuvres complètes de MolièreChapitre 330 sur 593 · ACTE V, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE II

CLÉOMÈNE

En plus juste douleur qui d’un beau désespoir Nous eût pu fournir la matière :

Celle pompe funèbre, où du sort le plus noir Vous attendiez la rigueur la plus flère ,

L’injustice la plus entière.

AGÉNOR

Sur ce même rocher où le ciel en courroux Vous promettoit, au lieu d’époux,

Un serpent dont soudain vous seriez dévorée.

Nous tenions la main préparée A repousser sa rage ou mourir avec vous.

Vous le savez, princesse; et, lorsqu’à notre vue,

Par le milieu des airs vous êtes disparue ,

Du haut de ce rocher, pour suivre vos beautés.

Ou plutôt pour goûter cette amoureuse joie D’offrir pour vous au monstre une première proie , D’amour et de douleur l’un et l’autre emportés, Nous nous sommes précipités.

CLÉOMÈNE

Heureusement déçus au sens de votre oracle ,

Nous en avons ici reconnu le miracle.

Et su que le serpent prêt à vous dévorer Étoit le dieu qui fait qu’on aime,

El qui, tout dieu qu’il est, vous adorant lui-même, Ne pouvoit endurer

Qu’un mortel comme nous osât vous adorer.

AGÉNOR

Pour prix de vous avoir suivie,

Nous jouissons ici d’un trépas assez doux. Qu’avions-nous affaire de vie,

Si nous ne pouvions cire à vous?

Nous re\ oyons ici vos charmes,

Qu’aucun des deux là-haut n’auroit revus jamais. Heureux si nous voyons la moindre de vos larmes Honorer des malheurs que vous nous avez faits!

Puis-je avoir des larmes de reste.

Après qu’on a porté les miens au dernier point? Lnissons nos soupirs dans un sort si funeste;

Les soupirs ne s’épuisent point : ,

392 PSYCHE

Mnis vous soupireriez, princes, pour une ingrate. Vous n’avez point voulu survivre à mes malheurs; Et quelque douleur qui m’abatte ,

Ce n’est point pour vous que je meurs.

CLÉOMÈNE

l/avons-nous mérité, nous dont toute la flamme N’a fait que vous lasser du récit de nos maux?

PSYCHÉ

Vous pouviez mériter, princes, toute mon ame.

Si vous n’eussiez été rivaux.

Ces qualités incomparables ,

Qui de l’un et de l’autre accompagnoient les vœux Vous rendoient tous deux trop aimables Pour mépriser aucun des deux.

AGÜNOlt.

Vous avez pu, sans être injuste ni cruelle.

Nous refuser un cœur réservé pour un dieu.

Mais revoyez Vénus. Le Destin nous rappelle.

Et nous force à vous dire adieu.

Ne vous donne-t-il point le loisir de me dire Quel est ici votre séjour?

CLÉOMÈNE

Dans des bois toujours verts, où d’amour on respire, Aussitôt qu’on est mort d’amour.

D’amour on y revit, d’amour on y soupire.

Sous les plus douces lois de son heureux empire;

Et l’éternelle nuit n’ose en chasser le jour Que lui-même il attire Sur nos fantômes qu’il inspire ,

Et dont aux enfers même il se fait une cour.

AGÉNOn.

Vos envieuses sœurs, après nous descendues.

Pour vous perdre se sont perdues ;

Et l’une et l’autre tour à toiu-.

Pour le prix d’un conseil qui leur coûte la vie,

A côté d’Ixion, à côté de Tylie,

Souffrent tantôt la roue, et tantôt le vautour. L’Amour, par les Zéphyrs, s’est fait prompte justice De leur envenimée cl jalouse malice ;

Ces ministres ailés de son juste courroux.

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