‹ Œuvres complètes de MolièreChapitre 351 sur 593 · ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE II

OCTAVE

Comme nous sommes grands amis, il me fit aussitôt confidence de son amour, et me mena voir cette fille , que je trouvai belle, à la vérité, mais non pas tant qu’il vouloit que je la trouvasse. Il ne m’entretenoit que d’elle chaque jour, m’exagéroit à tous moments sa beauté et sa grâce, me louoit son esprit , et me parloit avec transport des charmes de son entretien, dont il me rapportoit jusqu’aux moindres paroles, qu’il s’efforçoit toujours de me faire trouver les plus spirituelles du monde. 11 me querelloit quelquefois de n’étre pas assez sensible aux choses qu’il me venoit dire , et me blàmoit sans cesse de l’indifférence où j’élois pour les feux de l’amour.

SCAPIN

Je ne vois pas encore où ceci veut aller.

OCTAVE

Un jour que je l’accompagnois pour aller chez les gens qui gardent l’objet de ses vœux, nous entendîmes, dans une petite maison d’une rue écartée , quelques plaintes mêlées de beaucoup de sanglots. Nous demandons ce que c’est; une femme nous dit, en soupirant, que nous pouvions voir là quelque chose de pitoyable en des personnes étrangères , et qu’à moins que d’être insensibles , nous en serions touchés.

Où est-ce que cela nous mène ?

OCTAVE

La curiosité me fit presser Léandre de voir ce que c’étoit. Nous entrons dans une salle, où nous voyons une vieille femme mourante, assistée d’une servante qui faisoit des regrets , et d’une jeune fille toute fondante en larmes , la plus belle et la plus touchante qu’on puisse jamais voir,

SCAPIN

Ah ! ah !

OCTAVE

Une autre auroit paru effroyable en l’état où elle étoit; car elle n avoit pour habillement qu’une méchante petite jupe, avec des brassières de nuit qui éloient de simple futaine; et sa coiffure étoit une cornette jaune, retroussée au haut de sa tete, qui laissoit tomber en dé.sordre ses cheveux sur ses épaules; et cependant, faite comme cela, elle brilloit

LES FOURBERIES DE SCAPIN

de mille attraits, et ce ii’étoit qu’agrémcnts et que charmes que toute sa personne.

Je sens venir la chose.

SCAPIN

OCTAVE

Si tn l’avois vue, Scapin, en l’état que je te dis, lu rois trouvée admirable.

au-

SCAPIN

Oh ! je n’en doute point; et, sans l’avoir vue, je vois bien qu’elle étoit tout à fait charmante.

OCTAVE

Ses larmes n étoient point de ces larmes désagréables qui défigurent un visage; elle avoit, à pleurer, une grâce louchante, et sa douleur éloitla plus belle du monde.

SCAPIN

Je vois tout cela.

OCTAVE

Elle faisoit fondre chacun en larmes , en se jetant amoureusement sur le corps de cette mourante, qu’elle appeloit sa chère mère ; et il n’y avoit personne qui n’eût l’ame percée de voir un si bon naturel.

SC.AP1N

En effet, cela est touchant; et je vois bien que ce bon naturel-là vous la fit aimer.

OCTAVE

Ah! Scapin, un barbare l’auroit aimée.

SCAPIN

Assurément. Le moyen de s’en empêcher?

OCTAVE

Après quelques paroles, dont je lâchai d’adoucir la douleur de cette charmante afiligée, nous sortîmes de là ; et demandant à Léandre ce qu’il lui sembloit de celle personne, il me répondit froidement qu’il la Irouvoit assez jolie. Je fus piqué de la froideur avec laquelle il m’en parloil , et je ne voulus point lui découvrir l’effet que ses beautés avoient fait sur mon ame.

SYLVESTRE , à Oclavc.

Si VOUS n’abrégez ce récit, nous en voilà pour jusqu’à de-

Page 1