ACTE II, SCENE VI
FROSINE
Par ma foi, je disois cent ans ; mais vous passerez les sixvingts.
HARPAGON
Est-il possible ?
FROSINE
U faudra vous assommer, vous dis-je, et vous mettrez en terre et vos enfants, et les enfants de vos enfants.
HARPAGON
Tant mieux! Comment va notre affaire?
FROSINE
Faut-il le demander? et me voit-on mêler de rien dont je ne vienne à bout? J’ai , surtout pour les mariages, un talent merveilleux. Il n’est point de partis au monde q.ue je ne trouve en peu de temps le moyen d’accoupler ; et je crois, si je me l’étois mis en tête, que je marierois le Grand- Turc avec la république de Venise. Il n’y avoit pas , sans doute, de si grandes difficultés à cette affaire-ci. Comme J ai commerce chez elles , je les ai à fond l’une et l’autre entretenues de vous ; et j’ai dit à la mère le dessein que vous aiiez conçu pour Mariane, à la voir passer dans la rue, et prendre l’air à sa fenêtre
HARPAGON
Qui a fait réponse...
FROSINE
tlle a reçu la proposition avec joie; et quand je lui ai témoigne que vous souhaitiez fort que sa fille assistât ce soir au contrat de mariage qui se doit faire de la vôtre, elle v a consenti sans peine, et me l’a confiée pour cela.
HARPAGON
C est que je suis obligé , Frosine, de donner à souper au •f'igiieiir Anselme; et je serais bien aise qu’elle soit du régal.
FROSINE
votrrfilir^^av'T’f «
la foire nJ, »
, poni venir ensuite au souper.
. harpagon.
iFurVêtëraL"*’' carrosse, que je
FROSINE
'«'la jiislenieiit son affaire.
L’AVARE
HARPAGON
Mais, Frosine, as-lu entrotenii la mère touchant le bien qu’elle peut donner à sa fille? Lui as-tu dit qu’il falloit qu’elle s’aidât un peu, qu’elle fit quelque effort, qu’elle se saignât pour une occasion comme celle-ci? Car encore u’e^ pouse-t-on point une fille sans qu’elle apporte quelque chose.
Comment! c’est une fille qui vous apporte douze mille livres de rente * .
HARPAGON
Douze mille livres de rente !
FROSINE
Oui. Premièrement, elle est nourrie et élevée dans une grande épargne de bouche. C’est une fille accoutumée à vivre de salade, de lait, de fromage et de pommes, et à laquelle, par conséquent, il ne faudra ni table bien servie, ni consommés exquis , ni orges mondés perpétuels , ni les autres délicatesses qu’il faudroit pour une autre femme ; et cela ne va pas à si peu de chose , qu’il ne monte bien tous les ans à trois mille francs pour le moins. Outre cela , elle n’est curieuse que d’une propreté fort simple , et n’aime point les superbes habits , ni les riches bijoux , ni les meubles somptueux , où donnent ses pareilles avec tant de chaleur ; et cet article-là vaut plus de quatre mille livres par an. De plus, elle a une aversion horrible pour le jeu, ce qui n’est pas commun aux femmes d’aujourd’hui ; et j’en sais une de nos quartiers qui a perdu , à trente-et-quarante, vingt mille francs cette année. Mais n’en prenons rien que le quart. Cinq mille francs au jeu par an , et quatre mille francs en habits et bijoux, cela fait neuf mille livres; et mille écus que nous mettons pour la nourriture, ne voilà-t-il pas par année vos douze mille francs bien comptés?
HARPAGON
Oui : cela n’est pas mal ; mais ce compte-là n’est rien de réel.
FROSINE
Pardonnez-moi. N’esl-ce pas (luclque chose de réel , que de vous apporter eu mariage une grande sobriété, rhérilage d’un grand amour de simplicité de parure , et 1 acquisition d’un grand fonds de haine pour le jeu ?
'Vau. Commeul ! c’c«l une fille qui veut apportera doute mille livret de rente