ACTE II, SCÈNE VI
HARPAGON
C’est une raillerie que de vouloir me constituer son dot de toutes les dépenses qu’elle ne fera point. Je n’irai point donner quittance de ce que je ne reçois pas ; et il faut bien que je touche quelque chose.
FROSINE
Mon Dieu! vous toucherez assez; et elles m’oi.t parlé d’un certain pays où elles ont du bien , dont vous serez le maître.
HARPAGON
Il faudra voir cela. Mais, Frosine, il y a encore une chose qui m’inquiète. La fille est jeune , comme tu vois , et les jeunes gens, d’ordinaire, n’aiment que leurs semblables, ne cherchent que leur compagnie : j’ai peur qu’un homme de mon âge ne soit pas de son goût , et que cela ne vienne à produire chez moi certains petits désordres qui ne m’accommoderoient pas.
FROSINE
Ah ! que vous la connoissez mal ! C’est encore une particularité que j’avois à vous dire. Elle a une aversion épouvantable pour tous les jeunes gens , et n’a de l’amour que pour les vieillards.
HARPAGON
Elle?
FROSINE
Oui , elle. Je voudrois que vous l’eussiez entendue parler là-dessus. Elle ne peut souffrir du tout la vue d’un jeune homme ; mais elle n’est point plus ravie, dit-elle, que lorsqu elle peut voir un beau vieillard avec une barbe majestueuse. Les plus vieux sont pour elle les plus charmants; et je lous avertis de n’aller pas vous faire plus jeune que vous êtes. Elle vent tout au moins qu’on soit sexagénaire ; et il n’y a pas quatre mois encore, qu’étant prête d’être mariée, elle rompit tout nel le mariage, sur ce que son amant fit voir qu’il u’avoit que cinquante-six ans, et qu’il ne prit point de lunettes pour signer le contrai.
HARPAGON
Sur cela seulement?
FROSINE
Oui. Elle dit que ce n’est pas contentement pour elle que
L’AVARE
cinquante-six ans ; et surtout elle est pour les nez qui portent des lunettes.
HARPAGON
Certes, lu me dis là une chose toute nouvelle.
FROSINE
Cela va plus loin qu’on ne vous peut dire. On lui voit dans sa chambre quelques tableaux et quelques estampes ; mais que pensez-vous que ce soit? Des Adonis, des Céphales, des Paris , et des Apollons? Non : de beaux portraits de Saturne , du roi Priam , du vieux Nestor, et du bon père Anchise sur les épaules de son fils.
HARPAGON
Cela est admirable. Voilà ce que je n’aurois jamais pensé ; et je suis bien aise d’apprendre qu’elle est de celle humeur. En effet , si j’avois été femme , je n’aurois point aimé les jeunes hommes.
Je le crois bien. Voilà de belles drogues que des jeunes gens, pour les aimer ! ce sont de beaux morveux , de beaux godelureaux, pour donner envie de leur peau ! et je voudrois bien savoir quel ragoût il y a à eux !
HARPAGON
Pour moi , je n’y en comprends point , et je ne sais pas comment il y a des femmes qui les aiment tant.
FROSINE
Il faut être folle fieffée. Trouver la jeunesse aimable, est-ce avoir le sens commun ? Sont-ce des hommes que de jeunes blondins, et peut-on s’attacher à ces animaux-là?
HARPAGON
C’est ce que je dis tous les jours : avec leur ton de poule laitée , leurs trois brins de barbe relevés en barbe de chat , leurs perruques d’étoupes, leurs hauls-de-ohausscs tombants, et leurs estomacs débraillés !
FROSINE
Hé! cela est bien bâti, auprès d’une personne comme vous ! Voilà un homme , cela ; il y a là de quoi satisfaire à la vue; et c’est ainsi qu’il faut être fait et vêtu pour donner de l’amour.
HARPAGON
Tu me trouves bien?