SCÈNE I
LE VICOMTE
Je serais ici il y a une heure, s’il n’y avoit point de fâcheux au monde ; et j’ai été arrêté en chemin par un vieux importun de qualité, qui m’a demandé tout exprès des nouvelles de la cour, pour trouver moyen de m’en dire des plus extravagantes qu’on puisse débiter; et c’est là, comme vous savez, le fléau des petites villes, que ces grands nouvellistes qui cherchent partout où répandre les contes qu’ils ramassent. Celui-ci m’a montré d’abord deux feuilles de papier, pleines jusques aux bords d’un grand fatras de balivernes, qui viennent, m’a-t-il dit, de l’endroit le plus sûr du monde. Ensuite, comme d’une chose fort curieuse, il m’a fait avec grand mystère une fatigante lecture de toutes les méchantes plaisanteries de la gazette de Hollande , « dont il épouse les intérêts*. Il tient que la Trance est battue en ruine par la plume de cet écrivain, et qu’il ne faut que ce bel esprit pour défaire toutes nos troupes ; et de là s’est jeté à corps perdu dans le raisonnement du ministère , dont il remarque tous les défauts, et d’où j’ai cru qu’il ne sortiroit point. A l’entendre parler, il sait les secrets du cabinet mieux que ceux qui les font. La politique de l’État lui laisse voir tous ses desseins; et elle ne fait pas un pas dont il ne pénètre les intentions. Il nous apprend les ressorts cachés de tout ce qui se fait, nous découvre les vues de la prudence de nos voisins , et remue , à sa fantaisie , toutes les affaires de l’Europe. Ses intelligences même s’étendent jusques en Afrique et en Asie; et il est informé de tout ce qui s’agite dans le conseil d’en haut du Prêtre-Jean 2 et du grand Mogol.
JULIE
Vous parez votre excuse du mieux que vous pouvez, afin
'Molière semble n’avoir iracé le périrait du nouvelliste que pour se donner le plaisir de châtier le Razclicr insolent des Provinces-Unies. Depuis la paix signée à Aix-la-Chapelle en 1608, ce gaselier ne cessait d’imprimer les choses les plus injurieuses pour Louis XIV et pour la nation française. Un an après la représentation de la Comtesse d'Escarbagnas, Louis XIV lit la conquête de la Hollandc. (Brel.)
|On lit Pré(re-/ean dans les éditions modernes. Nous suivons celles qui ont été données du vivant de Molière.
On appela d'abord Prétre-Jean, un prince tartare qui combattit Gengis. Des religieux envoyés prés de lui prétendirent qu’ils l’avaient converti, l’avaient nommé Jean au baptême, et même lui avaient conféré le sacerdoce; do là cetie qualiücation de Prétre-Jean, qui est devenue depuis, on ne sait pourquoi, celle O un prince nègre, moitié chrétien schismatique, et moitié juif. C’est do ce dernier qu il est qucslton ici. (Aucer.l
LA COMTESSE D’ESCARBAGNAS
de la rendre agréable, et faire qu’elle soit plus aisément reçue.
LE VICOMTE
C’est là , belle Julie , la véritable cause de mon retardement ; et, si je voulois y donner une excuse galante , je n’aurois qu’à vous dire que le rendez-vous que vous voulez prendre peut autoriser la paresse dont vous me querellez; que m’engager à faire l’amant de la maîtresse du logis, c’est me mettre en état de craindre de me trouver ici le premier; que cette feinte où je me force n’étant que pour vous plaire, j’ai lieu de ne vouloir en souffrir la contrainte que devant les yeux qui s’en divertissent ; que j’évite le téte-à-léte avec cette comtesse ridicule dont vous m’embarrassez ; et , en uu mot, que, ne venant ici que pour vous, j’ai toutes les raisons du monde d’attendre que vous y soyez.
JULIE
Nous savons bien que vous ne manquerez jamais d’esprit pour donner de belles couleurs, aux fautes que vous pourrez faire. Cependant, si vous étiez venu une demi-heure plus tôt, nous aurions profité de tous ces moments ; car j’ai trouvé en arrivant que la comtesse étoit sortie , et je ne doute point qu’elle ne soit allée par la ville se faire honneur de la comédie que vous me donnez sous son nom.
LE VICOMTE
Mais tout de bon, madame, quand voulez-vous mettre fin à cette contrainte , et me faire moins acheter le bonheur de vous voir ?
JULIE
Quand nos parents pourront cire d’accord ; ce que je n’ose espérer. Vous savez, comme moi , que les démêlés de nos deux familles ne nous permettent point de nous voir autre part, et que mes frères, non plus que votre père , ne sont pas assez raisonnables pour souffrir notre attachement.
LE VICOMTE
Mais pourquoi ne pas mieux jouir du rendez-vous que leur inimitié nous laisse, et me contraindre à perdre en une sotte feinte les moments que j’ai près de vous?
JULIE
Pour mieux cacher notre amour ; et puis , à vous dire la vérité, eette feinte dont vous parlez m’est une comédie fort agréable; et je ne sais si celle que vous nous donnez au-