‹ Œuvres complètes de MolièreChapitre 406 sur 593 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

iourd’hui me divertira davantage. Notre comtesse d’Escarbagnas , avec son perpétuel entêtement de qualité , est un aussi bon personnage qu’on en puisse mettre sur le théâtre. Le petit voyage qu’elle a fait à Paris l’a ramenée dans Angoulcine plus achevée qu’elle n’étoit. L’approche de 1 air de la cour a donné à son ridicule de nouveaux agréments , et sa sottise tous les jours ne fait que croître et embellir.

LE VICO.HTE

Oui; mais vous ne considérez pas que le jeu qui vous divertit tient mon cœur au supplice, et qu’on n’est point capable de se jouer longtemps, lorsqu’on a dans l’esprit une passion aussi sérieuse que celle que je sens pour vous. 11 est cruel, belle Julie, que cet amusement dérobe à mon amour un temps qu’il voudroit employer à vous expliquer son aideur ; et, cette nuit, j’ai fait là-dessus quelques vers, que je ne puis m’empêcher de vous réciter sans que vous me le demandiez, tant la démangeaison de dire ses ouvrages est un vice attaché à la qualité de poète !

C'fSl trop louglemps, Iiis, me mellre à la lorluie;

tris, comme vous le voyez, est mis là pour Julie.

C est trop longlompa. Iris, me mettre à la lerliirp, '

Et, si je suis vos lois, je les blâme tout bas De me lorcer à taire un tourment qiio-j’cndure.

Pour déclarer un mal que je ne ressens pas.

Faut-il que vos beaux yeux, à qui je rOiids les armes,

Veuillent se divertir de mes tristes soupirs?

El n'est-ce pas assez desoiilTrir pour vos cliarmes.

Sans me faire soultrir encor pour vos plaisirs

C’en est trop à la fois que ce double .martyre;

El ce qu’il me faut taire et ce qu'il me faut dire Exerce sur mon cœur pareille cruauté.

L'amour le met en feu, la contrainte le lue;

Et, SI par la pitié vous n'èles combattue.

Je meurs cl de la feinte et (je la vérité.

JL LIE.

Je vois que vous vous faites là bien plus maltraité que vous n’êtes ; mais c’est une licence que prennent messieurs les poètes, de mentir de gaieté de cœur, et de donner leurs maîtresses des cruautés qu’elles n’ont pas , pour s’ac-

LA COMTESSE D’ESCARBAGNAS

commoder aux pensées qui leur peuvent venir. Cependant je serai bien aise que vous me donniez ces vers par écrit.

LE VICOMTE

C’est assez de vous les avoir dits , et je dois en demeurer là. Il est permis d’être parfois assez fou pour faire des vers, mais non pour vouloir qu’ils soient vus.

' JULIE

C’est en vain que vous vous retranchez sur une fausse modestie; on sait dans le monde que vous avez de l’esprit; et je ne vois pas la raison qui vous oblige à cacher les vôtres

LE VICOMTE

Mon Dieu! madame, marchons là-dessus, s’il vous plaît, avec beaucoup de retenue ; il est dangereux dans le monde de se mêler d’avoir de l’esprit. Il y a- là-dedans un certain ridicule qu’il est facile d’attraper, et nous avons de nos amis qui me font craindre leur exemple.

JULIE

Mon Dieu! Cléante, vous avez beau dire; je vois avec tout cela que vous mourez d’envie de me les donner ; et je vous embarrasserois, si je faisois semblant de ne m’en pas soucier.

LE VICOMTE

Moi, madame? vous vous moquez; et je ne suis pas si poète que vous pourriez bien croire, pour... Mais voici votre madame la comtesse d’Escarbagnas. Je sors par l’autre porte pour ne la point trouver , et vais disposer tout mon monde au divertissement que je vous ai promis.

SCÈNE II. — LA COMTESSE, JULIE, ANDRÉE; et CRIQUET, dans le food du théâtre.

LA COMTESSE

Ah ! mou Dieu! madame, vous voilà toute seule? Quelle pitié est-ce là? Toute seule! 11 me semble que mes gens m’avoient dit que le vicomte étoit ici.

JULIE

Il est vrai qu’il y est venu ; mais c’est assez pour lui de savoir que vous n’y étiez pas, pour l’obliger à sortir.

LA COMTESSE

Comment! il vous a vue?

JULIE

Oui.

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